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Full text of "Questions contemporaines"

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QUESTIONS 



CONTEMPORAINES 



CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS 



ŒUVRES COMPLÈTES 



D'ERNEST RENAN 



FORMAT IN-80 



Histoire GÉNÉRALE DES LANGUES sémitiques.— 4« édition^ revue et 

ovpMflr/éf. ~ Imprimerie impériale t volume. 

Vie de Jésus. i3« édition, revue et augmentée i volume. 

Les Apôtres i volume. 

ÉTUDES d'histoire RELIGIEUSE. — 6« édition I volume* 

Essais de morale et de critique.— s^ édition -i volume. 

QUESTIONS CONTEMPORAINES S* édition i volume. 

Le LIVRE DE JoD, traduit de Thébreu, avec une étude sur T&ge 

et le caractère du poëme.— 3« édition i voiume 

Le Cantique des cantiques, traduit do l'bébreu, avec une étude • 

sur le plan, Tâge et le caractère du poème. — 3« édition. . . i volume. 

De l'Origine du langage. — 4« édition i volume. 

AvERROÉs ET l'averroTsme, ossai historique. —30 édition, revue 

et corrigée - . -1 volume. 

De la part des peuples sémitiques dans l'histoire de la civi- 
lisation, — 5« édition ; . . . Brochure. 



Cligby. — (mpr. Maurice Loignon et Cie rue du Bac-d*Asnières, 12. 



QUESTIONS 



CONTEMPORAINES 



PAR 



ERNEST RENAN 



MEMBRE DE l'INSTITUT 



* • 



DEUXIÈME ÉDITION 




PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS 

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 

1868 

Droits de reprodacUon et de tradaetion réserrés 



PRÉFACE 



LMîoiûme sérieux ne se mêle d'une manière active 
aux affaires de son temps que s*ii y est appelé par 
sa naissance ou par le vœu spontané de ses con- 
citoyens. 11 faut une grande présomption ou beaucoup 
de légèreté de conscience pour prendre, de gaieté de 
cœur, la responsabilité des choses humaines quand 
ou n'y est pas obligé. Mais la réflexion spéculative 
n'implique pas la même témérité. Chacun, dans sa 
mesure, a pour devoir de songer au bien public et 
d'y pousser de toute sa force. Celui qui s'occupe des 
sciences historiques est particulièrement tenu à ce 
genre d'application. Car, bien que la connaissance 
du présent soit moins instructive que celle du passé, 
le présent est aussi une des faces de la réalité ; il 
mérite d'être étudié. Laisser un pareil soin à ceux 
qu'on appelle u les hommes politiques » serait chose 



295843 



II PRÉFACE. 

fâcheuse. L'homme politique est d'ordinaire un homme 
de parti et de passion. Il est très-mal placé pour juger 
les ensembles, comparer les temps et les pays divers, 
saisir les mouvements à longue portée et prévoir 
ravenû*. 

J'ai réuni en ce volume, poUr le petit nombre de 
ceux qui portent quelque philosophie dans l'étude 
des aflaires de leur temps, une série d'articles qui 
n'ont les uns avec les autres d'autre lien que d'avoir 
trait, d'une façon plus ou moins directe, aux ques- 
tions et aux intérêts de notre siècle. La politique 
générale, les questions relatives à l'instruction pu- 
blique, l'organisation civile des cultes, l'état moral 
et religieux de notre pays y sont brièvement tou- 
chés. 

Dans l'article qui est consacré à la politique gé* 
nérale, j'ai cherché à montrer ce qu'a de superficiel 
et d'insuffisant la constitution sociale sortie de la 
Révolution, les dangers auxquels elle expose la 
France, les malheurs qu'il est permis de craindre, la 
nécessité qu'il y a d'élargir l'esprit français, de lui 
ouvrir de nouveaux horizons, de le soustraire à des 
erreurs invétérées. Toujours grande» sublime parfois. 



PRÉFACE. III 

la Révolution est une expérience infiniment hono- 
rable pour le peuple qui osa la tenter; mais c'est une 
expérience manquée. En ne conservant qu'une seule 
inégalité, celle de la fortune ; en ne laissant debout 
qu'un géant, l'État, et des milliers de nains; en 
créant un centime puissant, Paris, au milieu d'un dé- 
sert intellectuel, la province ; en transformant tous 
les services sociaux en administrations, en arrêtant le 
développement des colonies et fermant ainsi la seule 
issue par laquelle les États modernes peuvent échap- 
per aux problèmes du socialisme, la Révolution a 
créé une nation dont l'avenir est peu assuré, une na- 
tion où la richesse seule a du prix, où la noblesse ne 
peut que déchoir. Un code de lois qui semble avoir 
été fait pour un citoyen idéal, naissant enfant trouvé 
et mourant célibataire; un code qui rend tout viager, 
où les enfants sont un inconvénient pour le père, où 
toute œuvre collective et perpétuelle est interdite, où 
les unités morales, qui sont les vraies, sont dissoutes 
à chaque décès, où l'homme avisé est l'égoïste qui 
s'arrange pour avoir le moins de devoira possible, où 
l'homme et la femme sont jetés dans l'arène de la 
vie aux mêmes conditions, où la propriété est conçue 



IV PRÉFACE. 

non comme une chose morale, mais comme Téqui- 
valent d*une jouissance toujours appréciable en ar- 
gent, un tel code, dis-je, ne peut engendrer que 
faiblesse et petitesse. On s'étonne souvent de la force 
qtie possèdent en province le clergé, Tépiscopat. Cela 
esl bien simple ; la Révolution a tout désagrégé ; elle 
a brisé tous les corps excepté l'Église; le clergé seul 
est resté organisé en dehors de TÉtat. Comme les 
villes, lors de la ruine de l'empire romain, choisirent 
pour représentant leur évèque, Tévêque sera bientôt, 
en province, seul debout au milieu d'une société dé- 
mantelée. Avec leur mesquine conception de la 
famille et de la propriété, ceux qui liquidèrent si 
tristement^ la banqueroute de la Révolution , dans 
les dernières années du xvni® siècle, préparèrent un 
• monde de pygmées et de révoltés. Ce n'est jamais 
impunément' qu oii manque de philosopliie , de 
science, de religion. Comment des Juristes, quelque 
habiles qu'on les suppose , comment de médiocres 
hommes politiques, échappés par leur lâcheté aux 
massacres de la Terreur, comment des esprits sans 
haute culture comme la plupart de ceux qui com- 
posaient la tète de la France en ces années déci- 



PRÉFACE. V 

sives, eussent-Us résolu le problème qu'aucun génie 
n'a pu résoudre : créer artificiellement et par la ré- 
flexion l'atmosphère où une société peut vivre et 
porter tous ses fruits ? 

Les articles consacrés à l'instruction publique for- 
ment la plus grande partie de ce recueil. De tous les 
problèmes de notre temps, c'est là le plus important, 
celui où les comparaisons sont le plus nécessaires. 
J'ai pensé qu'on lirait avec intérêt l'analyse des 
jugements que les Allemands portent sur nos institu- 
tions et nos méthodes. Ce jugement est trop sévère, 
sans doute, mais on en peut tirer du profit. L'Uni- 
versité de France a trop imité les jésuites, leurs 
fades harangues, leurs vers latins ; elle rappelle trop 
les rhéteurs anciens de la décadence. Le mal fran- 
çais, qui est le besoin de pérorer, la tendance à tout 
faire dégénérer en déclamation, une partie de T Uni- 
versité l'entretient par son obstination à mépriser le 
fond des connaissances et à n'estimer que le style 
et le talent. Ai-je besoin de dire qu'aucune critique 
des méthodes universitaires ne diminue mon estime 
ni mon respect pour un corps qui renferme dans 
son sein tant de savoir et de dévouement? 



Ti PRÉFACB. 

L'instruction supérieure m'a particulièrement 
préoccupé. L'enseignement supérieur est la source 
de l'enseignement primaire. Sacrifier le premier au 
second, c'est commettre une faute, c'est aller contre 
le but qu'on se propose. Un million économisé sur la 
haute culture peut arrêter net le mouvement intel- 
lectuel d'un pays ; donné à l'instruction primaire, 
ce million sera de peu d'effet. Il faut, poxir innover 
en fait d'instruction populaire, de bien autres sacri- 
fices. L'instruction primaire n'est solide dans un 
pays que quand la partie éclairée delà nation la veut, 
la comprend, en voit l'utilité et la justice. Travaillez 
à produire des classes supérieures qui soient animées 
d'un esprit libéral; sans cela, vous bâtissez sur. le 
sable; le caprice d'une Chambre malveillante ou peu 
éclairée emportera vos fondations. Pour créer une 
forêt, il ne suffit pas de planter ; il faut garantir que 
les plants ne seront pas arrachés. Tant qu'on 
n'aura pas détruit en France cette fausse idée que 
l'éducation ne sert qu'en vue de la position sociale, 
que cultiver et instruire le pauvre, c'est faire naître 
en lui des besoins et une anU)ition impossibles à 
satisfaire, rien ne sera définitivement conquis. La 



PRÉFAGB. Tii 

force de l'instruction populaire en TAllemagne vient 
de la force de l'enseignement supérieur en ce pays. 
C'est l'université qui fait l'école. On a dit que ce qui 
a vaincu à Sadowa, c'est l'instituteur primaire. Non ; 
ce qui a vaincu à Sadowa, c'est la science germa- 
nique, c'est la vertu germanique, c'est le protestan- 
tisme, c'est la philosophie, c'est Luther, c'est Kant, 
c'est Fichte, c'est Hegel. L'instruction du peuple est 
un efiet de la haute culture de certaines classes. Les 
pays qui, comme les États-Unis, ont créé un ensei- 
gnement populaire considérable sans-instruction su- 
périeure sérieuse expieront longtemps encore cette 
faute par leur médiocrité intellectuelle , leur gros- 
sièreté de mœurs, leur esprit superficiel, leur manque 
d'intelligence générale. 

Il est traité longuement, en ce volume, du Collège 
de France, de sa nature, de son excellence. C'est là, 
pour moi, un sujet favori. J'y réfléchis beaucoup 
vers 1860, quand difl*érents indices purent faire 
croire qu'il étdt permis d'espérer, pour les choses 
libérales, des jours meilleurs. Des cours oratoires 
comme ceux du temps de la Restauration ne me 
parurent ni possibles ni désirables. Ces sortes de 



iii PRÉFACE. 

cours , plus propres à montrer le talent du profes- 
seur qu'à former le jugement et le caractère de 
r auditeur, ont fait tort à l'esprit scientiOque parmi 
nous. Continués timidement , ils ne peuvent aboutir 
qu'à une grande médiocrité. En outre , de pareilles 
leçons solennelles supposent la liberté politique et 
un état de l'esprit public qui (je le dis à regret) 
n'est pas de notre temps. On ne se concilie pas 
vite une jeunesse qu'on a froissée et à laquelle on 
n'a pas su inspirer le goût des choses sérieuses et 
des fortes études. La compression et l'hypocrisie offi- 
cielle engendrent la turbulence : les universités aile- 
mandes , où la liberté de penser est absolue , ne 
connaissent pas les scènes de trouble. Je crus donc 
qu'à défaut des brillants exercices du temps de 
la Restauration , on pouvait songer à un enseigne- 
ment plus scientifique que littéraire, plus spécial 
qu'oratoire, à un enseignement tirant sa force de 
sa sincérité absolue, éloigné de toute politique 
non par timidité, mais par respect de la vérité, 
ne cherchant pas le succès dans des allusions , ne 
faisant de concessions d'aucune sorte. Rêver de nos 
jours la Sorbonne du temps de MM. Guizot, Cousin, 



PRÉFACE. IX 

Villemaîn, serait une chimère ; mais nous pourrions 
avoir demain, autour du Collège de France, un mou- 
vement scientifique que Berlin nous envierait. Je mis 
mon ambition à obtenir par les voies régulières, 
c'est-à-dire par le suffrage de mes confrères , une 
place dans ce grand cbapiti*e de la science libre. 
Dans un discours préliminaire , j'indiquai la ligne 
que je comptais suivre, avec un succès qui jusque- 
là n'avait pas eu coutume d'accueillir les nomi- 
nations ministérielles, et avec une mesure qu'on ' 
.voulut bien, pendant deux jours, reconnaître. Le 
troisième jour, des personnes qui devraient être as- 
sez satisfaites de leur privilège pour ne pas être 
jalouses de la liberté des autres me firent interdire 
la parole. Trois ans et demi plus tard , sans qu'on 
articulât contre moi de nouveaux griefs, je fus des- 
titué. On trouvera dans le présent volume, les pièces 
de cette affaire. Je persiste à croire qu'en tout cela 
je n'ai pas eu de tort. Je n'ai pas fait, comme on le ré- 
pète, une leçon sur Jésus-Christ au lieu d'une leçon 
d'hébreu. Pour me conformer à l'usage, j'ai fait une 
première leçon sur le rôle historique des peuples 
dont je devais enseigner les langues. Consacrer une 



X PRÉFACE. 

phrase profondémeut respectueuse à Jésu^ dans une 
telle leçon n'était pas sortir du sujet. Niera-t-on que 
Jésus n'ait eu dans Thistoire des peuples sémiti- 
ques assez d'importance pour mériter une brève 
mention ? Si un professeur d'arabe , dans sa leçon 
d'ouverture, consacrait une phrase à Mahomet, Tac- 
cuserait-on de sortir de son sujet? Qu'on dise que 
j'ai manqué d'habileté* à la bonne heure. La science, 
selon moi, ne doit pas être habile, elle doit être sin- 
cère. En tout cas, si, dans cette circonstance, j'ai 
fait preuve de peu de politique, j'ai montré un véri- , 
table amour de mon pays, un vrai dévouement à la 
solide culture de l'esprit, un vrai désir de tirer la 
jeunesse de l'état mauvais où elle est, un sentiment 
juste de la dignité du Collège de France. 

Puisse-t"On comprendre, enfin, la nature du rôle 
que l'État doit jouer dans l'enseignement supérieur! 
Quand l'État a choisi le sujet que les corps compé* 
tents lui désignent comme un homme de mérite, sa 
responsabilité est à couvert. Ce que le professeur dit 
ensuite ne regarde que le professeur. Les protestants, 
les israélites, les libres penseurs se sont-ils plaints 
qu'Ozauam prêchât à la Faculté des lettres de Paris 



PRÉFACE. XI 

le plus pur catholicisme? Non certes; car le mérite 
d'Ozaoam était reconnu. On avait eu raison de le 
nommer ; une fois nommé, il était parfaitement libre 
de traiter son sujet comme ill'entendait. Mais, quand 
un protestant, un Israélite, un libre penseur arrive, 
par le choix des corps compétents, à une cbûre, il 
doit être libre aussi de professer ses opinions. Prenez 
garde I vous mettez le non-catholique en dehors du 
droit commun, vous arrivez à classer les personnes 
par religion en ce qui concerne 1* admissibilité aux 
fonctions publiques. Quand le prédicateur catholique 
nous outrage, nous ne nous plaignons nullement de 
n'avoir pas le droit de lui répondre; nous ne 
tenons pas à la liberté de l'injure : aurions-nous 
ce droit (comme l'égalité le voudrait), nous n'en 
userions pas. Hais que le catholique puisse ensei- 
gner hautement son opinion dans les chaires 
laïques de l'État et que nous ne puissions ensei- 
gner la nôtre dans ces mêmes chaires, cela n'est pas 
juste. La loi n'a pas dit que, pour être membre de 
renseignement supérieur, il faut être catholique. 
Ceux qui ne le sont pas seront donc réduits ou à di»* 
simuler leur sentiment ou à se voir exclus d'une 



XII PRÉFACE. 

profession ouverte à tous? Voilà les conséquences où 
l'on est amené, si Ton admet que TÉtat est respon- 
sable directement de tout ce qui s'enseigne dans les 
chaires qu'il subventionne. Ne voit-on pas que faire 
peser sur l'État une telle responsabilité, c'est frapper 
de nullité tous les établissements publics? On trou- 
vera peu d'hommes supérieurs qui s'engageront ainsi 
à ne déplaire à personne. Un tel miracle ne pourrait 
être accompli que si le professeur consentait à gar- 
der un silence prudent sur tout ce qui est délicat, 
c'est-à-dire justement sur ce qui vaut la peine qu'on 
s'en occupe. La médiocrité seule accepterait un tel 
programme. Si l'enseignement supérieur devait être 
réduit de la sorte à l'art de tout émousser, de tout 
fausser, mieux vaudrait l'abolir. 

On invoque, pour justifier ces exigences, les égards 
qui sont dus à la religion de la majorité. Que ce mot 
est trompeur ! quelles déceptions il prépare, et qu'on 
sera surpris un jour de voir que cette majorité n'é- 
tait qu'une apparence ! Mais supposons qu'elle soit 
réelle; admettons que, si l'ange du Seigneur sondait 
la foi de tous les Français, il trouvât la plus 
grande moitié de nos concitoyens composée de ca- 



PRÉFACE. XIII 

tboliques croyants et orthodoxes ; est-ce une raison 
pour que la minorité soit mise hors la loi? Ne serait- 
il pas à craindre que cet esprit d'exclusion ne portât 
ses fruits ordinaires^ qui sont une incurable igno- 
rance, des superstitions énervantes , un dédain fu- 
neste de l'étranger, une certaine débilité d'esprit? 
En réalité, sous le nom de « religion de la majo- 
rité » , on reconstitue une religion d'État ou du 
moins une religion particulièrement privilégiée. 
Dans l'article intitulé De V avertir religieux des 
sociétés modernes y j'ai cherché à montrer les con- 
séquences d'un tel système et à prouver qu'une 
religion protégée par l'État est aussi peu libre 
qu'une religion gênée par l'État. Cet article parut 
en 1860. La singulière situation où s'est placé le 
catholicisme venait d'être mise en relief par la con- 
stitution du royaume d'Italie. Je hasardai dès lors 
sous toutes réserves une supposition, savoir que le 
catholicisme pouvait être à la veille d'un. grand 
schisme, dont le signal serait l'élection simultanée et 
indécise de deux papes. Je ne veux pas insister sur 
cette prédiction plus qu'il ne convient. Ce qui s'est 
passé depuis m'a cependant bien des fois suggéré la 



XIV PRÉFACE. 

même peasée. La papauté a suivi les errements de 
la royauté française : elle a posé la pyramide sur 
son sommet, au lieu de la laisser sur sa base ; elle 
sera punie comme la royauté par un subit écroule- 
ment. Les deux fonctions contradictoires de prince 
électif d* un petit territoire italien et de chef spirituel 
universel pourront bien amener, à l'un des prochains 
conclaves, ce qu'ils amenèrent au xiv* siècle, je \eux 
dire une double élection, l'une répondant aux in- 
térêts romains et italiens , l'autre aux intérêts ca- 
tholiques. Les deux partis , naturellement , préten- 
dront être dans le droit canonique, et les règles d'un 
conclave sont chose si compliquée, que Ton trouvera 
de part et d'autre de bonnes raisons à faire valoir. 
Or, les deux papes étant nommés, le schisme 
sera incurable. Il aura commencé par être une 
simple question de personnes et de politique, il 
deviendra très-vite une scission sur les principes. Les 
deux papes agu*ont àla manière des deux pôles d'une 
pile électrique, attirant à eux les éléments qui leur 
seront analogues. Le catholicisme peut être com- 
paré à l'eau. C'est un corps très-homogène, non un 
corps simple. Mettez-y un agent de séparation, l'oxy- 



PRÉFACE. XV 

gène fuira à un pôle» l'hydi^ogène à Tautre. Le catho- 
licisme ne peut désormais avoir d'hérésies ; mais il 
n'en est que plus exposé aux schismes. La centrali- 
sation du catholicisme est devenue telle, qu'un 
schisme s'opérant du vivant d'un pape est chose im- 
possible. L'angoisse des consciences séparées serait 
trop grande. Mais que le vrai pape devienne douteux, 
que les consciences de part et d'autre aient des rai- 
sons, pour croire à des papes différents, et on se 
précipitera dans la séparation en parfaite sûreté de 
conscience. Le conclave est ainsi une porte ouverte 
à tous les hasards; la grande faiblesse de la papauté 
est là. Un pape assis sur la chaire de saint Pierre 
(tout apocryphe qu'elle est) peut défier les^ attaques; 
mais dans les interrègnes rien n'est impossible. On 
a vu un conclave nommer pape le complaisant du 
roi qui venait de soutlleter la papauté; on a vu 
le pape ainsi nommé (Clément Y) biffer sur les re- 
gistres du Vatican les actes du pape inflexible et 
souffleté (Boniface VIII). 

Deux des articles reproduits en ce volume appar- 
tiennent aux premiers essais que j'imprimai dans 
la Liberté de pemer^ et que je ne reule pas, bien 



XVI PREFACE. 

que j'aie adopté depuis une autre manière d'écrire. 
L'un de ces articles m'a semblé rendre assez bien 
les sentiments qu'un jeune homme put éprouver du- 
rant les funestes années qui suivirent. 18A8, années 
où une réaction inintelligente parut adopter pour 
devise : <( Laissez toute espérance. » Au moment où 
nous voyons se reconstituer sous nos yeux, par la 
coalition de tous les préjugés français , la majorité 
que nous avons connue alors, de telles pages peuvent 
être utiles. Cette lionnète, irréprochable, mais im- 
l>révoyante et superficielle révolution de 18â8 eut 
pour conséquence, au bout de moins d'un an, de 
donner le pouvoir à l'élément le plus pesant, le moins 
clairvoyant, le plus obstinément conservateur de 
notre pays. Une échappée se fit vers 1859 dans cette 
atmosphère comprimée, par les vues personnelles 
de l'empereur Napoléon III, lesquelles étaient loin 
d'être simplement négatives comme celles de la ma- 
jorité conservatrice. La majorité conservatrice avait 
cru rencontrer dans le prince Louis -Napoléon l'in- 
strument le plus énergique de réaction ; mais, peu 
pénétrante, elle s'était trompée; il se trouva que 
celui qu'on avait choisi pour comprimer toute idée 



PRÉFACE. xvii 

avait des idées propres et des plans très-critiquables 
sans doute en plusieurs parties, mais fort différents de 
ceux des purs conservateurs. Âpres avoir servi d'a- 
bord la réaction, l'empereur Napoléon III obéit à ses 
instincts, lesquels n'étaient pas toujours à l'unisson 
du vieil esprit français, dans ce qu'il a de borné et 
d'exclusif. Détruire l'opinion exagérée qu'on s'était 
faite de la puissance de l'empereur Nicolas ; tendre 
la main à l'Italie renaissante ; laisser se développer 
sans opposition et en un sens favoriser le mouvement 
inévitable qui fonde sous le nom de Prusse une grande 
Allemagne savamment libérale, destinée à compter 
pour beaucoup dans la direction des choses humaines; 
préparer doucement la modification du pouvoir tem- 
porel des papes ; atténuer les funestes effets de la loi 
sur l'instruction publique imposée en 1850 par le 
parti clérical ; essayer, en fait de commerce et d*in- 
dustrie, des systèmes qui renferment peut-être quel- 
que chose de bon ; ouvrir la voie à ces associations 
ouvrières qui sont appelées à un grand avenir, ce 
sont là autant d'actes contraires à l'esprit des con- 
servateurs français, et dont peu de gouvernements 
chez nous auraient voulu prendre la responsabilité. 

b 



XVIII PRÉFACE. 

Ceux qui, n'étant pas engagés dans la politique ac- 
tive, ont le droit d'être impartiaux et indulgents; 
ceux qui, traitant Thumanité en malade, évitent de 
se montrer difficiles et savent pour un peu de. bien 
oublier beaucoup de mal, purent éprouver quelque 
satisfaction de ces victoires remportées sur la rou- 
tine. Des fautes, dont la principale est de n'avoir 
pas proclamé tout d'abord par des actes irrévocables 
que la France ne désire pas d'agrandissement terri- 
torial (un pays comme la France, loin de forcer les 
gens à s'unir à lui, devrait se faire prier pour ad- 
mettre de nouveaux membres dans sa communauté), 
des fautes graves, dis-je, ont changé Tétat des choses. 
L'empereur Napoléon III ayant eu pour maxime de 
réaliser ses idées au moyen de personnes qui ne les 
partagent pas, et avec l'appui de la majorité conser- 
vatrice, laquelle y est hostile, on devait bien pré- 
voir qu'un jour la majorité conservatrice et les 
membres du gouvernement de l'empereur, apparte- 
nant presque tous au parti de 18A9, se retrouve- 
raient les maîtres. C'est ce parti qui a fait prononcer 
dans la question romaine le mot « Jamais » ; c'est 
lui qui cherche h détruire le royaume d'Italie, et qui 



PRÉFACÉ. XIX 

par ses provocations excite ce qu'il y a de dange- 
reux dans le patriotisme allemand. On se trompe, si 
Ton croit que l'on fondera le gouvernement libéral en 
France par la présomption et rigooi^iice, par l'aveu- 
glement sénile et la foUe négation dea plus^ évidentes 
nécessités. 

L'article sur te Libéralisme clérical parut le 15 mai 
1848. Je n'avais pas voulu jusqu'ici le reproduire, 
d'abord parce qu'il est écrit avec une verdeur qui 
ne m'est plus habituellcy et aussi parce que je crai^ 
gnais qu'on n'y vit un jugement malveillant sur le 
catholicisme, auquel je dois tant de recoimaissance. 
Les catholiques, depuis quelques années, ont beau- 
coup parlé de libéralieme; je n'ai jamais cessé de 
penser qu'un catholique quelque peu conséquent ne 
peut être libéra; niais il ne laut jamais reprocher 
à ses adversaires leurs inconséquence, quand c'est 
pour le bien qu'ils sont inconséquents. J'étais donc 
ravi de voir démenti mon article de 18A8, lorsque 
le Syllàbm m'a montré que cet artide renfermait 
des vues assez justes, et que, du moins, je m'y étais 
montré bon théologien. Le SyUabm^ en effet, a été 
l'éclatante proelamalioii de la thèse que je soutenais, 



XX PRÉFACE. 

savoir que le catholicisme et le libéralisme sont in- 
compatibles. Or, apparemment « le pape sait mieux 
que nos politiques cléricaux l'essence du catho- 
licisme. On n'est pas catholique malgré le pape, 
et, quand, dans ime discussion récente, les plus 
chauds défenseurs de la papauté ont tous commencé 
par déclarer qu'ils rejetaient le Syllabus^ les théolo- 
giens ont dû sourire. Pour se représenter les dogmes 
de rÉglise, il faut étudier les décisions des papes et 
des conciles, et ne pas s'en tenir aux commodes inter- 
prétations de laïques qui, n'ayant pas fait de théolo- 
gie, sont mille fois hérétiques sans le savoir et quel- 
quefois le sachant. Le pape est bon juge ea matière 
de foi catholique. Le Syllabusy qui a surprise tant 
de personnes, ne renferme rien de nouveau: Pie VII, 
Pie VIII et Grégoire XVI avaient fait exactement les 
mômes déclarations. 

On se tromperait sur les intentions qui m'ont 
dirigé dans la composition et la réimpression de ces 
études, si on y voyait le moindre effort pour aug- 
menter des divisions déjà trop profondes et aggraver 
une situation déjà grave. Le moyen de travailler à la 
concorde est non de dissimuler ses opinions, ce qui 



PRÉFACE. XXI 

est une injure à la vérité, mais de les exposer avec 
modération. En préchant à son pays la haute éduca* 
tion morale et intellectuelle, le culte pur, non 
séparé violemment de la religion, mais indépen* 
dant de la religion, on travaille au bien public. 
L'apparition subite et triomphante de l'Allemagne 
dans le champ de la grande bataille européenne 
a inspiré l'idée d'imiter les armes et les institutions 
militaires qui ont produit une si grande supério- 
rité. Pour les armes, rien de plus simple. Pour les 
institutions militaires, la difficulté est déjà grande. 
Qu'on prenne garde de vouloir en tout ceci les effets 
sans la cause, les fruits sans l'arbre et les racines. 
L'organisation prussienne est le fruit d'un esprit 
national enté sur une solide philosophie. Imiter 
l'organisation , sans imiter l'esprit qui l'a produite, 
serait peu sage. On pourrait être surpris de recueillir 
d'institutions analogues imposées à des esprits diffé- 
rents des résultats tout divers. Que faut-il donc imi- 
ter? Les écoles allemandes, les universités allemandes, 
l'éducation morale de l'Allemagne, la façon alle- 
mande de traiter les questions religieuses. Quand le 
baron de Stein entreprit à partir de 1808 la régé- 



XXII PRÉFACE. 

DératLon de la Prusse, il commença par faire de 
Berlin la capitale intellectuelle de l'Allemagne du 
Nord ; il nomma Ficbte recteur de l'université ; il y 
attira des hommes comme Wolf, Schleiermacher, 
puis Niebubr, de Savigny. l^ force d'une société 
réside en deux choses : d'abord, la vertu populaire, 
ce grand réservoir de dévouement, de sacrifice, 
de force morale instinctive, que les races nobles 
portent en elles, comme un héritage de leurs an- 
cêtres; en second lieu, l'instruction et le sérieux des 
classes supérieures. La guerre, dans les temps mo- 
dernes, étant devenue un problème scientifique et 
m<Mral, une affaire de dévouement et d'industrie 
savante, est en somme un bon critérium de ce que 
vaut une race. Les armées ne pouvant plus guère 
être que la levée en masse des nations, les frais 
qu'elles entraînent étant énormes, le principe des 
grandes nationalités fondées sûr un réel patriotisme 
sera de plus en plus la loi du monde. Une nation 
sans élan, sans mobile élevé, sans affisction pour 
son gouvernement, sera bien vite lassée de ce jeu 
terrible. Le perfectionnement des armes, d'un autre 
côté, étant devenu une des mille applications de la 



PRÉFACE. xxuf 

science f mettra de plus en plus la force entre les 
mains de la raison, qui maîtrise la matière et crée 
par l'instruction un peuple digne de servir Tesprit. La 
Bation la plus scientifique, celle qui aura les meil- 
leurs mécanici^s, les meilleurs cfaimîstes, les corps 
officiels les moins routiniers et les moins jaloux, sera 
la mieux arméeu La barbarie, c'ést-à-dire la force 
brute, sans intelligence, est vaincue pour tuojours. 
La victoire définitive sera au peuple le plus instruit et 
le plus moral, en entendit par moralité la capacité 
dé sacrifice, l*amour du devoir. Le pays qui peut 
fournir le plus promptement le plus de citoyens ar- 
mes pour la cause commune, le pays qui peut suffire 
au budget le plus considérable, le pays qui obtîmt 
le plus de résultats au meilleur marché possible , le 
pays qui supporte le droit divin sans boute et Fine- 
galité des classes sans envie, le pays qui ne songe pas 
à se soulever contre sa dynastie nationale est le plus 
vertueux, le plus éclairé, et finira par devenir le 
plus libre* La vanité, qu'on décore du nom d'hon- 
neur, la jalousie, principe de l'amour exagéré de 
l'égalité, sont impuissantes pour faire de grandes 
choses, même chez une nation spkituelle et pleine 



zxiv PRÉFACE. 

de ressources. On ne fait de grandes choses qu'avec 
la science et la vertu. Croyez que le bon patriote 
est celui qui vous prêche le sérieux, Tamendement 
intellectuel et moral, et non celui qui joue le sort de 
sa patrie pour montrer son éloquence ou son ha- 
bileté. 

Relever Tamour du vrai et du solide en toute chose; 
ne rien négliger pour former une nation raisonnable, 
éclairée, pratiquant la première des abnégations, la 
plus difficile, la plus méritoire, qui est de ne pas 
trop tenir à une fausse idée de l'égalité; fonder une 
éducation virile et sérieuse, ayant pour base de fortes 
études spéciales ; inspirer au peuple la croyance à la 
vertu, le respect des. hommes savants et graves; le 
détourner des révolutions, remèdes souvent plus fu- 
nestes que le mal qu'il s'agit d'extirper; faire que 
chacun aime à rester à son rang, par résignation, 



par fierté, par goût de l'honnête ; montrer le beau où 
il est, c'est-à-dire chez tant d'admirables soldats, 
d'admirables marins, d'ouvriers courageux, d'ou- 
vrières résignées, qui continuent la. tradition de la 
vertu; ne pas dire au pauvre : «enrichis-toi, » mais 
lui dire : « Console- toi; tu travailles pour l'humanité 



PRÉFACE. xxT 

et la patrie ; » lui prêcher le bonheur par la simpli- 
cité du cœur et la poésie du sentiment; persuader 
à l'homme du peuple que ce qui le rend intéressant, 
c'est d'être respectueux pour les grandes choses 
morales auxquelles il coopère sans pouvoir toujours 
les comprendre; à la femme que ce qui fait son 
charme, c'est d'être dévouée et de servir; mais se 
comporter en même temps de telle sorte que l'infé- 
rieur sente bien que celui qui commande remplit 
un devoir et est animé d'un haut sentiment phi- 
losophique; présenter comme des choses funestes 
l'acrimonie, l'envie, la défiance systématique, qui 
rendent tout gouvernement impossible; faire com- 
prendre que l'on devient un aristocrate par le mépris 
de ce qui est bas et vil; décourager de toutes les 
manières le mauvais goût public, ce fade genre 
d'esprit, cette basse littérature de turlupins qui est 
devenue à la mode; opposer une digue au char- 
latanisme qui nous envahit de toutes parts; res- 
pecter hautement le sentiment religieux, mais ne 
pas attacher la destinée morale de Thumanité à des 
formes confessionnelles qui peuvent périr, tandis que 
la foi vraie ne périra pas ; par-dessus tout, respecter 



nxMi PRÉFACE. 

la liberté, condition essentielle de tout bieD; voilà 
ce qui serait la bonne politique. Le reste ne sera 
qu'eipédient d'une médecine aux abois. La maladie 
de ce pays est profonde; il faut toucher à Tessence 
même de son tempérament. 

Les forces de la France sont infinies , mais elles 
s'étouflent faute d'air libre et d'espace. Redoutons 
un de ces accès périodiques où notre nation comme 
en délire semble vouloir se décapiter elle-même, et 
rejeter hors d'elle la partie la plus noble de ses en- 
fants. Réprimons ces accès malsains d'amour-propre 
national qui nous font croire que la puissance d'une 
nation repose sur la division et raffaiblissement de 
ses voisins. 11 ne faut pas pousser le principe dee 
nationalités jusqu'à la subtilité ni jusqu'au fana- 
tisme. Mais, du moment qu'on a rejeté le principe 
du droit divin des dynasties, il n'y a plus de solide 
que le principe du droit des peuples; or, les peuples 
n'ont d'existence qu'en tant qu'ils sont des groupes 
naturels formés par la communauté approximative 
de race et de langue, la communauté de l'his- 
toire, la communauté des intérêts. Au lieu de se 
haïr et de se contrarier, que les nations s'étudient 



PBÉFACE. XXVII 

les unes les autres , profitât tour à tour de leurs 
expériences. Les deux conditions essentielles du salut 
du monde moderne, les deux conditions qui feront 
{tdle est ma ferme confiance) que la destinée de notre 
civilisation ne sera pas de dispso^tret comme les 
civilisations de l'antiquité, après un éektt passager^ 
sont, d'une part, la division de l'Europe en plusieurs 
États, garantie de sa liberté, et, d'autre part, cette 
profonde fraternité qui fait que les esprits des races 
les plus diverses s'entendent dans la grande unité 
de la science, de l'art, de la poésie, de la reli- 
gion . C'est la Grèce , à la fois si puissaaite par la 
eolidarité du génie et si divisée en politique, qui* doit 
être notre modèle, et non cet empire romain qui fit 
périr la civilisation antique sons l'étreinte de son 
effirayante unité. 

Dieu me garde de méconnaître ce qu'a de grand 
et d'extraordinaire le rôle de la France. Faite pour 
étonner le monde parées eo«ips d^ génie et a^ ca- 
prices, la France ne sait pas être médiocre et bour- 
geoise. Si on veut travailler & la rendre telle , oa n'y 
réussira pa» e c'est basse et mécbs^te qu'on la ren- 
4mi elle U)mb(^n au dernier mag, siéïhM travaille 



XXVIII PRÉFACE. 

à quelque œuvre de première noblesse. Ses chi- 
mères sont sa gloire et sa vie. La Révolution a jeté 
la France dans un état de crise héroïque, qui parfois 
la met au-dessous de tous et lui enlève les avan- 
tages des gens sensés , mais qui la marque au front 
pour une destinée mystérieuse. Je ne voudrais pas 
que l'on coupât cette fièvre divine qui fait notre 
grandeur. Mais il faut prendre garde qu'un accès 
n'emporte le malade. Que tous mettent en commun 
leurs réflexions , amassées en des champs divers, 
pour conjurer ce danger. On lit dans les vieilles 
légendes hébraïques que Rébecca, sentant les deux 
enfants qu'elle portait lutter dans ses entrailles, con- 
sulta le Seigneur. « Deux nations sont dans ton sein, » 
lui fut-il répondu. Dans le sein de notre pays, comme 
dans celui de Rébecca, se battent deux peuples dont 
l'un veut étouffer l'autre. Faut-il que l'un abdique, 
cède à l'autre? Non, il faut que tous deux se sup- 
portent, et, malgré leurs divisions, aient un culte 
commun, celui de la justice et du bien, inséparable 
de celui de la patrie. Divisée en quatre factions, dont 
trois sont toujours hostiles à celle qui règne, la France 
ne dispose jamais, en réalité, que du quart de ses 



PRÉFACE. CXU 

forces; et pourtant il est des .intérêts permanents, 
supérieurs aux changements de dynastie, qui ne 
doivent jamais souffrir. Le galant homme qui ne vou- 
drait servir qu'un gouverneiQent indiscuté et à la 
formation duquel il n'aurait pas contribué est réduit 
à se tenir à l'écart. Un gouvernement ne peut guère 
être bienfaisant qu'au bout de dix ou quinze ans. 
Jusque-là, il appartient non aux citoyens honnêtes et 
utiles, mais à ceux qui l'ont fondé ou vite accueilli. 
Les révolutions avilissent ceux qui en profitent et qui 
sont toujours suspects de les avoir provoquées; elles 
isolent, annulent, égarent ceux qui leur résistent. 
Funeste cercle vicieux , qui ne laisse pas de choix 
entre des variations pénibles, entraînant à la longue 
un complet avilissement des caractères, etune raideur 
qui vous rend malgré vous hostile à l'œuvre publique! 
Leçon terrible pour les peuples qui , incapables du 
gouvernement républicain, détruisent la dynastie que 
les siècles leur ont donnée! Si l'on n'y prend garde, 
le temps. n'est pas loin où la mort de chaque souve- 
rain donnera le signal d'une guerre civile, où le pou- 
voir sera le prix du plus audacieux, où la nation sera 
divisée en deux parts, l'une composée d'intrigants de 



XX» PRÉFACE. 

toute sorte, vivant de révolutions et de restauratioas; 
Tautre composée d'honnêtes geus ayant pour règle 
absolue de ne pas se mêler des changements de gou* 
vern^nent, attendant, jinornes chez eux, Farrét du 
destin. Maïs cet état de choses lui-môme sera un 
paradis auprès de ce qui suivra. Nobles d'abord, puis 
faibles, puis méprisés, les honnêtes gens s'éteindront 
de jour en jour, et, au bout de cent ans, il ne restera 
plus que de hardis aventuriers jouant entre eux le jeu 
sanglant des guerres civiles et une populace pour ap- 
plaudir le vainqueur du jour. Les scènes qui accom- 
pagnaient les changements de règne dans l'empire 
romain *au i*** et au in* siècle se reverront alors. Le 
matin où l'on apprendra qu'au prix de la mort et de 
l'exil de quelques centaines d'hommes importants, 
un coup hardi a pacifié- l'avenir, les gens paisibles 
applaudiront. L'homme couvert de sang, de perfi- 
dies et de crimes qui arrivera vainqueur de ses 
rivaux sera proclamé sauveur de la patrie. Deux 
causes, la pression de l'étranger, qui ne souffrira pas 
qu'une nation s'écarte trop de l'ordre commun de 
l'Europe, et l'autorité morale des évêques, appuyés 
sur le parti catholique , seront seules capables de 



XXXI 



PRÉFACE. 

créer un lest dans ce navire ballotté. Apparemment, 
ces deux interventions ne seront pas désintéressées. 
Dans le cercle fatal des révolutions, l'abîme appelle 
Tabîme. Il y a des exemples de nations qui, entrées 
dans cet enfer de Dante, en sont revenues. Mais que 
dire de la nation qui, après eu être sortie, s'y re- 
plonge deux fois, trois fois? 



> 



QUESTIONS 

CONTEMPORAINES 



PHILOSOPHIE 



DE l'histoire contemporaine. 



C'est presque une obligation pour riiomme qui a 
tenu dans sa main les grandes affaires de son pays, 
de rendre compte à la postérité des principes qui 
ont dirigé ses actes et de l'ensemble de vues^qu'il a 
porté dans le gouvernement. Peu d'hommes d'État y 
ont manqué, et il n'est pas de plus précieux docu- 
ments pour l'histoire que ces espèces de confessions 
où les acteurs eux-mêmes viennent raconter devant 
un public plus calme et plus désintéressé les faits 
dont le vrai caractère a pu échapper d'abord dans le 
feu de la passion. L'éminent historien qui a montré 
de nos jours avec tant d'éclat ce que peuvent et 
ce que ne peuvent pas l'instruction et le talent appli- 



3 PRILOSOPHie 

qués & la direcUon des choses humaines pouvait 
moins qu'un autre se soustraire à ce devoir; mais, 
en l'acceptant, M. Guizot a dérogé sur un poiot 
essentiel à l'exemple de ses illustres devanciers *. 
D'ordinaire, c'est après la mort de l'auteur, ou du 
moins quand il a clairement avoué que sa carrière 
publique est fmie, que de tels écrits se produisent. 
On croit écarter ainsi la plupart des motifs qui 
faussent le jugement sur l'histoire contemporaine, 
et, en rendant l'impartialité au lecteur plus facile, 
rendre la franchise au narrateur plus aisée. Cette 
fois, au conlrîùre, c'est au milieu d'une activité 
toute virile que l'homme d'État dont le tour d'esprit 
et le caractère ont eu l'influence la plus décisive 
sur son pays vient exposer ses opinions sur les luîtes 
auxquelles il a pris part. Ce n'est pas, comme d'or- 
dinaire, du tombeau, c'est d'une retraite d'où n'est 
bannie aucune espérance, que sort la voix qui doit 
nous apprendre les pensées et les doctrines dont 
les conséquences ont pesé si gravement sur la vie de 
chacun de nous. 

On aperçoit tout d'abord combien celte circon- 
stance, en apparence insignifiante, doit mettre de 
différence entre les Mémoires de M. Guizot et ceux 

i. Mimoires pour servir dl'histoire de mon temps, parALGuiiott 
I et U, f S5g-18S9. Puis, Hidiel Li!vy Trèros. 



DE L*niSTOIRE CO^ÎTEMPORAINE. 3 

qae nous ont laissés la plupart des hommes d'État, 
foute conlesàoB faîte avant le temps où l'on peut 
avouer sans crainte qu'on a péché ne peut que res- 
sembler à une s^ologie. Quelque éloigné qu'il soit 
de ces empressements vulgaires auxquels sont livrés 
sans défense les hommes qui tirent leur dignité du 
dehors, M. Guizot, comme tous les grands ambitieux 
(ce mot est un éloge quand l'ambition est justifiée), 
jie reconnaît pas à la fortune le droit de prononcer 
4es exils sans retour. Pour lui, les affaires puUiques 
ne sauraient plus être un ornement; mais elles peu- 
vent toujoui'S être un olqet de haute préoccupation. 
Les causes qu'il a défendues, attaquées, compro- 
mises, se disputent la victoire, et de cette victoire 
dépendra le jugement définitif qu'il conviendra de 
porter sur son rôle et sur son influence. C'est dire 
assez que plus d'une fois dans ses Mémoires le souci 
de l'avenir a dû peser sur l'explication du passé. 
La politique ne comporte guère la haute impar- 
tialité de l'histoire ; la prétention à l'infaillibilité, si 
blessante aux yeux de la critique, est comme une 
réponse obligée à la morgue hypocrite des partis. 
L'aveu candide d'une erreur n'exciterait qu'une 
superbe pitié chez la vanité jalouse ou la médiocrité 
présomptueuse, et, si quelqu'un osait dire à ces 
î^eugles détracteurs : « Que celui d'entre vous qui 



4 PHILOSOPHIE 

est sans péché me jette la première pierre , » une 
troupe de fous s'avanceraient hardiment pour le 
lapider. 

Le succès du livre de M. Guizot l'excuserait d'ail- 
leurs, s'il avait besoin d'excuse pour le dessein hardi 
qu'il a conçu de fournir lui-même à l'histoire les 
pièces sur lesquelles il veut être jugé. Nulle part, 
l'enchaînement des principes politiques qui l'ont 
guidé durant vingt-cinq années ne s'est montré avec 
tant de suite et de clarté. L'esprit libéral, la modéra- 
tion, le respect pour les opinions diverses, Taltière 
et haute sérénité qui respirent dans tout le livre, sont 
la meilleure réponse à tant de regrettables malen- 
tendus que la légèreté de la foule a accrédités, et 
que la fierté de M. Guizot a dédaigné de rectifier. Le 
style des Mémoires a ses défauts; comme écrivain, 
M. Guizot ne s'est jamais soucié de la perfection. 11 
n'a reçu du ciel en partage ni l'expression vive, pro- 
fonde, animée de M. Sainte-Beuve, ni la richesse, la 
vigueur, la saillie de M. Michelet. Ce n'est point ce 
style ailé, cet adorable abandon n'admettant d'autres 
négligences que celles mômes qui sont voulues, cette 
trame charmante d'un tissu filé d'or et de soie dont 
une muse savante et légère semble avoir révélé le 
secret à M. Cousin. Ce n*est pas cette correction aus- 
tère, cette haute idée de la rigueur du langage fran- 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 5 

çaîs, cette étude assidue des vieux modèles, qui font 
la solidité du style de M. de Sacy. On peut être un 
éminent écrivain et ne point avoir ces qualités-là. Sans 
parler des auteurs tels que Chateaubriand, de Mais- 
tre, qui ont brillé par la passion et Timagination, 
mais qui ne sont jamais arrivés à une notion complète 
de la prose française, de son timbre, de son ampleur 
harmonieuse et mâle, parmi nos prosateurs de pre- 
mier ordre, tels que Lamennais, Augustin Thierry, 
combien en est-il qui se soient toujours astreints à 
cette inflexible teneur de style, fruit d*une perpé- 
tuelle attention et du saint tremblement qui fait gar- 
der des heures et des jours la feuille destinée à de- 
venir irrévocable? J'ose dire qu'un tel effort blesserait 
dans certains ouvrages, où toute arrière-pensée litté- 
raire est déplacée. La diction de M. Guizot, quoique 
peu châtiée, a ce quelque chose de sobre, de fort et 
de mesuré qui convient aux grandes affaires. Un ton 
général de réserve et de discrétion donne au livre 
beaucoup de noblesse. De tous les écrivains de notre 
temps, M. Guizot est peut-être le plus exempt d^une 
certaine coquetterie de mauvais goût, devenue fort 
coTnmune depuis que les idées de dignité person- 
nelle et de convenance se sont affaiblies; nul moins 
que lui ne s'est familiarisé avec le public, et n'a 
encouragé le public à se familiariser avec lui. Ce 



a PHILOSOPHIE 

mérite, je le sais, est peu S4)précié en France. La 
réserve, la timidité, le respect de soi et des autres, 
signes ordinaires des natures sérieuses et distin* 
guées, paraissent chez nous de la fierté. J'ai entendu 
des personnes traiter comme un défaut cette froideur 
digne et sévère de M. Gnizot, et regretter qu'il ne 
cherche pas davantage à se faire aimer. Pour moi, je 
l'en félicite : d'ordinaire, on ne se fait aimer de la 
foule que par ses petits côtés ou ses travers. L'homme 
d'État a des confessions, non des confidences à 
fah'e; ceux que leurs devoirs mettent en rapport 
avec le public ne doivent se monti*er à lui que comme 
des abtractions. 



I. 



Laissons de côté ces précautions vulgaires aux- 
quelles il faut avoir recours quand on veut parier, 
sans le blesser, de l'esprit faux qui se crok im- 
peccable. A la hauteur où s'est placé M. Guizot, 
l'éloge ei le blâme perdent toute signification per- 
sonnelle, puisque l'homme arrivé à représenter une. 
4es grandes causes qui se partagent le monde n'est 



DE L*IHSTOIRE CONTEMPORAINE. 7 

coupable que de la loi fatale qui condamne chaque 

théorie à n'être qu'à moitié légitime. La critique n'est 

jamais plus à l'aise qu'avec ceux que la gloire a ainsi 

consacrés, et dont la seule faute est de n'avoir pas 

résolu le problème insoluble que l'humanité offrira 

éternellement à ceux qui voudront la comprendre ou 

la gouverner. 11 est aussi superficiel de reprocher aux 

hommes d'État les défauts ou la caducité de leur 

œuvre, qu'il le serait de reprocher à Leibnitz ou à 

Hegel de n'avoir pas dit le dernier mot sur l'homme, 

le monde et Dieu. Chaque système philosophique et 

politique est un grand parti pris, qu'il faut juger, 

non comme représentant la vérité et le droit absolus, 

mais comme tenant une place plus ou moins élevée 

dans l'ordre moral, tout ce qui est grand est légitime 

à sa manière ; la médiocrité seule n'a pas de place 

dans le royaume de Dieu. 11 est temps de renoncera 

cette critique presque toujours mesquine qui, croyant 

posséder la règle du vrai, reproche aux hommes de 

talent ou de génie de n'avoir pas réalisé ce que, 

depuis l'origine de la pensée humaine, des milliers 

de présomptueux ont cru tenir sans que jamais leur 

prétention se soit trouvée justifiée. 

Les deux premiers volumes de Mémoires publiés 
par M. Guizot vont de 1814 à la fin de 1832. 11 est de 
notre devoir de nous borner strictement aux années 



s • PHILOSOPHES 

jusqu'ici parcourues par l'illustre hislorien, et d'at- 
tendre les explications qu'il fournira sur l'époque où 
son rôle devient principal. Je n'ai pas d'opinion arrê- 
tée sur les débals compliqués qui ont rempli les dix 
deinièies années du régime parlementaire en France ; 
d'autres bien mieux que moi sauraient juger entre 
les rivaux de ces luttes ardentes et apprécier la jus- 
tice ou l'injustice de tant d'accusations contradic- 
toires. Je ne le cache pas d'ailleurs, tout en recon- 
naissant l'utilité des guerres intérieures du gouver- 
nement parlementaire, j'ai peu de goût pour le 
détail de ces combats. En faitde sti'atégie, le résultat 
seul me touche. L'histoire politique n'est pas l'his- 
toire des partis, de même que l'histoire de l'espiit 
humain n'est pas l'histoire des coteries littéraires. 
Au-dessus des partis, il y a ces grands mouvements 
dont l'histoire de tous les temps est remplie, mus 
qui depuis soixante et dix ans ont pris un nom et une 
forme particulière, le nom et la forme de révolutions. 
C'est là l'objet qui doit, dans l'histoire contempo- 
raine, fixer l'attention du philosophe et de l'obser- 
vateur. 

Des deux grandes révolutions que M. Guizot em- 
brasse dens son récit, la première est, de tous les 
événements de notre histoire, le plus propre à faire 
réfléchir sur la nature des sociétés modernes et sur 



DE L'UIStOIRE CONTEMPORAINE. 9 

leurs lois constitutives. Négation absolue de la révolu- 
tion française, la Restauration en applique cependant 
les meilleures maximes; illibérale en appai-ence, elle 
inaugure parmi nous la liberté; œuvre de l'étranger, 
elle ouvre une période d'éveil politique et d'esprit 
public; représentée souvent par des hommes d'une 
médiocre portée d'esprit, elle fonde le vrai dévelop- 
pement intellectuel de la France au xix^ siècle, et 
reste une époque chère à tous ceux qui pensent. H 
faut, pour comprendre un aussi étrange phénomène, 
se bien rendre compte des nécessités historiques qui 
amenèrent le retour de îa maison de Bourbon. Il faut 
surtout s'élever à une vue générale des faits qui éta- 
blissent une si profonde différence entre la civilisa- 
tion moderne et les développements brillants, mais 
toujours éphémères, de l'antiquité. 

Cette différence consiste, selon moi, dans un point 
fondamental, dont les conséquences s'étendent à 
l'ordre social tout entier-, je veux dire dans une ma- 
nière tout opposée de concevoir le gouvernement. 
L'État ancien, qu'il revêtît la forme de monarchie 
comme en Orient, ou celle de république comme 
en Grèce, ou celle de principat militaire comme à 
l'époque de l'empire romain, est toujours absolu. 
On partait de cette idée, que la communauté peut 
tout sur ceux qui la composent, qu'il n'y a pas de 



10 PHILOSOPHIE 

résistan€e légitime contre l'État, que l'individu n'a le 
droit de se développer que selon la loi de TÉtat. La 
liberté pour l'antiquité ne fut guère que Tindépen- 
dance nationale ; en réalité, on n'était pas plus libre 
à Sparte qu'à Persépolis. La d loi » valait mieux sans 
doute que la volonté du « grand roi »; mais elle 
n'était pas moins tyrannique, en ce sens qu'elle se 
mêlait d'une foule de choses qui, selon nos idées, 
ne regardent que l'individu. Chaque État de l'anti- 
quité, ayant de la sorte un principe organique très- 
étroit et très-exclusif, traversait avec rapidité les 
diverses phases de la vie : la décadence venait fata- 
lement après la splendeur; les hégémonies et les 
dynasties se succédaient selon des règles en quelque 
sorte calculables, et le' monde ancien lui-même, 
dans son ensemble, finit par s'abîmer. Un phéno- 
mène comme celui de la civilisation moderne, por- 
tant en elle-même un germe de progrès indéfini, ou 
bien comme celui de la France, conservant durant 
huit cents ans une même dynastie, toujours très- 
puissante malgré des périodes de revers, est sans 
exemple parmi les États de l'antiquité, 

La race germanique, en brisant les cadres de 
l'empire romain, fit la plus grande révolution poli- 
tique de l'histoire du monde. Ce fut la victoire de 
l'individu sur l'État. L'Empire, par son despotisme 



Dli L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 11 

administratif, avait tellement affiaibli le inonde civi- 
lisé, qu'il suffit d'une imperceptible minorité pour 
l'abattre : une poignée de braves aventuriers lui 
rendit le service de le conquérir, L*esprit des 
peuples germaniques était l'individualisme le plus 
absolu : l'idée de Y « État » leur était complète- 
ment étrangère ; tout reposait chez eux sur les libres 
engagements, sur la a fidélité », sur la Ugue pas- 
sagère des individus associés pour une œuvre com- 
mnne. Le dernier terme de ce principe social fut la 
féodalité. Quand nous aurons une bonne histoire des 
origines de la noblesse française, on verra que 
chaque centre de familles féodales correspond à un 
centre de colonisation germanique, et que la plupart 
des familles vraiment anciennes de France remon- 
tent à un établissement de l'époque carlovingienne. 
En effet, l'esprit de la féodalité est l'esprit geima- 
nique par excellence. L'homme libre ne doit au roi 
que ce à quoi il s'est obligé; il est dégagé de ses 
devoirs, si le roi n'obseiire pas les siens ; lui seul est 
juge de ce dernier point, et, s'il n'est pas satisfait de 
son suzerain, il peut lui faire la guerre en tout hon- 
neur. Joinville est sans contredit le type de la loyauté 
chevaleresque; on sait, de plus, quelle affection per- 
sonnelle il avait pour saint Louis; écoutons-le cepen- 
dant : <r 11 arriva qu'un jomr \in sergent du roi mit 



12 PHILOSOPHIE 

la main sur un chevalier de ma bataille. Je m'en allai 
plaindre au roi et lui dis que, s'il ne m'en faisait 
droit, je laisserais son service, puisque ses sergents 
battaient les chevaliers. Il me fit faire droit, et le 
droit fut tel, selon les usages du pays, que le sergent 
vint en ma herberge deschaux et en braies, une épée 
toute nue en sa main, et s'agenouilla devant le che- 
valier, et lui dit : « Sire, je vous amende de ce que 
«^ j'ai mis la main sur vous, et vous ai apporté cette 
« épée pour que vous me coupiez le poing, s'il vous 
a plaît. » Et je priai le chevalier qu'il lui pardonnât 
son mal talent, et ainsi fit-il. » Conçoit-on un des 
généraux de Constantin ou de Théodose écrivant à 
l'empereur que, pour quelques mécontentements per- 
sonnels, il avait résolu d'abandonner le service de 
l'État? ' 

Je ne veux pas méconnaître la part que le christia- 
nisme a eue dans cette révolution par les progrès 
qu'il a fait faire à la moralité générale et par le sen- 
timent de respect pour la dignité de l'homme que 
tous ses dogmes respirent. On ne saurait dire pour- 
tant que la liberté politique soit son œuvre ; il semble 
plutôt que par moments il y a nui. Ayant grandi en 
opposition avec l'idolâtrie de l'État, qui était l'esprit 
même de l'Empire, le christianisme fut bien, durant 
trois siècles, la protestation de la conscience contre 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. H 

le joug officiel; mais pas un moment, dans la lutte 
héroïque qu'il soutint, on ne voit poindre une idée 
politique. A partir du iv* siècle, époque de son in- 
tiaie alliance avec le despotisme romain, il montre 
une préférence marquée pour les pouvoirs absolus, 

■ 

quand ceux-ci consentent à se faire persécuteurs à 
son profit. Durant la première époque de l'invasion 
germanique, et même sous Charlemagne, l'action 
du clergé, civilisatrice en un sens, corruptrice ^ 
un autre, s'exerce tout entière en faveur des idées 
romaines : ce sont les évoques qui donnent aux chefs 
germains des idées de souveraineté auxquelles ceux- 
ci ne songeaient pas. La papauté, à partir de Gré- 
goire Vil, rendit, il est vrai, 'des services à la liberté 
en empêchant la formation de souverainetés laïques 
trop puissantes; mais elle agissait elle-même au 
nom d'un principe de centralisation universelle qui, 
dans son ordre, était fort tyrannique, et qui le fût 
devenu bien plus encore, s'il eût été donné aux pon- 
tifes romains de se faire les vrais chefs de la chré- 
tienté et de réaliser l'espèce de khalifat chrétien 
auquel ils aspiraient. 

On aperçoit sans peine la nature particulière de 
la royauté qui devait sortir de ce chaos fécond. Elle 
devait être, elle fut en effet, en premier ieu, stric- 
tement héréditaire. La loi de succession en Orient et 



U PHILOSOPHIE 

dans Fempire ronaûi n'avait jaioais été rigottreosB- 
ment définie. Grâce au culte presque super stiiîeux de 
rbérédité, la civilisation moderne fut préservée de ce 
régime d'aventures qui, une ou deux fois, a donné 
au monde des années de bonheur, mais qui, par 
les défiances, les hésitations, les rivalités qu'il en- 
traîne, maintient en permanence le meurtre, la tra- 
hison, et noie la société qui s'y livre dans un tor- 
rent de sang. — La royauté fut, en second lieu, la 
conséquence d'un droit personnel et comme une 
extension de la propriété. La souveraineté du peuple 
fondait les vieilles républiques et les vieux despo- 
lismes. Dans ce nouvel ordre politique, il n'est plus 
question d'une telle * souveraineté. Le moyen âge 
(j'excepte les scolastiques pérîpatéticiens, qui co- 
piaient Âristote sans s'inquiéter de la constitution 
réelle des États de leur temps) n'a aucune idée de 
la nation envisagée comme source du pouvoir. Le roi 
est propriétaire de sa couronne, et, si on la lui relire 
sans juste motif, on le blesse dans son droit. — En 
troisième lieu, la royauté se trouve liée par des 
chartes ou obligations librement consenties, à l'exé- 
cution desquelles on peut forcer le roi par la guerre, 
par le refus de l'impôt et du service militaire. — En 
quatrième lieu enfin, elle est fort limitée : le roi s'oc- 
cupe de bien moins de choses que le despote ancien ; 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 15 

sa cour a peu d'importance ; il n'a qu'un iaible bud- 
get ou n'en a pas du tout; il laisse librement exister 
autour de lui de vraies républiques. Église, univer- 
sités, ordres religieux, villes, corporations de toute 
espèce. Tous sont armés contre lui de privilèges et 
de coutumes auxquels le souverain n'ose porter at- 
teinte. L'bonnête Charles Y mourut la conscience 
troublée pour avoir levé des impôts non consentis par 
les états et entretenu des armées permanentes. L'évi- 
dente nécessité des temps ne suffit pas pour le ras- 
surer sur la légitimité de ces actes, que tout le moyen 
âge regardait comme attentatoires aux principes du 
droit chrétien. 

Une conséquence non moins importante de la 
transformation de l'Europe par les races qu'on est 
convenu d'appeler barbares fut sa division en un 
certain nombre d'Ëtats fortement constitués, et dont 

les rivalités ont fait avorter tous les rêves de monar- 

• 

chie universelle. M. Gervinus a comparé avec beau- 
coup de raison la constitution de l'Europe chrétienne 
à ce damier de petits États que nous présente la Grèce 
antique, petits États dont les alliances changeaient 
sans cesse et parmi lesquels ne purent jamais se 
former que des hégémonies passagères. L'uniformité, 
c'est le despotisme, et réciproquement le despotisme 
complet et durable n'est possible qu'avec la monar- 



10 PHILOSOPHIE 

cbie universelle, la république chrétienne ne pou van 
souffrir qu'un de ses membres déroge complètement 
aux lois de l'ensemble. La division de l'Europe est 
ainsi devenue la garantie de sa liberté : c'est cette 
division qui a rendu possible la Réforme, la Philoso- 
phie ; c'est elle qui brisera toutes les tyrannies à la 
façon antique, et préservera le monde moderne de 
l'inévitable ruine réservée aux sociétés qui n'ont pas 
de contre-poids. 

Toute la supériorité des États modernes, tous les 
motifs d'espérer en leur avenir, se résument, selon 
moi, en ces deux points : 1° une Europe divisée, et 
arrivée à un état d'équilibre stabk; 2'*une organisa- 
tion de la royauté qui maintient le pouvoir exécutif 
hors de toute compétition, arrête les ambitions déré- 
glées, écarte h la fois les tyrannies momentanées des 
pays républicains (tels que la Grèce, Tltalie du moyen 
âge), et le césarisme prétojien de l'époque romaine. 
Lé roi n'empêche aucun développement légitime 
de l'activité humaine. Non-seulement il ne peut rien 
sur la propriété privée, mais ce n'est que par un abus 
des temps barbares qu'il s'occupe de la religion ; le 
peu de tolérance que connut le moyen âge fut, en 
somme, un bienfait de la royauté. Ce dépôt de la 
continuité d'une nation fait une fois pour toutes entre 
les mains d'une famille en quelque sorte séquestrée 



^ DE L'HISTOIRE CONTEMPOUAINE. 17 

au profit de la commuDauté, cette façon de retirer 
la souveraineté au peuple pour l'hypothéquer sur un 
domaine spécial, sont assurément l'inverse de la 
théorie rationnelle de l'organisation des sociétés. Il 
en sortit néanmoins des États d'une solidité mer- 
veilleuse. Tandis que le tyran antique succombe à 
la première faute ou au premier revers, le roi de 
France pouvait être un homme aussi méprisable que 
le fut Louis XV, il pouvait être réduit à une détresse 
aussi profonde que le fut celle de Charles Vil, sans 
que personne doutât de son droit, de sa fortune et 
de la mission qu'il remplissait. 

L'Angleterre seule, je le sais, a pleinement déve- 
loppé le type de gouvernement que nous venons 
d'esquisser; c'est là seulement que la féodalité a 
porté son fruit, qui est le régime parlementaire 
et la division du pouvoir. Le roi de France, depuis 
Philippe le Bel, en s' appuyant de préférence sur 
les jurisconsultes, représentants du principe ro- 
main, fait une guerre acharnée aux souverainetés 
locales, aux libertés provinciales, et cherche à éta- 
blir un genre de souveraineté fort différente de celle 
de saint Louis. Au xvi« siècle, la Renaissance amène 
en politique comme en toute chose un retour encore 
bien plus caractérisé vers les idées de l'antiquité. 
Les publicistes de cette époque, Italiens pour la plu- 



18 PHILOSOPHIE 

part ou sabîs^ufit fmfluence de l'Italie, repreni^nt, 
soit soas fonne républicaine, soit sous forme absolu- 
tiste, les principes de l'État à la manière grecque ou 
romaine : les uns rêvent des utopies démocratiques 
fondées sur une conception abstraite de l'homme; 
les autres, vrais corrupteurs des princes, se font les 
fauteurs de la grande idolâtrie de leur temps, je veux 
dire de l'adoration sans réserve des souverains puis- 
sants. La France en particulier, vivant son goût 
pour l'uniformitéet cette tendance théocratique que 
le catholicisme porte en lui, arrive à réaliser le phé- 
nomène le plus étrange des temps modefnes, cette 
monarchie de Louis XIV, sorte d'imitation d'un idéal 
sassanide ou mongol, qui doit être tenue pour un fait 
contre nature dans l'Europe chrétienne. Le moyen 
âge l'eût excommunié, ce despote de l'Orient, ce roi 
antichrétien, qui se proclamait le seul propriétaire 
de son royaume, disposait des âmes commet des 
corps, et anéantissait tous les droits devant l'or- 
gueil sans bornes que lui inspirait le sentiment de 
son identification avec l'État. 

Mais, une fois la notion de l'État déchaînée, on ne 
compte plus avec elle. L'aberration de Louis XIV 
entraîne comme conséquence immédiate la révolution 
française. La pure conception de l'antiquité reprend 
le dessus. L'État redevient souverain absolu. On se 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 19 

lusse aller à croire qu'une nation doit être heureuse, 
pourvu qu'elle ait un bon Code. On veut avant tout 
fonder un État juste, et l'on ne s'aperçoit pas que 
Ton brise la liberté, que l'on fait une révolution so- 
ciale et non une révolution politique, que l'on pose 
la base d'un de^otisme semblable à celui des césars 
de l'ancienne Rome. Le monde moderne revenait aux 
errements antiques, et la liberté était perdue pour 
toujours, si le mouvement qui entraînait la France 
vers la conception despotique de l'État fût devenu 
universel. Mais la révolution française ne fut pas un 
fait général : elle créa à la France une situation fata- 
lement hostile à l'égard des autres puissances de 
l'Europe. Les pays où dominait l'élément germa- 
nique, et auxquels le régime administratif et mili- 
taire de la France était insupportable, opérèrent une 
vigoureuse réaction. En revendiquant leur indépen- 
dance, ils ramenèrent la France à la pure notion de 
la royauté, dont elle s'était écartée depuis des 
siècles, et qui, il faut le dire, n'était nullement en 
accord avec quelques-uns de ses instincts les plus 
secrets. 

Voilà les origines de la Restauration, et dans ces 
origines on aperçoit sans peine le principe de ses 
défauts et de ses avantages. Elle fut un retour vers 
le régime qui cravient le mieux aux États européens, 



20 PHILOSOPHIE 

mais un retour inintelligent et antipathi^e à la 
France, toujoui's dominée par ses idées de souverai- 
neté du peuple, par ses goûts militaires. Elle fut un 
gouvernement civil et à beaucoup d'égards libéral, 
mais malgré elle et malgré la France. Elle n'eut rien 
de militaire; elle fut le résultat d'une pression de 
l'étranger légitime en son principe, puisque la répu- 
blique européenne possède, comme les États-Unis 
b' Amérique, quoique à un moindre degré, le droit 
d'amphictyonie; mais elle ne vit pas que, quand Tâge 
des entreprises héroïques est passé pour un grand 
pays, il n'y a qu'un moyen de le consoler du veuvage 
de la gloire, c'est la noble activité du dedans, les 
luttes de la tribune, les controverses religieuses, les 
sectes littéraires, l'éveil des esprits. Elle ne pouvait 
vivre sans la Charte, car, ainsi que le dit fort bien 
M. Guizot, « pour la maison de Bourbon et ses par- 
tisans, le pouvoir absolu est impossible : avec eux, 
la France a besoin d'être libre; elle n'accepte leur 
gouvernement qu'en y portant elle-même l'œil et 
la main. » Malheureusement, ni Louis XVllI ni ceux 
qui l'entouraient ne comprirent bien la nature de 
ce grand pacte; « la Charte se présenta comme une 
pure concession royale, au lieu de se proclamer ce 
qu'elle était réellement, un traité de paix après une 
longue guerre, une série d'articles nouveaux ajoutés 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 21 

d'un commun accord au pacte d'ancienne union entre 
la nation et le roi. » 

C'est surtout dans la classe qui entourait le trône 
que Terreur était profonde et que toute notion vraie 
des conditions de la royauté tempérée fut méconnue. 
11 est de l'essence des États modernes, sortis de la 
féodalité, de posséder une aristocratie, reste des 
familles autrefois souveraines, dont le rôle consiste à 
limiter la royauté et à empêcher le développement 
exagéré de l'idée de l'État. La noblesse française a 
toujours manqué à cette vocation. Brillante et légère, 
on la voit, depuis le xiv® siècle, mettre sa gloire i 
paraître avec éclat à la cour; « servir le roi » fut 
toujours pour elle le devoir suprême : erreur énorme 
qui a faussé notre histoire et a été le principe de 
nos malheurs I S'il ne s'agit que de « servir », il 
n'est pas besoin de nobles pour cela. Louis XI y 
employait des valets, les despotes d'Orient y em- 
ploient des esclaves; voilà qui est conséquent. L'a- 
ristocratie est une condition de liberté, parce qu'elle 
donne aux rois des serviteurs d'office, et que l'indé- 
pendance du caractère, la plus solide de toutes, étant 
rare, il est bon qu'il y ait des indépendances de po- 
sition, afin que tous ceux qui arrivent aux places 
élevées ne soient pas obligés de suivre ces voies pé- 
nibles où chacun laisse une partie de sa fierté, quand 



22 PHILOSOPHIE 

il n*y laisse pas une partie de son honneur. Mais, si 
les serviteurs-nés du roi sont eux-mêmes les instru- 
ments les plus dévoués du pouvoir absolu, on conçoit 
qu'à Tavilissement inséparable du despotisme se 
joindra dans toute sa force Todieux du privilège» 
L'Orient est gouverné par des domestiques, mais du 
moins ces domestiques ne forment pas une caste à 
part. L'importance exagérée de la cour dans l'an- 
cienne France amena une véritable perversion des 
idées. Versailles fut pour la noblesse le tombeau de 
toute vertu. Ainsi l'on peut dire sans injustice que 
la noblesse a été le vrai coupable de notre histoire : 
elle n'a point fondé la liberté; par son manque 
d'aptitude pour les affaires et son impertinence 
envers le tiers état, elle a rendu impossibles ou infé- 
conds les états généraux, d'où, selon les vraies ana- 
logies de l'histoire moderne, aurait dû sortir le 
régime constitutionnel de notre pays. Elle laissa le 
rôle de l'opposition aux parlements, dont la. nature 
n'était nullement politique, et dont l'inteiTention 
dans les affaires de l'État fut en général gauche, 
peu éclairée et dénuée de toute légitimité. 

A quelques belles exceptions près, la noblesse de 
la Restauration ne fut pas plus sage que celle de l'an- 
cien régime. Loin qu'elle ait aidé au développement 
d'une vie parlementaire où elle aurait eu le plus beau 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 2^ 

rôle, par un étrange renversement on la vit, plus 
royaliste que le roi, nier ou atténuer de toutes ses 
forces les conséquences libérales de la €harte. Tels 
étaient son ignorance en fait d'histoire générale et son 
aveuglement sur ses véritables devoirs, que la plu- 
part de ses membres s'imaginaient que la mission 
naturelle d'une noblesse est de soutenir le pouvoir 
absolu. Us préféraient une servitude dont ils étaient 
les agents à des libertés qu'ils auraient partagées 
avec les autres ordres de la nation. Le droit d'humi- 
lier la bourgeoisie fut presque le seul auquel ils sem- 
blèrent tenir. Leur alliance avec le clergé, assez lé- 
gitime à l'époque où le haut clergé de France était 
en quelque sorte, par la façon dont les bénéfices se 
distribuaient, un membre de la noblesse, devenait un 
non-sens depuis que le clergé avait perdu tout carac- 
tère politique et avait commencé à se recruter dans 
les classes populaires. La déplorable tradition du xvu^ 
et du XVIII® siècle, Louis XIV et sa splendeur menson- 
gère doniiaient le vertige à tout le monde. On voulait 
être de la religion du roi, sans songer que, si le roi est 
libre d'avoir telle opinion qu'il lui convient en religion 
et en littérature, son action dans ces sortes de choses 
doit se borner à ce qui convient au premier particulier 
du royaume et ne dépasser en rien les limites d'une 
propagande toute privée* 



24 PHILOSOPHIE 

La noblesse, je le sais, n'était pas seule coupable 
de ces réminiscences du passé qui troublaient sî pro- 
fondément l'établissement d'un ordre nouveau. La 
nation suivait sa tendance, qui est de préférer la 
bonne administration et l'égalité sociale à la liberté. 
Les questions de classes, toujours si fatales aux ques- 
tions politiques, prenaient une importance exagérée. 
Le vrai libéral s'inquiète assez peu qu'il y ait au- 
dessus de lui une aristocratie, même dédaigneuse, 
pourvu que cette aristocratie le laisse travailler sans 
obstacle à ce qu'il envisage comme son droit. A ses 
yeux, il n'y a qu'une égalité solide, l'égalité devant 
le devoir, l'homme de génie, le noble, le paysan, se 
relevant par une seule et même chose, qui est la 
vertu. Les libéraux du temps de la Restauration 
étaient loin de comprendre cette abnégation. De 1^ 
des alliances fâcheuses avec les partisans des ré- 
gimes déchus, parmi lesquels la nouvelle jeunesse 
devait trouver, j'imagine, bien peu de distinction et 
d'esprit. M. Béranger surtout créa une très-perfide 
combinaison, où l'esprit bourgeois, le matérialisme 
grossier, le goût du despotisme, pouiTu qu'il se co- 
lore d'apparences nationales, se donnaient la- main. 
Ce qu'il y eut de plus regrettable, c'est qu'au lieu de 
lutter contre la royauté en se servant des armes 
léglaes, les mécontents cherchaient par des conspi- 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 25 

rations à renverser Tordre établi. Ces attaques contre 
le principe du gouvernement amenèrent le gouver- 
nement de son côté à commettre une erreur grave. 
11 confondit la répression des actes séditieux, qui 
n'a en soi rien d'illibéral, avec les lois destructives 
de la liberté, lois toujours funestes et injustes, 
puisqu'elles n'atteignent guère les vrais coupables, 
et que, pour prévenir la faute de quelques-uns, 
elles portent atteinte aux droits de tous. 

Cette disposition acariâtre de la nation fut, il faut 
l'avouer, la cause de plusieui-s des fautes dont on a 
fait peser la responsabilité sur le gouvernement de 
la Restauration. Le peu de capacité de quelques-uns 
des hommes qu'elle mit à la tête des affaires ne fut 
un mal que par suite de l'esprit administratif de la 
France, et parce qu'on s'est habitué dans notre pays 
à demander aux gouvernements plus qu'ils ne peu- 
vent donner. Je ne verrais pour ma part aucun in- 
convénient à ce que les portions élevées de l'État 
fussent occupées par des gentilshommes bien élevés 
et assez superficiels, mais à une condition, c'est 
qu'ils ne s'occupent de leurs fonctions que d'une ma- 
nière sommaire. S'il se laisse simplement guider par 
son instinct général d'homme du monde, le gentil- 
homme attentera moins à la liberté que l'adminis- 
trateur de profession ou le parvenu ; mais il est clair 



20 PHILOSOPHIE 

que, si le gentilhomme descend à de mesquines tracas- 
series et veut imposer ses préjugés à tous, il reste fort 
au-dessous de l'administrateur, qui, à côté de ses 
petitesses, a du moins de l'aptitude et du sérieux. Ni le 
gouvernement ni Topinion ne comprirent ces nuances. 
Les libéraux partaient de l'idée fort répandue parmi 
nous que les places sont dues au mérite, et que 
rhomme de talent a une sorte de droit naturel à être 
fonctionnaire de son pays, tandis qu'en réalité 
rhomme de talent n'a qu'uu droit (et ce droit lui est 
commun avec tous): c'est de se développer librement, 
c'est-à-dire de ne pas trouver dans le gouvernement 
un rival jaloux qui l'opprime ou lui fasse une concur- 
rence déloyale. Le gouvernement, d'un autre côté, 
avait la folle prétention de' former les esprits à son 
image. Pourquoi l' inoffensif Charles X, qui, il y a 
trois ou quatre siècles, eût été ce qu'on appelait un 
a bon roi » , devint-il si impopulaire ? Pom*quoi ses 
petits défauts, sa dévotion étroite, sa frivolité, son 
goût un peu puéril de l'étiquette, sa tendance à s'en- 
tourer d'esprits légers , devinrent-ils des malheurs 
publics? Hélas I c'est qu'on lui demandait d'accomplir 
une tâche supérieure aux forces d'un homme de gé- 
nie, je veux dire d'administrer trente millions de ci- 
toyens pour leur plus grand bien. M. de Polignac 
était assurément le dernier des hommes auxquels il 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 27 

fallait songer pour i'ésoudre un tel problënae. Si Ton 
fait du gouvernement une question de direction uni- 
verselle de Tesprit de la nation, il faut être conséquent 
et observer le système chinois jusqu'au bout; il faut, 
dis-je, qu'on arrive à être préfet et ministre au con- 
cours et au moyen d'un système d'examens. U y 
a une flagrante contradiction à vouloir qu'un gou- 
vernement de gentilshommes, étrangers par leur 
état à toute connaissance spéciale, soit en même 
temps un gouvernement d'administrateurs et de ' 
mandarins. 

Telle est, selon moi, Texplication de cette époque 
singulière, digne à la fois de tant d'éloges et d*un 
blâme si sévère. Elle manqua à son devoir essentiel, 
qui était de fonder la liberté. La Restauration oublia 
que, n'étant pas nationale, elle était obligée d'être 
libérale; mais elle eut le bonheur d'être faible. Le 
fonds d'honnêteté qtii était dans sa nature lui in- 
terdit cette tyrannie savante qui, arrêtant jusqu'à la 
possibilité d'une opposition, n'a pas besoin de recourir 
à des actes de violence. Elle fut loyale envers ses 
ennemis, en ce sens qu'elle les combattit, souvent 
les écrasa de son poids, mais jamais ne les prévinl 
en les désarmant. La plus grande gloire des gouver- 
nements est dans ce qu'ils laissent faire. Dure et par- 
fois odieuse dans le détail de ses actes, la Restaura- 



28 PHILOSOPHIE 

tion se fera absoudre de l'avenir, giâce à cette pléiade 
d'hommes distingués qui se développa sans elle et 
malgré elle, mais dont elle ne fut ni assez forte ni 
assez adroite pour arrêter le développement. On ou- 
bliera la commune antipathie qu'ils Importèrent pour 
lui être reconnaissant de ce qu'elle ne les a pas 
étouffés. Par une étrange fortune, elle sera félicitée 
d'avoir laissé grandir ses ennemis, et elle bénéficiera 
de ce qu'elle n'a pu empêcher. 

Telle est aussi l'origine de la position singulière 
du parti légitimiste et de la contradiction étrange en 
vertu de laquelle ce parti représente à la fois parmi 
nous ce qu'il y a de plus excellent et de plus regret- 
table : d'un côté, la résistance à la brutalité des faits 
au nom d'un principe, l'attachement désintéressé à 
une abstraction en apparence stérile; de l'autre, 
l'inanité de vues et d'idées, le refus systématique de 
se prêter aux résultats les plus acquis de l'esprit 
moderne. Je me hâle de le dire, quiconque est fidèle 
à son opinion rend un service à l'espèce humaine en 
préservant le monde de cette légèreté, pire que la 
barbarie, qui le livre au caprice de tous les vents. 
Rien ne vaut le légitimiste sincère, maintenant contre 
toute espérance, et en apparence contre toute raison, 
son culte obstiné du droit antique ; mais, si cette 
obstination n'est que la persévérance dans une erreur 



DK L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 20 

h storique, si c'est au despotisme et non au roi que 

Ton est fidèle, à tel point que la seule apparence du 

pouvoir absolu suffise pour opérer des conversions 

qu'on avait déclaré ne pouvoir faire sur l'autel de la 

liberté, le parti légitimiste est safis contredit le plus 

grand obstacle aux destinées de notre pays. Certes il 

serait mieux qu'une nation poussât la patience et la 

raison jusqu'à supporter pour l'amour pur du droit 

les plus pénibles épreuves; mais un tel héroïsme sera 

toujours rare : notre'pays en particulier ne comprend 

guère qu'il est bon parfois de sacrifier l'esprit à la 

lettre, et qu'il vaut mieux pour un malade se guérir 

lentement et péniblement selon les principes que de 

dissimuler le mal par les procédés d'un empirisme 

trompeur. 



IL 



La résistance au coup d'État de Juillet fut, au 
point de vue du droit constitutionnel, d'une par- 
faite légitimité. Les ordonnances portaient atteinte 
au pacte fondamental de l'État. L'esprit étroit et subtil 
dû roi Charles X et de ses conseillers put seul voir 



30 PUILOSOPHIE 

dans rarticle 14 un prétexte pour une telle mesure. 
Jamais on ne doit supposer qu'un pacte a été rédigé 
de façon à le rendre illusoire. Or, il en aurait été 
ainsi, si Tauteur delà Charte y avait inséré un article 
qui eût permis, en pleine paix et sans provocation de 
la pai't de la nation, de suspendre la Charte elle- 
même. Le roi et ses conseillers en avaient si bien la 
conscience qu'ils se préparèrent à cet acte déplo- 
rable comme on se prépare à un attentat. Ils se cru- 
rent obligés d'appeler, pour l'exécuter, des sui'vivants 
d'un autie monde, des hommes amnistiés d'avance 
par leur imprévoyance et leur légèreté. On cachait 
à peine, dans le parti fanatique, les efforts que l'on 
faisait pour s'aveugler et s'exciter à l'audace*. « Ce 
qu'on appelle coup d'État, disaient les organes avoués 
du cabinet, est quelque chose de social et de ré- 
gulier, lorsque le roi agit dans l'intérêt général 
du peuple, agît-il même en apparence contre les 
lois. » 

La situation de Charles X était donc celle d'un roi 
du moyen âge, violant les lois de son royaume, 
spoliant ses grands vassaux, abolissant les droits 
(les bonnes villes, d'un Jean sans Terre, par 
exemple, déchirant la Grande Charte qu'il avait 

1. Guiiot, t. I«', p. 351. 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 31 

donnée* Tons les casuistes du moyen âge sont d'ao 
cord pour dédarer que dès lors la résistance est 
légitime, puisqu'en violant le pacte, le roi cesse 
d'être roi et n*est plos qu'on tyran, a Dans ce cas, 
dit énergiquement saint Thomas, c*est le tyran qui 
est le séditieux * . » 

Mais, si la résistance était légitime, jusqu'à quel 
prnnt convenait- il de la pousser? Au fond, la situation 
n'était pas aussi nouvelle qu'on le croit d'ordinaire. 
« Plus d'une fois, dit M. Guizot, les nations ont eu à 
lutter, non-seulement par les lois, mais par la force, 
pour maintenir ou recouvrer leurs droits. En Alle- 
magne, en Espagne, en Angleterre, avant le règne 
de Charles P', en France jusque dans le xvii* siècle, 
les corps politkpies et le peuple ont souvent résisté 
an roi, même par les armes, sans se croire en néces- 
sité ni en droit de changer la dynastie de leurs 
princes ou la forme de leur gouvernement. La résis- 
tance, l'insurrection même avaient, soit dans l'état 
social, soit dans la conscience et le bon sens des 
hommes, leur frein et leurs limites ; on ne jouait pas 
à tout propos le sort de la société tout entière. Au- 
jourd'hui et parmi nous, de toutes les grandes luttes 



1. « Perturbatio hajus regimiais (^annki) oob habet rationem 
sedilionis... Magisautem tyrannus seditiosus est [Summa, H* II**, 
q. Lxo, art, 3). 



32 PHILOSOPHIE 

politiques, on fait des questions de vie et de mort ; 
peuples et partis, dans leurs aveugles emportements, 
se précipitent tout à coup aux dernières extrémités ; 
la résistance se transforme soudain en insurrection 
et rinsurrection en révolution. Tout orage devient 
déluge. » 

En d'autres termes, la lutte aurait dû être une 
résistance, non une révolution. Certes il est difficile à 
distance de tracer des bornes à ces hardis élans 3' un 
peuple auquel le pouvoir a donné lui-même, en vio- 
lant la loi, le signal de Fanarchie ; mais l'arbitraire 
des révolutions est aussi fatal que celui des rois, les 
actes du peuple soulevé comme ceux des gouverne- 
ments doivent être soumis à un sévère examen. Le 
premier moment où il semble que la résistance aurait 
dû s'arrêter fut celui où M. de Sussy, le 30 juillet, 
porta de Saint-Gloud à la Chambre le retrait des or- 
donnances et la composition d'un nouveau cabinet. 
Plusieurs fois les Anglais ont ainsi admis à résipis- 
cence leurs rois délinquants, et s'en sont bien trou- 
vés. Il serait important qu'on pût se rendre compte 
de ce qui se passa à cette heure décisive. Malheureu- 
sement, les procès-verbaux de la réunion sont fort 
incomplets et n'ont pas de caractère officiel. Ils lais- 
sent voir que la défiance de la Chambre pour ces 
concessions reposait sur des motifô fort graves. Le 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 33 

récit de M. GuizotS confirmé par divers témoignages, 
montre aussi que le roi, en retirant son imprudente 
provocation, n'agissait pas avec une parfaite droi- 
ture. II est donc diiQciie de blâmer les précautions 
que prit la Chambre en cette circonstance. Un roi 
qui recule dans un coup d'État qu'il a tenté doit subir 
la peine des rois, qui est l'abdication. Le roi, en rom- 
pant le pacte fondamental, avait remis la décision de 
la question à la force ; il avait lancé ses soldats dans 
la rue ; c'était un duel où le vainqueur restait maître 
de pousser sa victoire jusqu'au point où il le jugeait 
nécessaire pour sa sûreté. 

Mais, après l'abdication de Charles X et la claire 
désignation d'un successeur contre lequel il n'exis- 
tait aucun motif avoué de répulsion, la continuatioir 
du divorce avec la branche aînée était-elle légitime 
et opportune? Je ne le pense pas. Une longue ré- 
gence commençant par le triomphe des idées libé- 
rales offrait, pour fonder le régime parlementaire, 
une de ces occasions comme il s'en présente bien peu 
dans la destinée des nations. Les Anglais, en relé- 
guant dans l'île de Wight leur roi parjure Jean sans 
Terre, eurent bien soin de prendre pour son succes- 
seur son fils mineur Henri III. A part un petit nombre 

• 

1. Tome II, p. 8-9. 



34 PHILOSOPHIE 

de sages, dont la conscience me semble devoir être 
merveilleusement tranquilles tous cédèrent à une 
erreur fort commune en notre pays, je veux dire à 
une préoccupation exagérée des qualités personnelles 
du chef de l'État. Égarée par une décevante ana- 
logie, qui fait répéter à beaucoup de personnes que la 
France n'a été grande que sous les grands souverains, 
Topinion publique parmi nous se laisse volontiers 
aller à croire que, tant vaut le roi, tant vaut la nation. 
Les minorités, les régences, moments si excellents 
pour le développement du régime constitutionnel, 
sont en France des moments désastreux. Nous vou- 
lons un roi qui nous gouveme. De ce que telle fa- 
* 

mille nous paraît plus digne de régner, nous con- 
cluons que c'est elle qui est légitime, comme si le 
pouvoir était une récompense ou le prix d'un con- 
cours. Nous ne songeons pas qu'une race mûrie par 
le temps, nourrie dans la pensée de ses honneurs 
traditionnels, préservée par le sentiment de sa ma- 
jesté des inquiétudes auxquelles les dynasties nou- 
velles peuvent difllcilement se soustraire, vaut mieux 
pour séquestrer le pouvoir qu'une race jeune, active. 



1. Le procès-verbal de la séance da 30 juillet ne mentionne qu'une 
seule protestation en ce sens. « M. Villemain déclare qu'en descen- 
,dant dans sa conscience, il n*y trouve pas la conviction que le droit 
de changer do dynastie lui ait été confié par ses commeUants.» 



DE L*HISTOIRE CONTEMPORAINE. 3j 

obligée de se faire sa place dans le monde. Nous 
oublions que la royauté est un dépôt qui doit être 
transmis, comme toute chose héréditaire, par le fait 
de la naissance 9 que c'est là unô simple question 
d'état civil, non de mérite, et que faire intenenir, 
quand il s*agit de la succession au trône, les ques- 
Uons de popularité et de capacité, c'est attribuer à 
la personne du roi une importance qu'elle ne doit 
avoir que dans les monarchies absolues. 

A Dieu ne plaise que je me fasse le complice de ce 
triste parti légitimiste qui a eu le privilège de rendre 
la légalité pdieuse, et auquel on ne peut donner la 
main qu'après avoir déclaré qu'on le prend pour autre 
chose que ce qu'il croit être ! Je ne méconnais pas 
les réserves imposées au théoricien quand il s'agit 
d'un temps où, par la faute des gouvernants et des 
gouvernés, la révolutbn a semblé déjouer à plaisir 
les solutions les mieux concertées. Il ne s'agit ici que 
de regrets, et certes un tel sentiment est bien permis 
en présence du divorce fatal qui a fait du droit une 
utopie et a réduit les sages eux-mêmes à vivre d'ex- 
pédients. La responsabilité de cette fatale alterna- 
tive doit peser avant tout sur le pouvoir qui l'avait 
amenée. L'opposition libérale, d'un autre côté, mé- 
connaissût quelques-unes des conditions de la royauté 
moderne. Elle renfermait dans son sein des éléments 



36 PHILOSOPHIE 

fort divers, de vieux militaires incapables d'idées 
politiques, des sectaires, des badauds. Le peuple, à 
la courageuse intervention duquel on avait dû avoir 
recours, était biefi incapable de ce degré d'abnégation 
raffinée qui fait que le philosophe préfère le droit abs- 
trait, même quand il a les plus fâcheuses conséquences, 
à la révolution qui accomplit sur-le-champ ses désirs. 
La moyenne de l'opinion était trop superficielle pour 
sacrifier à des vérités métaphysiques le bien palpable 
du moment, et pour résister à l'empressement, en 
apparence si légitime, de faire ce qu'on croit le meil- 
leur. Que de leçons il faut pour qu'un pays arrive à 
comprendre que les principes généraux sont seuls à 
longue portée, et que sans eux les combinaisons les 
plus ingénieuses sont au fond aventure ethajsard! 

On voit tout d'abord les graves conséquences que 
Ja dérogation aux lois d'hérédité commise par la 
révolution de Juillet fit peser sur la dynastie qui 
sortit de cette révolution. Le roi Louis-Philippe, mal- 
gré ses rares qualités, son admirable bon sens, sa 
haute et philosophique humanité, eut constamment à 
lutter contre la position délicate que lui créaient ses 
origines. Flottant entre le roi élu et le roi légitime, 
il se vit entraîné à des démarches indécises, dont sa 
dignité souffrit. Je ne dirai pas qu'il manqua à ses 
promesses : il n'en avait pas fait; mais on peut dire 



DE L'IIISTOinE CONTEMPORAINE. 37 

que la situation les avait faites pour lui. Il est cer- 
tain qu'il se prêta d'abord à Tidée d'une origine 
toute populaire; il vit bien ensuite la contradiction 
radicale impliquée dans l'idée d'un roi élu, et il se 
rattacha à une autre théorie. Il y avait là cependant 
une infid^té réelle au principe qui l'avait fait roi. 
Fonder une dynastie, c'est abstraire une famille 

• 

pour l'opposer à la nation comme une force indé- 
pendante, mais limitée. La royauté ne sort pas d'un 
hôtel de ville. Ceux qu'on a appelés « camarades » 
et « chers compatriotes » ne deviennent jamais des 
sujets.^ On reçoit le roi du dehors, on ne le fait pas. 
Le prince éclairé et habile que les accidents de nos 
révolutions bien plus que son propre choix avaient 
chargé d'une si loui'de tâche .le sortit jamais de ce 
dilemme fatal : faible quand il était fidèle à ses 
origines, blessant quand il ne l'était pas, il se lais- 
sait arracher comme des concessions les actes que 
l'opinion dont il avait reçu l'investiture réclamait 
comme des droits, et il n'en recueillait pas le béné- 
fice, car on sentait trop bien qu'il se trouvait humilié 
comme roi légitime des déférences auxquelles il se 
prêtait comme roi élu. 

, L'esprit français fut, à vrai dire, le premier cou- 
pable dans celte tentative imprudente, qui, sous 
prétexte de rendre la royauté populaire, lui enlevait 



38 PHILOSOPHIE 

en réalité son caractère libéral. Un des défauts de 
la France, c'est de vouloir que ses souverains soient 
en rapports intimes avec elle. Elle aime à toucher 
ceux qui la conduisent; elle veut sentir en eux une 
personne, et n'est pas blessée de ce genre de fami- 
liarité du supérieur envers V inférieur qui ressemble 
si fort à de l'impertinence. Le roi conçu comme une 

• 

sorte de personne neutre à qui l'on impose d'abdi- 
quer sa personnalité pour le bien de tous est la chose 
du monde qui-est chez nous le moins comprise. Ou 
voit sans peine combien une telle disposition d'esprit 
est peu favorable au régime constitutionnel. Je ne 
connais pas un seul roi d'Angleterre qui, d'après 
cette manière de juger, eût été apprécié en France. 
La royauté constitutionnelle, en effet, n'est pas une 
position bien faite pour développer de grands talents . 
et acquérir un renom brillant. Un des avantages 
de cette royauté, c'est précisément qu'elle est peu 
enviable. Le souverain y est le personnage sacrifié; 
il n'agit pas, n'écrit pas, n'a pas de cursus ho- 
itorum régulier, pas de carrière. Les qualités qu'il 
doit posséder sont de celles que les sages prisent . 
par-dessus tout, mais que la foule ne peut apprécier. 
Un grand ambitieux, dans un tel état de choses,* 
désirera bien plutôt d'être ministre que d'être roi. 
Le roi républicain, sorte de chef du peuple armé, 



DE L»HISTOIRE CONTEMPORAINE. 3'J 

que rêva M. de la Fayette, n'a rien de commun avec 
celte noble et pacifique image du roi antique, qui, 
si elle eût osé se montrer sur les barricades, eût 
semblé, j'imagine, une apparition des temps féodaux. 
De tous ceux qui essayèrent de donner la théorie 
d'une situation dont le malheur était précisément 
d'être en dehors des théories, M. Guizot fut sans 
contredit celui qui déploya le plus d'ingénieuse 
perspicacité. Son système devint peu à peu celui 
du roi lui-môme. « Le roi démêla sur-le-champ, 
dit M. Guizot, que ma façon de comprendre et de 
présenter la révolution qui venait de le mettre 
sur le trône était la plus monarchique et la plus 
propre à fonder un gouvernement. Il ne l'adopta 
point ouvertement ni pleinement : il avait, pour 
agir ainsi, trop de gens à ménager; mais il me 
témoignait son estime, et me donnait clakement à 
entendre que nous nous entendions. » D'après cette 
théorie, le roi Louis-Philippe eut tort d'aller à 
l'hôtel de ville chercher une consécration popu- 
laire : personne ne l'avait fait roi, et il ne devait de 
reconnaissance à personne; il héritait directement 
du titre de la Restauration, et devait en continuer les 
traditions. « Amenés par la violence, dit M. Guizot, 
à rompre violemment avec la branche aînée de notre 
maison royale, nous en appelions à la branche cadette 



49 PHILOSOPHIE 

pour maintenir la monarcliie en dérendant nos liber- 
tés. Nous ne choisissions point un roi; nous traitions 
avec un prince que nous trouvions à côté du trône, 
et qui pouvait seul, en y montant, garantir notre 
droit public et nous garantir des révolutions. L^appel 
au suiïrage populaire eût donné à la monarchie 
reformée précisément le caractère que nous avions 
à cœur d'en écarter; il eût mis l'élection à la place 
de la nécessité et du contrat... J'étais toujours tenté 
de sourire quand j'entendais dire du roi Louis- 
Philippe «le roi de notre choix», comme si, en 1830, 
nous avions eu à choisir, et si M. le duc d'Orléans 
n'avait pas été l'homme unique et nécessaire... Je 
montrai dans M. le duc d'Orléans ce qu'il était en 
effet, un prince du sang royal heureusement trouvé 
près du trône brisé, et que la nécessité avait fait 
roi. » 

M. Guizot a parfaitement raison de repousser 
l'élection et l'appel au suffrage populaire comme 
moyen de fonder la royauté ; ce qui sort du suffrage 
populaire s'appelle d'un tout autre nom. Le chef élu 
ou représentant la souveraineté du peuple sera tou- 
jours trop fort pour accepter le rôle modeste de la 
royauté tempérée. M. de la Fayette, en prenant sa 
noble accolade pour une investiture, se trompait 
aussi gravement qne le Sénat de 1814, imbu des 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 41 

idées de l'école impériale, en déclarant Louis XVllI 
rappelé par ie « vœn de la nation ». Une seule chose 
désigne le foi, c'est la naissance : le mérite et le 
vœu du peuple sont pour cela de faibles fondements. 
Une seule chose l'investît de sa prérogative, c'est 
son avènement, impliquant la reconnaissance des 
droits constitutionnels de la nation. Mais qui ne voit 
que, pour rester conséquent à une telle manière de 
concevoir la royauté, il n'était pas permis de tran- 
siger avec l'hérédité? Le parti légitimiste, auquel 
M. Guizot me semble en général attribuer trop peu 

d'importance historique, resta comme une protesta- 

» 

tion fatale qui pesa à son jour d'un poids décisif. 
L'appel au peuple changea de mains, et devint l'arme 
de ceux qui ne jugèrent pas que leur volonté eût 
été exactement interprétée. 

Pour justifier l'acte hardi par lequel les droits de 
la branche ainée de la maison de Bourbon furent 
tranférés à la branche cadette, M. Guizot invoque la 
nécessité. Cette nécessité était réelle, et elle suffit 
amplement pour absoudre ceux qui s'y soumirent; 
mais un tel principe impliquait de graves consé- 
quences. La racine de toutes les perturbations dynas- 
tiques est la nécessité. L'avantage de la royauté 
héréditaire est précisément d'écarter ces dange- 
reuses conjonctures où un homme peut se présenter 



42 PHILOSOPHIE 

comme seul capable de sauver le pays. Si c'est par 
condescendance pour la révolution triomphante et 
par égard pour l'opinion que l'on se crut obligé à une 
dérogation aux lois fondamentales de l'État, ne sent- 
on pas quel principe de caducité on introduisait par 
là dans le régime nouveau?... Et qu'on ne dise pas 
que ce sont là des théories spéculatives, bonnes pour 
les casuistes de la politique, lliéories que l'homme 
d'action, uniquement attentif aux besoins du mo- 
i ment, doit dédaigner. Les principes abstraits, en 
; apparence sans application dans le monde, sont au 
; fond. les plus grandes réalités, puisqu'ils renferment 
I la logique et la raison des faits. Le temp% je le sais, 
a des remèdes pour toutes les blessures : le droit a 
commencé par être le fait, et, dans un pays où les 
événements auraient été moins assujettis que dans 
le nôtre à une rigoureuse conséquence, il n'est pas 
douteux que le régime le plus désirable eût été 
consacré par la durée, marque assurée du vœu 
national. La durée malheureusement a bien des 
caprices. Une modération exemplaire, des prodiges 
d'habileté, de nobles dévouements ne purent sauver 
un gouvernement sans reproche légal, qui se débat- 
tait contre un mal dont il n'était pas coupable. Son 
honnêteté même ne fut qu'une cause de faiblesse de 
plus dans une situation qui ne pouvait être sauvée 



DI£ L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 43 

que par i'audace. La plus grande faute que puissent 
commettre les personnes réservées est de se mettre 
dans des positions où il faut pour réussir des dé- 
fauts qu'elles n*ont pas. Si Louis-Philippe eû^ été 
un tyran, il eût duré peut-être. Honnête comme 
il Tétait, il crut devoir se retirer devant la mani- 
festation même la plus équivoque de la volonté na- 
tionale : fatale situation des peuples qui mettent 
en question leur dynastie, ou plutôt crime des 
dynasties qui forcent les nations à douter d'elles I 
L'avènement d'un prince qui, à beaucoup d'égards, 
ne peut être comparé qu'à l'exemplaire Charles V, 
inaugura dans les questions de droit conslitutiounel 
le dangereux régime de l'a peu prës,déchira le pacte 
d'unité de la nation, accoutuma les Français à 
répondre par un sourire superficiel quand on leur 
parle de questions de principes, et enracina cette 
opinion que les chartes, les traités, les constitutions, 
tous les serments en un mot, ne sont bons à res- 
pecter que tant qu'on n'est pas assez fort pour les 
violer. * 



PHILOSOPHIE 



DE L*HISTOIRE CONTEMPORAINE. 45 

talent la direction du pays, le parti du mouvement 
(que M. Guizot appelle ailleurs celui du laisser aller) 
et celui de la résistance ; le second parti devait être 
celui du roi et de ses ministres. En mettant en pra- 
tique cette théorie, M. Guizot ne faisait que suivre la 
ligne qu*il avait toujours préférée. Le 23 novem*bre 
1829, M. de la Fayette écrivait à M. Dupont (de l'Eure): 
(c M. Guizot est plus monarchique et moins démo- 
crate, je pense, que vous et moi, mais il aime la 
liberté. 11 sait beaucoup, s'exprime avec talent; il a 
de l'élévation, du caractère et de la probité. Avec 
une administration doctrinaire, il s' arrêterait en deçà 
de nous; jusque-là, tous les projets ministériels 
trouveront en lui un habile contrôleur dans le sens 
libéral*. » 11 fut après la révolution de Juillet ce qu'il 
s'annonçait auparavant, et, comme l'opinion obéissait 
aloi*s à des empressements souvent désordonnés, il 
pensa qu'en général le devoir de l'homme d'État 
devait être de résister à l'opinion. 
Je ne veux point faire en détail la critique d'une 

« 

conduite que d'impérieuses fatalités dominaient. 
J'avoue cependant que la formule que l'habile théo- 
ricien de la révolution de Juillet assigne à la politique 
de la dynastie nouvelle me parait impliquer une cer- 

1. Mémoires du général la Fayette, t. VI, p. 3i1. 



PHILOSOPHIE 



taioe coorustoii d'idées. La teodaoce & beaucoup gou- 
Temer et la révolution ne sont pas deux choses con- 
traires; elles vont souvent de pair : c'est la liberté ' 
qui est l'opposé de l'une et de l'autre. Certes le lais- 



DE L*niSTOlRB CONTEMPOnAINC. 47 

demi, a poussé le gouvernement à tant d'actes d'une 
intolérance tantôt perQde, tantôt cruelle, contre la 
religion réformée. Le gouvernement qui révoqua 
Tédit de Nantes et ordonna les dragonnades n*en 
fut pas pour cela moins coupable. La recherche 
de la popularité est la marque du souverain ou de 
l'homme d*État de second ordre. Un prince accompli, 
remplissant ses devoirs avec discrétion, froideur, 
réserve, n'empiétant sur la liberté de personne, 
n'ayant pas de vues propres, ne cherchant à se faire 
aimer que dans son intimité, ne se servant pas de sa 
position pour se faire des obligés personnels, un tel 
prince, dis-je, ne serait que modérément populaire. 
Il ne faut pas néanmoins que, pour se^ soustraire à la 
tyrannie de l'opinion, l'homme d'État se croie obligé 
de ne lui rien céder. Je sais quel charme austèi*e il 
y a pour les fortes natures à braver la médiocrité 
impuissante et à provoquer la rage des sots. Il y a 
des personnes pour lesquelles la douceur d'être 
-aimé n'approche pas de la douceur d^être haï. L'an- 
tipathie des esprits superficiels étant une marque 
sûre pour discerner les sages, les âmes fiëres croient 
voir dans l' impopularité une contre-épreuve de leur 
valeur morale. M. Guizot a trop savouré cette vo- 
lupté, contre laquelle la plus haute philosophie ne 
met pas toujours en garde. Il s'est trop laissé aller 



të PHILOSOPHIE 

& la joie dangereuse qu'on éprouve à fure sentir 
son dédain. L'opinion est une reine à sa manière, 
mais non une reine absolue; il faut lui tenir tête, 
quand on croit le devoir faire, mais en la respectant 
et en prenant dans l'opinion même le point d'appui 



Dli I/IIISTOIRE CONTEMPORAINE. 40 

seul progrès désirable consiste dans Famélioration 
des âmes, raffermissement des caractères, l'élévation 
des esprits. 

Combien les conditions mêmes du gouvernement 
de Juillet lui rendaient difficile ce rôle presque 
effacé, sans lequel il ne peut guère y avoir de 
royauté solide ni de vraie liberté! Et d'abord le 
régime nouveau fut et ne pouvait manquer d'être le 
gouvernement d'une classe. Dans unejsociété où tous 
les privilèges, tous les droits particuliers, tous les 
, corps ont été détruits, il ne reste, pour constituer 
un collège de notables, qu'un seul signe, la richesse, 
dont la mesure est la taxe de l'impôt. Dn tel système 
devait évidemment amener ce que Mj Guizot appelle 
avec assez de justesse un « torysme bourgeois ». Au 
lieu de représenter des droifs, le gouvernement ne 
pouvait plus représenter que des intérêts. Le maté- 
rialisme en politique produit les mêmes effets qu'en 
morale; il ne saurait inspirer le sacrifice ni par con- 
séquent la fidélité. Le tory bourgeois conçu par 
M. Guizot est trop dominé par ses intérêts pour de- 
venir un homme vraiment politique. On dira peut- 

• 

être que ses intérêts bien entendus, en lui faisant 
sentir le besoin de la stabilité, suppléeront aux prin- 
cipes et l'attacheront solidement à son parti : il n'en 
est rien. Loin de lui conseiller la fermeté, ses inté- 

4 



50 PIllLOSOl'llIi; 

rets le portei'ont à êlre toujours de l'avis du plus 
fort. De là ce type fatal sorti de nos révolutions, 
l'homme d'ordre comme on l'appelle, prât à tout 
subir, même ce qu'il déteste, cet éternel Fouché, 
avec ses perfidies honnâtes> mentant par conscience, 



DE L'HISTOinE CONTEMPOnAINE. 51 

accepter les faits illégaux qu'à les combattre. Ainsi, 
en voulant le repos à tout prix, il perd justement ce 
qu'il voulait acquérir par le sacrifice de son honneur 
et de sa fierté. 

Le torysme bourgeois ne fonde pas la stabilité ; il 
ne fonde pas non plus la liberté. Ce reproche n'atteint 
pas les hommes d'État estimables qui déployèrent, 
pour introduire les mœurs libérales parmi nous, 
tant de talent et d'éloquence. On n'a pas écrit sur 
les droits de la presse de plus belles et de plus fortes 
pages que celles qui se rencontrent çà et là dans le 
livre même qui fait l'objet de notre étude*. Malheu- 
reusement, le besoin de sécurité, qui forme le pre- 
mier instinct des sociétés fondées sur l'intérêt, fai- 
sait un redoutable contre -poids à ces hautes théories. 
Plus frappés de l'abus que du droit, les hommes pra- 
tiques, dans leurs accès « d'ardent égoïsme », pour 
me servir d'une expression excellente de M. Guizot, 
réclamaient des mesures répressives contre ce qui les 
eOrayatt. Deux mois après la révolution de Juillet, 
on déclara parfaitement en vigueur les deux articles 
291 et 29& du Gode pénal ainsi conçus : « Nulle asso- 
ciation de plus de vingt personnes dont le but sera 
de se réunir tous les jours, ou à certains jours mar- 

i. Tome !•', p. 50, 176, 282, 408 et «uiv. 



52 PUILOSOPIIIC 

qués, pour s'occuper d'objets religieux, littéraires, 
politiques ou autres, ne pourra se former qu'avec 
ragrément du gouvernement, et sous les conditions 
qu'il plaira à l'autorité publique d'imposer à la so- 
ciété. — Tout individu qui, sans la permission de 
l'autorité municipale, aura accordé ou consenti l'usage 
de sa maison, en tout ou en partie, pour la réunion 
des membres d'une association, même autorisée, ou 
pour Texercice d'un culte, sera puni d'une amende 
de 16 à 200 francs. » Je ne veux pas nier qu'une 
telle législation ne fût nécessaire ; je fais seulement 
remarquer la bizarrerie d'un peuple qui brise une dy- 
nastie pour défendre la liberté, et qui, peu de joui's 
après, est amené à se donner de telles chaînes. Je ne 
pense pas qu'aucune nation de l'antiquité ou du moyen 
âge ait jamais connu une loi aussi tyrannique. Sup- 
posez une telle loi dans le passé : ni l'Académie, ni 
le Lycée, ni le Portique, ni le chiistianisme, ni la 
Réforme, n'eussent été possibles, car ces grands mou- 
vements ont sans contredit enti*atné des réunions de 
plus de vingt personnes. Cet article-là, appliqué du- 
rant un demi-siècle, suffirait pour éteindre dans une 
société toute initiative intellectuelle et religieuse. 
M. Dupin réclama au moins les droits de la liberté 
religieuse, il ne fut pas écouté; on admit en principe 
que nul n'a le droit de communiquer sa pensée à ses 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 53 

semblables sans la permission de l'autorité, et qu*à 
moins d'être salarié par le gouvernement, on ne peut 
avoir rien de bon à dire au public. 

Comment a-t-il pu se faire qu'au lendemain d'une 
révolution libérale, une telle mesure ait été prise par 
des hommes fort libéraux ? La première cause d'une 
telle législation doit sans doute être cherchée dans 
cette déplorable tendance qu'ont parmi nous les asso- 
ciations populaires à se changer en comités de gou- 
vernement. Le club est la chose du monde la plus 
légitime, tant qu'il reste une réunion où s'élaborent 
des opinions bonnes ou mauvaises ; il est un crime 
dès qu'il aspire à être un pouvoir dans l'État. Mais les 
amis de l'ordre ne s'arrêtèrent pas à cette distinction 
essentielle. Ce qu'ils demandaient, c'est qu'on u mît 
un terme k toutes ces réunions qui venaient troubler 
la tranquillité publique et arrêter les opérations com- 
merciales. » ha, liberté paya les frais de l'industrie 
en souffrance, et, pour rétablir les af/alres de quelques 
industriels, on trouva tout simple d'établir sur la 
société un vaste couvre-feu. Qu'on se figure l'éclat 
de rire qui eût accueilli à Florence ou à Pise une 
requête des négociants demand^mt la suppression de 
la vie publique, parce qu'elle nuisait à leur commerce. 
Nous subissons trop la tyrannie de ces sortes d'inté- 
rêts, tout respectables qu'ils sjnt. L'État n'a point à 



54 PHILOSOPHIE 

se mêler de la fortune privée : on doit à Findustrie 
la liberté ; mais il ne faut pas lui sacrifier celle des 
autres. Chose étrange ! ce fut la garde nationale qui, 
de son propre mouvement et sans s* inquiéter si elle 
en avait le droit, envahit les clubs, siflla les orateurs 
(fort ridicules en effet, j'en suis sûr), et accompagna 
les assistants de huées à leur sortie. L'éducation de 
la liberté était si peu avancée, qu'un corps constitué 
en vue de la défense de Tordre commettait, pour 
donner satisfaction à ses craintes, un acte vingt fois 
plus séditieux que ceux qu'il voulait empêcher. 

J'ai insisté sur cet exemple, car il n'en est aucun 
qui mette aussi bien dans tout son jour la fatale 
réciprocité d'erreur qui existe d'une part entre la 
turbulence populaire, toujours portée à peser illéga- 
lement sur l'État, et de l'autre la timidité exagéi'ée 
qui fait croire au parti conservateur que tout mouve^ 
ment d'opinion doit être prévenu comme un danger. 
Les complots, les sociétés secrètes ont presque tou- 
jours leur point de départ dans une liberté violée. 
L'Angleterre n'a pas de conspirateurs, parce qu'elle 
a des meetings. — Le meeting^ dira-t-on, c'est le 
club, et le club, c'est l'anarchie. — Le club est l'anar- 
chie dans un état de choses où, pour obtenir ce que 
l'on désire, il faut renverser le pouvoir et se mettre 
à sa place. Le club sera ou utile ou inoffensif quand 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 5j 

les voies légales de la propagande et de la résis- 
* tance seront permises à tous. Ouvrez sur tous les 
points du volcan social des foyers partiels, et vous 
éviterez ces explosions qui ébranlent le monde. 
L'attente est insupportable pour la minorité opprimée 
qui. ne voit devant elle aucune espérance; elle est 
presque douce, quand on peut se croire sûr de triom- 
pher à son jour par la force de Topinion. Tout est 
venin sans la liberté; l'ordre même n'est, sans elle, 
qu'un mensonge. Dix-sept ans après la fermeture du 
dernier des clubs sortis de la révolution de Juillet, un 
misérable enfantillage, un dtner qu'il aurait dû être 
permis de faire à la seule condition de ne pas gêner 
la voie publique, suffit pour anéantir le fruit de tant 
de nobles travaux, et pour ouvrir un abtme dont nous 
sommes loin encore d'avoir entrevu la profondeur. 
Ainsi on combattait la révolution par les moyens 
révolutionnaires par excellence. On était violent pour 
l'ordre, séditieux dans la modération. On fortifiait le 
principe d'où sont sorties toutes les perturbations 
des temps modernes, cette défiance de la liberté qui 
porte les gouvernements à regarder ce qui se fait en 
dehors d'eux comme fait contre eux, à fermer les 
voies du prosélytisme régulier, à s'attribuer la régie 
de l'opinion. Que peut faire, dans un tel état politique, 
l'homme dévoué avec quelque énergie à la doctrine. 



ZO PHILOSOPHIE 

vraie ou Tausse, qu'il a embrassée? Une seule chose : 
chercher à être le niattre du gouvernement, pour 
faire prévaloir par la force l'idée qu'il n'a pu servir 
par les voies pacifiques de la discussion. Tout devient 
de la sorte une question d'État. La plus humble am- 



DK L^HlSrOlRE CONTEMPORAINE. 57 

qui valait mieux que l'égalité dans la sujétion, mais 
qui ne profita guère qu'à la noblesse. Ces limites 
furent regardées par les libéraux comme des abus, 
et la révolution de Juillet fut un retour pur et simple 
à Vadministration impériale. On ne vit pas qu*on 
cherchait à fonder la liberté en fortifiant le plus grave 
des obstacles qui s'opposent à la liberté, a Là od 
Fadministration , dit très-bien M. Guizot, est libre 
comme la politique, quand les affaires locales se 
traitent et se décident par des autorités ou des in- 
fluences locales et n'attendent ni leur impulsion ni 
leur solution du pouvoir central, qui n'y intervient 
qu'autant que l'exigent absolument les affaires géné- 
rales de rÉtat, en Angleterre et aux États-Unis d'A- 
mérique, en Hollande et en Belgique, par exemple, 
le régime représentatif se concilie sans peine avec un 
régime administratif qui n'en dépend que dans d'im- 
portantes et rares occasions. Mais, quand le pouvoir 
supérieur est chargé à la fois de gouverner avec la 
liberté et d'administrer avec la centralisation, quand 
il a à lutter au sommet pour les grandes affaires de 
rÉtat, et en même temps à régler partout, sous sa 
responsabilité, presque toutes les affaires du pays, 
deux inconvénients graves ne tardent pas à éclatera 
ou bien le pouvoir central, absorbé par le soin des 
affaires générales et de sa propre défense, néglige les 



5S Pfin OSOPHIE 

affaires locales, et les laisse tomber dans le désordre 
et la langueur, ou bien il les lie étroitement aux 
affaires générales, les fait servir à ses propres inté- 
rêts, et l'administration tout entière, depuis le 
hameau jusqu'au palais, n'est plus qu'un moyen de 
gouvernement entre les mains des partis politiques 
qui se disputent le pouvoir. » Ce qu'il y a d'étrange, 
c'est que le parti qui se croyait le plus libéral ét£Ût 
le plus porté à commettre cette faute. M. Guizot en 
fut d'abord aussi exempt que le permettaient les cir- 
constance». « Cherchez des hommes qui pensent et 
agissent par eux-mêmes, écrivait-il le 1& septembre 
1830, comme ministre de l'intérieur, à M. Amédée 
Thierry^ préfet de la Haute-Saône. Le premier besoin 
de ce pays-ci, c'est qu'il s'y forme sur tous les points 
des opinions et des influences indépendantes. La 
centralisation des esprits est pire que celle des 
affaires. » 

Ces excellents principes ne furent guère suivis. 
L'État, en janvier 18A8, était bien plus chargé de 
fonctions qu'en juin 1830. Les progrès du budget 
durant ces dix-huit années le prouvent; or, tout 
progrès du budget correspond à quelque dintinu- 
tion de liberté. Il y aurait une souveraine injus- 
tice à comparer le genre de tyrannie sorti de nos 
perfectionnements administratifs avec les tyrannies 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 50 

brutales qui ont laissé dans l'histoire un sanglant 
souvenir. Les tortures et les supplices du passé op- 
posés à l'apparente douceur de notre législation font 
croire au premier coup d'œil qu'un âge d'or a succédé 
à un âge de fer. On ne pense pas que le propre du 
régime administratif est de prévenir ce que les ré- 
gimes anciens punissaient; sa douceur est peu mé- 
ritoire, Je dirai presque qu'elle est fâcheuse, car, 
en imposant d'avance la sagesse, elle rend impos- 
sible toute initiative. La presse au xviii® siècle était 
assujettie à une législation en apparence plus sévère 
que celle de notre temps, puisque la peine de mort 
y figurait, et pourtant Voltaire passa à travers les 
larges mailles du filet de la censure. La première 
édition de Y Esprit des Lois ne put être imprimée en 
France; mais en dix-huit mois il en fut fait vingt- 
deux éditions clandestineSé De nos jours, un pamphlet 
de Hollande serait arrêté au premier relais. L'exten- 
sion des services publics, en plaçant entre les mains 
de l'État des intérêts .chers à tous, a mis la société 
entière dans la dépendance du gouvernement. Sous 
un tel régime, tous ont besoin de l'État à un certain 

• 

jour, et celui qui se met en dehors de l'ordre ofli- 
ciel est, comme un ilote, privé de ses droits naturels. 
On arrive de la sorte à constituer une aristocratie de 
fonctionnaires, ayant la plupart des inconvénients de 



CO PHILOSOPHIii: 

Tancienne noblesse, sans offrir les mêmes avantages. 
L'école libérale de 1830, en rêvant une royauté 
républicaine, au lieu de fonder une royauté limitée, 
gouverna en réalité plus que personne. Au lieu de 
diminuer la royauté, tous à Tenvi travaillèrent à 
l'augmenter. La vraie conduite libérale eût été de 
rendre à l'individu le plein pouvoir d'exercer son 
action pour le bien et pour le mal dans la limite où 
le droit des autres n'est pas violé, de laisser les oor- 
poi-ations, les associations, les réunions de toute 
espèce s'établir, de créer sdnsi entre les hommes des 
liens différents de ceux de l'État. On suivit une voie 
tout opposée : le grand reproche que i' opposition 
adi'essa au gouveiiiement fut de ne pas assez faire^ 
c'est-à-dire évidemment de ne pas assez gouverner. 
On crut sauver la liberté en disputant au roi le droit 
de régner par lui-même et en essayant de transporter 
au conseil des ministres la pleine souvei^aineté : dis- 
cussion assez stérile, car il m'importe assez peu par 
qui je suis gouverné, si je suis trop gouverné. Certes 
les garanties parlementaires sont indispensables, car 
9ans elles tout gouvernement est amené par la force 
des choses à empiéter sur ce qui ne le concerne pas; 
mais ce qui importe avant tout, c'est que ceux qui 
gouvernent, quels qu'ils soient, se renferment dans 
les bornes prescrites par les droits de chacun. En 



DE L'IIISTOJRK CONTEMPORAKNE. 01 

politique, la liberté est le but qui ne doit jamais ôlrc 
sacrifié, et auquel tout doit^tre subordonné. 

A vrai dire, Topposition libérale, en poussant de 
plus en plus la France dans cette voie de gouverne- 
ment, ne faisait que suivre la tradition de la Révolu- 
tion , comme la Révolution ne faisait que suivre le 
mauvais exemple de la royauté des deux derniers 
siècles. Un publicisteéminent, dont la France éclairée 
porte le deuil, a démontré, dans le plus beau livre de 
philosophie politique et historique qui ait paru en ces 
dernières années, que la liberté n'est pas précisé- 
ment dans la tradition de la France. On peut l'avouer 
sans faire cause commune avec ceux qui pensent 
qu'il n'y a rien à faire pour rétablir parmi nous. Le 
vrai patriote n'est pas celui qui cherche à découvrir 
les côtés faibles de sa nation pour les flatter. Gardons- 
nous de ce fatal raisonnement qui porte l'orgueilleux 
à être fier de ses défauts et à ne rien faire pour ac- 
quérir les vertus opposées. Si la France jusqu'ici a 
péché par absence de libellé, c'est par la liberté qu'il 
faut chercher à la guérir. La vraie cause des révolu- 
tions est la nation de l'État qui est résultée de l'action 
combinée de Richelieu, de Louis XIV, de la Répu- 
blique* et de l'Empire. On ne sortira de l'ère des 

i. Il importe d*observcr qno ce reproche ne doit point tomber s::r 
les honimc3 supérieurs qui préparèrent la dévolution ou mémo ia 



62 puilosophil; 

révolutions qu'en reformant cette idée: or, on ne re- 
forme ridée exagérée de l'État qu'en la corrigeant 
par la liberté. La lutte et l'agitation sont des choses 
aussi vieilles que l'humanité; ce qui caractérise notre 
siècle, ce sont cey brusques et complets revirements 
qui font qu'aucun gouvernement ne tombe à demi. 
L'édifice qui posait autrefois sur une foule d'étais, 
dont plusieurs pouvaient faiblir en même temps sans 
entraîner sa chute, ne porte plus que sur un f^oint; 
une attaque à la base suffit pour jeter par terre le 
colosse dont la tète a été démesurément grossie. Paris 
n'est pas coupable, ainsi qu'on le rép^e souvent, de 
cette instabilité. On détruirait le caractère révolu- 
tionnaire de Paris qu'on ne détiniirait pas la révolu- 
tion. On n'arrêtera la révolution que le jour où l'on 
amoindrira et divisera les gouvernements trop forts 
que la révolution française à créés, le jour où Ton 
cessera d'envisager les travaux publics, l'instruction 
publique, la religion, les beaux-arts, la littérature, 
la science, le commerce, l'industrie comme des bran- 
ches de l'administration. La stabilité des gouverne- 



commencèrent, Montesquieu, Turgot, politiques de premier ordre et 
vraiment libéraux. Il tombe sur Técole révolutionnaire proprement 
dite, qui se rattachait surtout h Rousseau, et qui a donné à la révo- 
lution française son caractère défînitif, c'est-à-dire sa tendance vers 
Torganisation abstraite, sans tenir compte ni des droits ^intérieurs 
ni de la liberté. 



OE LUUSTOiaii CONTEMPORAINE. tj 

ments (M. de Tocqueville Ta établi) est en raison 
inverse de leur puissance, ou, pour mieux dire, de 
rétendue de leur action* Qu'est-ce que le pouvoir de 
la reine d'Angleterre comparé à celui dont furent 
investis les chefs de nos différents gouvernements? 
Et pourtant quel est celui de nos gouvernants depuis 
un siècle qui s'est assis sur son trône avec autant 
de sécurité que la reine d'Angleterre? 

Et qu'on ne dise pas que c'est là un idéal réservé 
pour un lointain avenir, qu'il faut encore à la France! 
une longue éducation pour être capable de le réali-* 
ser. S'il en est ainsi, laissons toute espérance. Si \i 
France n'est pas mûre pour la liberté, elle ne le ser^ 
jamaiSt L'éducation politique ne se fait point par Iq 
despotisme; un peuple qui a longtemps subi le sys-^ 
tëme administratif s'y enfonce toujours de plus en 
plus. Je ne me fais pas d'illusion sur les inconvénients 
qu'entraînerait d'abord un régime qui, pour être 
bienfaisant, a besoin qu'on en sache longtemps at- 
tendre les conséquences ; mais je crois pouvoir dire; 
sans paradoxe que le mal qui résulte de la liberté vaut! 
mieux en un sens que le bien qui résulte du régime! 
administratif. Le bien n'est le bien que quand il sort| 
de la conscience des individus; le bien imposé du de-f 
hors aboutit à la longue au mal suprême, qui esi 
pour une nation la léthargie, le matérialisme vulgaire, 



cv 



PHILOSOPHIE 



' ^<7^/ 



\ 






Tabscnce d'opinion, la nullité oflicielle, sous l'empire 
de laquelle on ne hait rien ni n*aime rien. L'institu- 
tion d'un pouvoir investi du droit de mettre tout le 
monde d'accord, d'écarter, comme l'on dit, les causes 
(le division entre les citoyens, semble au premier coup 
d'œil un précieux bienfait. Elle n'a qu*un défaut, c'est 

• 

qu'au bout de cinquante ans, elle aura cent fois plus 
exténué la nation que ne l'aurait fait une série de 
guerres civiles et religieuses. Ces guerres, quelque 
déplorables qu'elles fussent, rendaient d'ordinaire le 
peuple plus sérieux et plus énergique. L'administra- 
tion, au contraire, détruit le ressort des âmes en les 
assujettissant à une tutelle continue. Le clergé seul 
a pu jusqu'ici conserver en présence de cette force 
envahissante quelques privilèges, à peu près comme 
Ton vit, aux derniers jours de l'empire d'Occident, 
les évêques rester debout au milieu d'une société 
tuée par l'administration; mais, quoique le clergé 
soit un bon auxiliaire dans la lutte contre le despo- 
tisme, puisque tout despotisme est amené forcément 
à se brouiller avec le pouvoir spirituel, il faut avouer 
qu'en général ce corps ne se soucie guère que de sa 
propre indépendance. Le catholicisme d'ailleurs, en 
accoutumant l'homme à se démettre sur autrui d'une 
foule de soins, tels que l'éducation des enfants, la 
charité publique, la direction de sa propre conscience, 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 05 

offre en général de gi*aves dangers pour la liberté. 
On arrive ainsi de toutes parts à regarder la liberté 
comme la solution par excellence et comme le remède 
à presque tous les maux de notre temps. Bien des per- 
sonnes se sont habituées, sur la foi de quelques sec- 
taires» à croire que la liberté ne convient qu'aux 
époques où, personne n'étant sur de posséder la vé- 
rité, aucune opinion n'a le droit de repousser les 
autres d'une manière absolue. C'est là une grave er- 
reur. La liberté est en tout temps la base d'une so- 
ciété durable. D'une part, en effet, la vérité ne se 
démontre qu'à des auditeurs libres ; d'une autre, la 
possibilité de mal faire est la condition essentielle du 
bien. Le monde moderne ne peut échapper au sort 
des civilisations antiques qu'en laissant à chacun le 
droit entier de faire valoir à sa guise le talent qu'il 
a reçu du maître. La dignité de l'homme est en rai- 
son de sa responsabilité. Que chacun tienne donc sa 
destinée entre ses mains; que la société prenne 
garde, en prévenant le mal, de rendre du même coup 
le bien impossible. Quand même il faudrait acheter 
de nouveau la liberté au prix de la barbarie, plu- 
sieure pensent qu'elle ne serait pas trop chèrement 
achetée; car seule la liberté donne aux individus uà 
motif de vivre, et seule elle empêche les nations de 
mourir. 



66 PHILOSOPHIE 

Les Mémoires de M. Guizot jettent beaucoup de 
lumière sur ces grands problèmes de l'histoire con- 
temporaine. Ni par son livre ni par ses actes, M. Gui- 
zot n'est arrivé ni n'arrivera à la popularité. Cette 
équivoque récompense est chez nous réservée à des 
qualités et à des défauts qui ne sont pas les siens. La 
France, en mesurant la gloire, consulte bien plus ses 
préférences que la froide justice. La gloire est pour 
elle une récompense nationale, et non un jugement 
de la raison. Avoir une doctrine en face de sa vo- 
lonté est presque une sédition. La France veut qu'on 
la flatte et qu'on partage ses fautes ; ce qu'elle par- 
donne le moins, c'est d'avoir été plus sage qu'elle. 
Le poëte frivole, docile écho des eiTeurs de la foule, 
fut son idole ; le penseur austère qui chercha à s'éle- 
ver au-dessus des préjugés de son temps et de son 
pays encourut le plus grave des reproches , celui de 
n'être pas « national ». Coupable ne n'avob: livré au 
hasard que ce qu'il ne pouvait lui soustraire, et d'a- 
voir songé à l'avenir dans un pays qui fait parfois de 
la prudence un crime d'État, M. Guizot (et je suppose 
qu'il en est fier) doit paraître à peine un homme de 
son temps à ceux pour qui le patriotisme consiste à 
ne rien prévoir. Ses Mémoires sont un éloquent ap- 
pel de ces faux jugements au tribunal de l'opinion 
impartiale. Durant les dix-huit années qu'ils embras- 



DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 07 

sent jusqu'ici, les fautes de M. Guizot furent le plus 
souvent celles de l'opinion dominante ou celles de la 
fatalité. Les livres suivants nous raconteront des fautes 
qui lui ont été personnelles. Peut-être verra-t-pn du 
moins qu'elles sortirent comme une conséquence dea 
nécessités de la situation, et que ses adversaires en 
furent souvent aussi coupables que lui. 



^ • 



L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 



EN FRANGB» 



Entre les meilleurs symptômes de notre temps, il 
faut compter le goût général qui s'est manifesté der- 
nièrement pour les exercices de l'esprit, l'éveil qui en 
est résulté dans le public éclairé ou avide de s'in- 
struire, les facilités accordées par l'administration au 
développement de ces utiles essais. Un danger, comme 
il arrive toujours, s'est révélé à la suite des tenta- 

r 

tives nouvelles. Beaucoup de personnes, et des plus 
sérieuses, ont cru remarquer que la démocratie, en 
mettant au premier rang l'intérêt des classes les plus 
nombreuses, en posant comme un principe que ce 
que tous payent doit être utile à tous, finirait par 
porter un grave préjudice aux grandes découvertes, 
à celles qui prennent naissance dans la pensée d'un 
petit nombre avant de devenir le bien commun de 
rhumanité. Il est certain en elfet quela haute culture 
est, à quelques égards, une chose tout à fait aristo- 



70 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

cratique. Pour y prendre part, il faut des études 
spéciales, une vie entièrement vouée à la recherche 
et à la méditation. Pour en sentir le prix, il faut une 
étendue de connaissances, une philosophie, une vue 
d'ensemble sur l'avenir et le passé, dont très-peu de 
personnes sont capables. Si un jour les contribuables, 
pour admettre l'utilité du cours de mathématiques 
transcendantes au Collège de France, devaient com- 
prendre à quoi servent les spéculations qu'on y en- 
seigne, cette chaire courrait de grands risques. Je 
crois cependant que ces inquiétudes reposent sur une 
idée inexacte des aspirations du peuple dans les temps 
•modernes. Pas plus dans Tordre des choses de l'es- 
prit que dans l'ordre politique et social, le peuple 
n'est capable d'analyser ce qu'il veut; mais il veut 
avec justesse. Ce que l'influence démocratique iavo- 
risera sera, j'imagine, très-aristocratique. L'art que 
le peuple encouragera, ce sera le grand art et non 
les mièvreries où se complaisent les époques fati- 
guées. La littérature que le peuple inspirera sera une 
littérature noble s'adressant aux hauts sentiments, 
et non une littérature frivole, consistant en jeux d'es- 
prit et en tours de force d'exécution. Le style que le 
peuple voudra sera le français de grand aloi, simple, 
naturel, non cette langue maniérée, variable à tout 
vent de doctrine, que la fantaisie individuelle essaye 



EN FRANCE. 71 

de créer. J'espère de même que la démocratie future, 
sans entrer dans le détail de la science, en saisira 
d'instinct l'esprit et la portée. Elle éprouvera devant 
les savants le même sentiment que les barbares éprou- 
vaient à l'égard des saints à l'époque mérovingienne, 
an sentiment de respect et d'étonnement, comme de- 
vant un secret qu'on ne perce qu'à demi. Le peuple 
comprendra que le progrès de la recherche positive 
est la plus claire acquisition de l'humanité, et que 
cette acquisition importe avant tout à ceux qu'elle 
délivre et ennoblit. Un monde sans science, c'est l'es- 
clavage, c'est l'homme tournant la meule, assujetti 
à la matière, assimilé à la bête de somme. Le monde 
amélioré par la science sera le royaume de l'esprit, 
le règne des fils de Dieu. 

Le principad motif qui porte d'excellents juges à 
craindre pour la haute culture les influences de la 
démocratie, c'est l'opinion très-répandue que la 
science, quand elle veut se faire accepter du grand 
nombre, est obligée de se rapetisser. La vérité est qu'il 
y a deux manières de rendre la science accessible à 
tous ; c'est de la prendre par son très-grand ou par 
son très-petit côté. Le milieu, quî est l'oi-dre des dé- 
ductions spéciales, échappe à quiconque n'a pas d'é- 
tudes préalables. Les hommesd'exposilion commettent 
d'ordinaire la faute, pour se mettre au niveau de leur 



72 L^INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

public, de se rabattre sur les anecdotes, les analogies 
superficielles, les expériences voyantes, les mesquine s 
applications; mais on réussirait beaucoup mieux en 
attaquant les plus hauts sommets, où toutes les vé- 
rités se rencontrent comme en un foyer, et devien- 
nent en quelque sorte de droit commun. Dans 
Tordre des choses religieuses, morales, philoso- 
phiques, je ne suis pas d*avis qu'il faille initier 
la foule à nos distinctions, à nos subtilités; mais je 
maintiens qu'il n'y a pas de vérité si fine, si déli- 
cate, que tous ne puissent la comprendre. Le trav^l 
par lequel on rend populaires les résultats philoso- 
phiques est, non pas un amoindrissement, mais 
une traduction. C'est une erreur capitale que de 
traiter le peuple comme un enfant : il faut le trai- 
ter comme une femme. Un discours tenu devant des 
femmes est meilleur que celui qu'on tient en leur ab- 
sence, car il est assujetti à plus de règles, il obéit à 
des exigences plus sévères. Ce qu'on écrit pour le 
peuple doit aussi se distinguer du reste en étant plus 
châtié. On peut lui tout dire, mais à la condition de 
ne rien dire qu'il ne comprenne , et surtout de ne 
rien dire qui puisse être mal compris. 



EN FRANCE. 



I. 



Rien de grandjusqu'icî, non-seulement en France, 
mais dans aucun pays du monde, ne s* est passé tout 
à fait en dehors de l'État. Notre temps est arrivé, pour 
la première fois, à concevoir une organisation sociale 
où, l'initiative individuelle ayant toute liberté, TÉtat, 
réduit à un simple rôle de police, ne s'occuperait ni 
de religion, ni d'éducation, ni de littérature, ni d'art, 
ni de morale, ni d'industrie. C'est là un idéal vers 
lequel il faut tendre, quand bien même il serait im- 
possible de l'atteindre entièrement. Le premier ar- 
ticle de notre foi politique, sociale, philosophique, re- 
ligieuse, c'est la liberté, et la liberté signifie pour 
nous l'abstention de l'État en tout ce qui n'est pas 
intérêt social immédiat; mais un second point sur 
lequel je ne pense pas que deux hommes judicieux 
puissent différer, c'est qu'un tel idéal est fort éloigné 
encore, et que le moyen de l'ajourner indéfiniment 
serait justement une trop prompte abdication de 
l'État. 11 est peu conforme à notre système que l'État 
s'occupe d'éducation, et pourtant je ne crois pas 



74 L'INSTRUCTION SUPÉRIEDRE 

qu'un seul libéral réclame pour demain la suppression 
du ministère de Tinstruction publique. L'essentiel est 
qu'en rien l'influence de l'État ne soit exclusive. Or, 
grâce à l'esprit d'individualisme qui a jeté dans le 
monde civilisé de si fortes racines, le bon ou le mau- 
vais vouloir d'un gouvernement ou même de tous 
les gouvernements pour les choses de l'esprit n'a 
plus qu'une importance assez secondaire. Le goût et 
les opinions personnelles de Louis XIV étaient la loi 
de son époque. Au xyiii* siècle, les hommes qui 
tenaient à exercer une action sur leur temps étaient 
obligés de tenir grand compte d'un Frédéric, d'une 
Catherine. Le public européen est devenu de nos 
jours le véritable souverain intellectuel. Dans un si 
vaste monde, les intrigues et le charlatanisme sont 
de nulle conséquence. L'étendue fait le même effet 
que le temps ; à cent ans de distance, tous les mé- 
rites sont remis à leur place : de même l'Europe éclai- 
rée ne se trompe pas longtemps sur la valeur des 
hommes et des idées. Ce juge incorruptible, insaisis- 
sable, est le vrai Mécène ; on le gagne par de bonnes 
raisons, et non en lui faisant la cour. 

Pour tout ce qui peut s'appeler art ou littérature, 
la question du patronage de l'État est d'une solution 
relativement facile. Une réforme qui supprimerait un 
tel patronage sur la poésie, les ouvrages d'imagina- 



EN FRANCE. 75 

tion, la peinture, la musique, la sculpture, serait à 
rheure qu'il est presque mftre. Le véritable encoura- 
gement ici, c'est la liberté. L'art et la littérature vé- 
ritables d'un temps sont ceux que ce temps fait vivre, 
car un temps n'encourage jamais que la littérature 
et l'art qui répondent à son sentiment et à ses be- 
soins. Une telle littérature peut être fort mauvaise, 
si le siècle est mauvais ; mais c'est la littérature du 
s^cle. Maintenir artificiellement et bon gré mal gré, 
en dehors du public, des genres qu'il ne demande 
pas, est assez stérile, car cela ne produit jamais d'œu- 
vre franche et vraie. Il arrive d'ailleurs presque fata- 
lement que ces encouragements, n'étant pas réclamés 
par les vrais artistes, qui trouvent leur récompense 
dans leur entente avec le goût public, ne vont qu'à 
la médiocrité, et contribuent à jeter dans les carrières 
nobles des pers^onnes sans vocation qui n'y voient 
qu'un métier. 

Quoi qu'il en soit de ce point, sur lequel il faudrait 
encore éviter les solutions hâtives et trop radicales, 
on ne saurait nier que la culture supérieure de l'es- 
prit ne constitue un véritable intérêt d'État. L'État a 
un intérêt de premier ordre à posséder des savants 
dans les sciences physiques et mathématiques. Ces 
science^ ont amené et amèneront encore des révolu- 
tions capitales dans la guerre, l'industrie, le corn- 



70 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

merce, radmioistration. A l'heure qu'il est, il y a au 
monde deux classes de nations : les unes qui ont des 
savants, les autres qui n'en ont pas. Ces dernières 
sont aussi abaissées sous le rapport politique que 
sous le rapport intellectuel. L'Orient musulman a 
tenu tête à l'Occident et même l'a vaincu jusqu'au 
xvi'^ siècle, c'est-à-dire jusqu'à Tavénement de la 
science moderne. Le monde musulman s'est tué en 
étouffant dans son sein le germe de la science au 
XIII® siècle. Ce que je viens de dire des sciences ma- 
thématiques et physiques, on peut le dire des sciences 
historiques. Ces sciences ne sont autre chose que la 
recherche des lois qui ont présidé jusqu'ici au déve- 
loppement de l'espèce humaine. Elles sont la base 
des sciences sociales. Sans elles, il n'y a que des es- 
prits sans solidité, sans vivacité, sans pénétration. 
L'Oriental est inférieur à l'Européen, bien moins en- 
core parce qu'il ne connaît pas la nature que parce 
qu'il ne connaît pas l'histoire. La grande cause de 
cette infériorité des États-Unis dont on a peine 
d'abord à se rendre compte, qui est réelle cepen- 
dant, c'est l'absence de grandes institutions pour 
les choses de l'esprit, telles que les universités, les 
académies, les aristocraties intellectuelles de nos capi- 
tales européennes. 11 n'est pas indifférent à l'État que 
tes esprits soient univei*sellement lourds et grossiers. 



EN FRANCE. 77 

Ajoutons qu'en fait de science les objections qu'on 
peut opposer au rôle de FÉtat dans les choses de 
goût ne peuvent être reproduites. 11 y a de graves 
inconvénients à ce que TËtat ait une opinion en fait 
d*art, en fait de poésie. Il faut pour cela qu'il ait un 
dogme, qu'il soit classique ou romantique, qu'il 
prenne parti dans des choses absolument libres et re- 
levant du choix de chacun. En patronnant la science, 
au contraire, l'État ne tranche aucune opinion con- 
troversée. Il s'agit de recherches positives , sujettes 
sans doute à mille discussions, mais où le goût in- 
dividuel n'est pour rien. L'État n'est pas obligé de 
veiller à ce qu'il y ait toujours des gens s' occupant 
de faire des épopées ou des tragédies, mais il est 
obligé de veiller à ce qu'il y ait toujours des gens 
poursuivant l'investigation scientifique. En encou- 
rageant ces investigations, il ne prend parti pour au- 
cune école, il sert seulement le mouvement général 
de l'esprit. Dans une société beaucoup plus perfec- 
tionnée et où la haute culture serait bien plus répan- 
due, de tels encouragements seraient inutiles ; mais 
dans notre société ils sont indispensables. La science 
n'est le plus souvent cultivée que par des personnes 
obligées de vivre de leur travail. Or, la science, source • 
de tout progrès, est par elle-même improductive. 
Elle enrichit celui qui met en œuvre, mais non le vé- 



78 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

ritable inventeur. Ni Newton ni Leibnitz n'ont tiré 
aucun avantage pécuniaire de leur invention du cal- 
cul différentiel. Les vrais créateurs de la chimie n'ont 
pas profité des immenses fortunes industrielles que 
leurs découvertes ont fait faire. Gela est juste, car ils 
ont eu la gloire. En tout cas^ cela est inévitable. Il 
faut donc qpe la société intervienne pour réparer cette 
injustice nécessaire, dont elle bénéficie; je dis mal, 
pour fsdre des avances en une entreprise dont elle 
touchera les fruits. 

Le moyen âge, qui n''avait pas l'idée de l'État, pro- 
cédait ici par de tout autres voies. Le développement 
intellectuel et moral appartenait en principe à l'É- 
glise; mais la maîtrise des choses de l'esprit arriva 
bientôt à former dans le sein de l'Église un ordre in- 
dépendant. Les universités, qui d'abord relevaient 
directement de l'autorité ecclésiastique, s'affranchi- 
rent peu à peu en s'appuyant sur la royauté, et for- 
mèrent une espèce de pouvoir, en partie ecclésiasti- 
que, en partie laïque, qui représenta la culture d'État* 
Le xii** et le xiii* siècle furent T époque florissante de 
ce grand mouvement, qui rendit célèbres dans le 
monde entier la montagne Sainte-Geneviève , le clos 
de Garlande, les échoppes de la rue du Fouarre. Ce 
fut un mouvement fort original, surtout dans ses com- 

• 

mencements, une vraie rensdssance , mais qui ne sut 



EN FRANCE. 79 

pas porter des fniHs durables. Au xiv« et au xt^ sîe- 
cle, les universités sont en pleine décadence, envahies 
par le pédantisme, uniquement préoccupées de l'en- 
seignement, ne faisant presque rien pour le progrès 
de l'esprit humain. La vraie et grande renaissance, 
celle que l'Italie a la gloire éternelle d'avoir fondée, 
se fait en dehors des universités. Bien plus, elle 
compta dans les universités ses ennemis les plus 
acharnés; elle ameut^^les docteurs de toute espèce. 
Elle fut l'œuvre de Florence, non de Padoue, des 
gens du monde, non des professeurs. Ni Pétrarque, 
ni Boccace, ni Bacon, ni Descartes, ne sont des 
hommes d'université. L'université de Paris en parti- 
culier, au XVI*» siècle, atteignit le dernier degré du 
ridicule et de l'odieux pair sa sottise, son intolérance, 
son parti pris de repousser toutes les études nou- 
velles. Il fallut que la royauté, qui par sa puissante 
tutelle avait presque affranchi l'université de TÉglise, 
prît sous sa protection, contre l'université, le mou- 
vement scientifique, et, par le Collège de France 
au xvi« siècle, par les académies au xvu% créât 
un contre-poids à ces habitudes de paresse, à cet 
esprit de négation malveillante dont les corps pu- 
rement enseignants ont beaucoup de peine à se 
préserver. 

Le mouvement scientifique en France a eu ainsi 



£0 L'INSTRUCTIOiN SUPÉRIEURE 

pour patron la royauté. Nous n'avons pas à recher- 
cher si ce patronage fut toujours éclairé. Dans notre 
pensée, la royauté, par l'extermination du protestan- 
tisme, causa aux fortes études bien plus de dommage 
qu'elle ne leur fit de bien par ses faveurs. Le pro- 
testantisme français sous Henri lY elLûuis. XIII avait 
été une merveilleuse école de. philologie -eUifîLcri ti- 
que historique. La France protestante était en train 
de faire dans la première moitié du xvn* siècle ce que 
l'Allemagne protestante fit dans la seconde moitié 
du xviii*. Il en résultait pour tout le pays un ad- 
mirable mouvement de discussion et de recherches. 
CTétaitle temps des Casaubon, des Scaliger, des Sau- 
maise. La révocation de l'édit de Nantes brisa tout 
cela. Elle tua les études de critique historique en 
France. L'esprit littéraire étant seul encouragé, il en 
résulta une certaine frivolité. La Hollande et l'Allé- 
magne, en partie grâce à nos exilés, eurent presque 
le monopole des études savantes. Il fut décidé dès 
lors que la France serait avant tout une nation de 
gens d'esprit, une nation écrivant bien , causant à 
merveille , mais inférieure pour la connaissance des 
choses, et exposée à toutes les étourderies que l'on 
n'évite qu'avec l'étendue de l'instruction et la matu- 
rité du jugement. 
Le régime des universités du moyen âge avait à 



BN FRANCE. 81 

peu près disparu en France au xvin* siècle*. Ce ré- 
gime se continuait en Angleterre, en Allemagne, en 
Hollande, en Suède, et dans tous ces^ays il est venu 
jusqu'à nos jours. On ne peut dire qu'en Angleterre 
un tel régime ait produit des résultats de premier 
ordre. Oxford et Cambridge ont eu au xyu* et au 
lYiu^ siècle des hommes éminents, mais n'ont été le 
théâtre d'aucun grand mouvement. Ces vieilles insti- 
tutions ont fini par s'endoimir dans une routine, une 
^orance , un oubli des grands intérêts de l'esprit, 
qu'on eût pu croire incurables, si l'Angleterre ne pos- 
sédait dans ses libertés, dans l'éveil et l'activité des 
individus, le remède à tous les maux. C'est en Alle- 
magne que le régime des universités porta des fruits 
merveilleux. On peut dire que l'Allemagne a fait dans 
l'ordre des choses de l'esprit ce que TAngleterre a 
fait dans l'ordre politique. L'Angleterre a; tiré de la 
féodalité, ailleurs insupportable et tyrannique, la 
constitution la plus libérale qui ait jamais existé. 
L'Allemagne a tiré des universités, ailleurs aveugles 
et oJi)stinées, le mouvement intellectuel le plus riche, 
le plus flexible, le plus varié, dont l'histoire de l'es- 

i. Les jésaîtes rayaient taé. Les collèges de runirersité eux- 
mêmes imitaient plus ou moins les collèges des Jésuites. Le sys- 
tème d*éducation française créé après la Rérolution sous le nom 
d* « Université » tient en réalité beaucoup plus des Jésuites que des 
anciennes nnirersités. 

6 



«2 L'JNSTlltCTION SUPÉRIEURE 

prit humain ait gardé le souvenir. La division de T Al- 
lemagne en petites principautés et l'esprit particulier 
du luthéranisme, plus doux, plus tolérant, plus dé- 
gagé que le calvinisme des symboles absolus , pro- 
duisirent, en ce qui concerne la science libre, des 
résultats admirables et un mouvement intellectuel 
dont les renaissances du xii^ et du xvi* siècle n'ap- 
prochèrent pas. Pendant que la France, avec ses gens 
du monde et ses gens d'esprit, créait la philosophie 
du XVIII® siècle, expression dernière d'un bon sens 
superficiel, sans méthode, sans possibilité de progrès, 
l'Allemagne, avec ses docteurs, créait l'histoire, non 
l'histoire anecdotique, amusante, déclamatoire ou 
spirituelle, dont la France avait fort bien eu le se- 
cret, mais l'histoire envisagée comme le parallèle de 
la géologie, Thistoire recherchant le passé de l'hu- 
manité, de môme que la géologie recherche les trans- 
formations de la planète. Il fallait d'abord reconsti- 
tuer les textes anciens, dont les critiques du xvi* siè- 
cle, hommes éminents pour la plupart, mais condam- 
nés à une œuvre trop hâtive, avaient supprimé les 
difficultés et souvent altéré les détails. 11 fallait décou- 
vrir des sources nouvelles, principalement au moyen 
de l'étude de l'Orient. 11 fallait surtout interpréter les 
témoignages antiques, en peser la valeur, en discuter 
l'authenticité, se placer dans le milieu intellectuel 



EN FnANCE. 83 

OÙ vivait Técrivain et où se formèrent les traditions, 
pour les contrôler et les comprendre. Voilà ce que 
l'Allemagne fit ou refit dans vingt écoles savantes 
avec une suite, une persistance, une pénétration mer- 
veilleuses. Certes la France y avait amplement con- 
tribué. D'abord, dans sa grande période scientifique, 
de François l**" à L')uis XIII, elle avait, comme je l'ai 
déjà dit, préludé à ce que l'Allemagne réalisa plus 
tard. Même au xviii^ siècle, l'xVcadémie des inscrip- 
tions et belles-lettres compta cinq ou six hommes 
vraiment éminents, qui fondaient la critique à leur 
manière, manière en un sens supérieure à celle de 
l'Allemagne; mais ils étaient isolés. En fait de cri- 
tique, le plus spirituel des hommes ne sortait pas 
des contre-sens naïfs ou puérils de la vieille école. 
Voltaire ne comprenait ni la Bible, ni Homère, ni 
l'art grec, ni les religions antiques, ni le christia- 
nisme, ni le moyen âge. Il faisait une œuvre excel- 
lente, il fondait la tolérance, la justice, le bon sens 
public : inclinons-nous devant lui, nous vivons de ce 
qu'il a fondé ; mais dans l'ordre de la pensée il a peu 
de chose à nous apprendre. Il n'était pas dans la 
tradition de la grande culture; il n'est sorti de lui 
aucune série vraiment féconde de recherches et de 
travaux. Yoltaire n'a pas fait d'école. Je vois ce qui 
est sorti de Descartes, de Newton, de Kant, de Nie- 



8i L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

bubr, des Scblegel, des Humboldt, mais non ce qui 
est sorti de Voltaire. 

De nos jours, bien qu'en décadence, le mouvement 
des univei*sités allemandes est encore très-brillant, 
et constitue la part principale du travail sérieux 
de l'esprit bumain. Dans les sciences physiques 
et mathématiques, ces grandes écoles ont peut-être 
des rivales; mais dans les sciences historiques et phi- 
lologiques leur supériorité est telle, que F Allemagne, * 
en ces études, peut être considérée comme rendant 
plus de services que tout le reste de l'Europe ensem- 
ble. La vaste reconstitution des textes grecs et latins 
qui s'est faite depub cinquante ans est l'œuvre de 
l'Allemagne. La philologie comparée est la création 
de l'Allemagne. La critique historique lui doit, sinon 
sa création, du moins ses plus larges applications. Je 
ne vois que l'archéologie et les voyages scientifiques 
oii sa gloire soit égalée. Une université allemande de 
dernier ordre, Giessen ou Greifswald, avec ses petites 
habitudes étroites, ses pauvres professeurs à la mine 
gauche et effarée, ses privatdocent hâves et faméli- 
ques, fait plus pour l'esprit humain que l'aristocra- 
tique université d'Oxford, avec ses millions de revenu, 
ses collèges splendides, ses riches traitements, ses 
fellows paresseux. Dieu me garde de médire de l'An- 
gleterre I Dans les sciences physiques et mathéma- 



EN FRANCE. 85 

tiques, elle a des hommes de premier ordre. En toute 
chose, elle compense par la grandeur des efforts in- 
dividuels la faiblesse des directions officielles; mais 
dans les science;? historiques et philologiques, le peu 
de disposition de Tesprit anglais pour comprendre 
ce qui n'est pas lui, la pesanteur de son gros bon 
sens pratique, qui n*est guère de mise en ces études, 
lui créent une réelle infériorité. On dirait que l'apti- 
tude pour les sciences dont nous parlons est en rai- 
son inverse de l'aptitude à la politique. Je voulus un 
jour lire Macaulay ; ces partis tranchés, cette façon 
de n'aimer pas ses ennemis, ces préjugés avoués, ce 
manque d'impartialité, cette absence de la faculté de 
comprendre les choses contraires, ce libéralisme qui 
n'est pas de la largeur d'esprit, ce christianisme si 
peu chrétien, me blessèrent. Telle est la pauvre es- 
pèce humaine qu'il y faut des esprits étroits. Peut- 
être l'impuissance politique de l'Allemagne est-elle 
la condition de sa supériorité intellectuelle*. C'est 
parce que l'esprit français a le charmant privilège de 
s'élever mieux qu'aucun autre au-dessus des préju- 
gés de caste, de secte, de métier, de spécialité, qu'il 



1. L'Allemagne a certes, Tan dernier, fort bien secoué son im- 
puissance. Biais la question ce pose à Tinverse : Pcntréc de l*Alle- 
roagne dans le champ de Tactivité politique et militaire ne sera-t-clle 
pas son abaissement intellectuel? 



80 L'INSTRUCTION SUPERIEURE 

étonne si souvent le oionde par ses contradicUons, 
ses défaillances, ôes singuliers retours. 



L 



La révolution française, eh faisant table rase des 
institutions du passé, en ne laissant subsister en face 
l'un de l'autre que l'individu et l'État, se donna la 
tâche difficile de tout créer à nouveau sur le modèle 
de la pure logique. Tout ce que faisaient autre- 
fois l'Église, les universités, les ordres religieux, les 
villes, les provinces, les corporations, les classes 
diverses, l'État dut le faire. Il serait facile de mon- 
trer qu'en cela la Révolution n'innova guère, qu'elle 
ne fit que suivre la voie ouverte par la royauté du 
xvfi* siècle. Quoi qu'il en soit , le principe fut ap- 
pliqué avec beaucoup de rigueur dans l'ordre qui 
nous occupe. L'État nouveau accepta l'héritage de la 
vieille Université; il enseigna. Il eut des écoles de 
tous les degrés, depuis l'école de village jusqu'à l'é- 
cole scientifique de l'ordre le plus élevé. Un tel sys- 
tème, se combinant avec la nature particulière de 
l'esprit français,, produisit des résultats singulière- 



EN FRANCE. 81 

ment originaux, et qu'il est bon, k la distance où. 
nous sommes , . d'étudier dans leur ensemble. Je 
m'abstiendrai de tout jugement sur l'enseignement 
primaire et secondaire, non que j'en méconnaisse 
la capitale importance, mais parce que Tinstruction 
supérieure a des intérêts à part, et qui suffisent pour 
le moment à nos réflexions. 

L'enseignement supérieur, tel qu'il sortit de la 
.Révolution (sous ce mot, je renferme l'Empire, suite 
et développement naturel du mouvement qui l'avait 
précédé), se composait de trois séries d'établisse- 
ments : l*» d'écoles spéciales chargées de transmettre 
certaines connaissances d'une nécessité absolue pour 
l'État (l'École polytechnique par exemple) , 2** d'éta- 
blissements de science pure uniquement chargés 
d'augmenter le trésor des vérités acquises et de con- 
tinuer la tradition de la recherche savante (Collège 
de France, Muséum), 3** des facultés des lettres 
et des sciences, chargées de répandre un enseigne- 
ment plus élevé que celui des collèges, sans aucune 
vue d'application immédiate, sans auti*e but que la 
culture désintéressée de l'esprit. 

L'admission dans les écoles spéciales étant assu- 
jettie à certaines conditions, ces écoles possédèrent 
tout d'abord un public déterminé. Leurs amphithéâ- 
tres, tout en s*ouvrant parfois avec beaucoup de li- 



88 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

béralité à quiconque en exprimait le désir, eurent 
un auditoire fixe, compétent, ayant prouvé qu'il pos- 
sédait les connaissances préalables. Il n'en fut pas de 
même des établissements scientifiques «t des facul- 
tés. Comme la gratuité absolue était et devait être la 
loi de ces établissements, on adopta pour l'admis- 
sion du public le régime le plus singulier. Les portes 
furent ouvertes à deux battants. L'État, à certaines 
heures, tint salle ouverte pour des discours de science 
et de littérature. Deux fois par semaine, durant une 
heure, un professeur dut comparaître devant un au- 
ditoire formé par le hasard, composé souvent à deux 
leçons consécutives de personnes toutes différentes. Il 
dut parler sans s'inquiéter des besoins spéciaux de ses 
élèves, sans s'être enquis de ce qu'ils savent, de ce 
qu'ils ne savent pas. Quel enseignement devait résul- 
ter de telles conditions? On l'entrevoit sans peine. 
Les longues déductions scientifiques, exigeant qu'on 
ait suivi toute une série de raisonnements, durent 
être écartées. L'auditeur vient ou ne vient pas au 
cours selon ses occupations ou son caprice. Faire 
une leçon qui suppose nécessairement que l'élève a 
assisté à la leçon précédente, qu'il s'est préparé avant 
de venir, c'est faire un calcul qui sera sûrement 
couronné de peu de succès. Que signifie, dans un 
tel régime, ce mot terrible « avoir peu de suc- 



EN FRANCE. 89 

ces » ? C'est avoir peu d'élèves ; en d'autres termes, ce 
qui est le signe d'un enseignement vraiment supé- 
rieur devait devenir une sorte de reproche. LaplaceJ 
s'il e&t professé dans de pareils établissements, n'au- 
rait certainement pas eu plus d'une douzaine d'audi- 
teurs. Ouverts à tous, devenus le théâtre d'une sorte 
de concurrence dont le but est d'attirer et de retenir 
le public, que seront les cours supérieurs ainsi en- 
tendus? De brillantes expositions, des « récitations » 
à la manière des déclamateurs de la décadence ro- 
maine. Qu'en sortira-t-il? Des hommes véritablement 
instruits, des savants capables de faire avancer la 
science à leur tour? Il en sort des gens amusés 
durant une heure d'une manière distinguée, il est 
vrai, mais dont l'esprit n'a puisé dans cet enseigne- 
ment aucune connaissance nouvelle. 

Certes de nombreuses exceptions protesteront con- 
tre l'épidémie du bel esprit , conséquence nécessaire 
d'un tel système. Un Eugène Bumouf mettra sa gloire 
à avoir six ou huit élèves venus des quatre coins 
de l'Europe, et auxquels il enseigne les textes les 
plus difficiles, textes que lui seul sait comprendre et 
expliquer; mais pour cela il faudra être un héros de la 
science. Dans un grand nombre de cas, le savant so- 
lide portera envie à son confrère superficiel qui, par 
une parole aisée, par des aperçus faciles à saisir, par 



90 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

des leçons détachées dont chacune fait un tout, saura 
mieux attirer et retenir la foule. Une sorte de rivalité 
souverainement déplacée s'établira, rivalité où le sa- 
vant consciencieux, celui qui aspire à enseigner à ses 
auditeurs quelque chose de positif, aura nécessaire- 
ment le dessous. Ce qu'il faut, c'est que l'oisif qui en 
passant s'est assis durant un quart d'heure sur les siè- 
ges d'une salle ouverte à tous les vents sorte content 
de ce qu'il a entendu. Quoi de plus humiliant pour le 
professeur, abaissé ainsi au rang d' un amuseur public, 
constitué par cela seul l'inférieur de son auditoire, 
assimilé à l'acteur antique dont le but était atteint 
quand on pouvait dire de lui : Saltavit et placuîl * ? 
La surprise de l'Allemand qui vient assister à ces 
cours est très-grande. Il arrive de son université, où 
il a été habitué à entourer son professeur d'un grand 
respect. Ce professeur est un Hofrath; il voit le prince 
à certains jours! C'est un homme grave, ne disant 
que des paroles remarquables, se prenant fort au sé- 
rieux. Ici, tout est changé. Cette porte battante, qui 
durant tout le cours ne cesse de s'ouvrir et de se 
fermer, ce va-et-vient perpétuel, cet air désœuvré 
des auditeurs, le ton du professeur presque jamais 
didactique, parfois déclamatoire, cette habileté à re- 

4. Inscription d'Antibes. 



EN FRANCE. flî 

cbercber les lieux commuDs sonores qui n'apprennent 
rien de noayean, mais qui font infailliblement écla- 
ter les marques d'assentiment, tout cela lui parait 
étj*ange et inouï. Les applaudissements suilout ex- 
citent son plus hautétonnement. Un auditoire attentif 
n'a pas le temps d'^^plaudin Cet usage bizarre lui 
montre de plus qu'il s'agit ici non d'instruire, mais de 
I»:iller« Il s'aperçoit qu'il n'apprend rien, et se dit à 
lui*-mème qu'en Allemagne il ne souscrirait pas à ce 
coors. Dans un cours assujetti à une rétribution, 
ce qu'on veut pour son argent, c'est de la science 
positive, ce sont des i^ultats précis. On ne paye pas 
pour écouter un homme qui n'a d'autre but que de 
vous prouver qu'il sait bien parler. Wilhelm Sclile- 
gel, m'a-t-on dit, voulut, àl'imitation de la manière 
française, faire i Bonn de ces cours oratoires; il n'eut 
aucun succès. Personne ne voulut se déranger pour 
entendre des récitations brillantes, dont le but prin- 
cipal était de montrer l'esprit du professeur, et dont 
le résultat le plus clair était qu'on se dît & la sortie : 
« Il a du talent. » 

Le talent, tel fut en effet le but suprême de la cul- 
ture nouvelle inaugurée sons le double régin^ de la 
publicité absolue et de la gratuité. Deux circonstances 
importantes donnèrent à cette direction un caractère 
encore plus tranché. La Révolution, loin d'interrom- 



02 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

pre les traditions des sciences physiques et mathé- 
matiques, avait semblé leur donner un nouvel élan. 
11 n'en fut pas de même dans Tordre qu'on appelle 
<( des lettres», et qu'on appellerait beaucoup mieux 
Tordre des sciences historiques et philologiques. Dans 
cet ordre, la France, à la fin du xviii* siècle, était fort 
abaissée. La Révolution acheva de la décapiter. Vers 
1800, la France n'avait réellement que deux savants . 
éminents dans les études dont nous parlons, Silvestre 
de Sacy et d'Ansse de Villoison; encore ces deux 
liommes, de premier ordre comme hellénistes et 
orientalistes, étaient-ils dénués de toute philosophie. 
Les études historiques et littéraires, tenant à des 
choses bien plus délicates que les sciences physiques 
et mathématiques, ne pouvaient se développer sous 
l'Empire : elles ne prirent chez nous un essor brillant 
que sous la Restauration ; mais le pli était donné. 
L'interruption fâcheuse que la Révolution avait ame- 
née dans les études savantes devait porter ses fruits 
pendant plus d'un demi-siècle. Une certaine faiblesse 
dans r.enseignement des langues et de l'histoire fut 
la conséquence de cette interruption. A part quelques 
hommes éminents, peut-être supérieurs à tout ce que 
l'Europe produisait dans le même ordre, l'école fran- 
çaise, en fait de lettres savantes, resta médiocre. Ce 
ne fut ni l'esprit, ni la pénétration, ni les habitudes 



EN FRA^CE. 93 

laborieuses qui lui manquèrent, ce futla tradition. 
Une quantité énorme de force se perdit faute de 
direction; des efforts surhumains furent dépensés 
pour acquérir ce que Tétudiant d'une bonne uni- 
versité allemande ou hollandaise apprend en quel- 
ques mois. 

La nature particulière de Tesprit français contri- 
bua bien plus encore à faire pencher notre enseigne- 
ment supérieur vers les exercices oratoires. La maî- 
trise de Tesprit français, au moins depuis Louis XIV, 
est bien plus dans la forme que dans le fond des 
choses. Nulle part on n'écrit si bien'qu'en France; 
nulle part on n'hérite d'un si précieux trésor de bon 
langage, de si excellentes règles de style ; formé par 
des générations d'incomparables artisans de la pa- 
role, notre idiome est comme un guide excellent de 
la pensée, la contenant, la mesurant, parfois la limi- 
tant, mais toujours lui donnant un relief, une clarté 
qu'aucune langue n'égale. Les Italiens ont un privi- 
lège analogue, et sont après les Français la nation 
qui écrit le mieux. Certes je suis loin de dire que 
ce don de lucide exposition exclue la solidité des re- 
cherches : la perfection serait de réunir les deux qua- 
lités; msds la perfection est rare, et les dons des na- 
tions sont presque toujours exclusifs. Avec sa langue 
puriste à l'excès, l'Italie devait aboutir aux sonnets et 



94 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

à l'élégant radotage des académies du xvui* siècle. 
Le danger de la France dans Tordre intellectuel est 
de devenir une nation de parleurs et de" réïïàctëurs, 
sans souci du fond des choses et du progi'ès réel des 
connaissances. L'institution à laquelle la^ France a 
confié le recrutement de son corps enseignant dans 
Tordre secondaire et supérieur, TÉcole normale, a 
été, pour la division des lettres, une école !ie,_stjle, 
non une école où Ton apprend des choses. Elle a 
produit des puhlicîstes exquis, des romanciers atta- 
chants, des esprits raffinés en des genres fort divers, 
lout enfin, excepté des hommes possédant une soliJe 
connaissance des langues et des littératures. L'en- 
seignement grammatical en particulier, base de la 
philologie, y a toujours été systématiquement abaissé. 
Sous prétexte de s'en tenir à des vérités générales de 
morale et de goût, on a enfermé les esprits dans 
le lieu commun. Les esprits, quand il s'en est trouvé, 
ont pris leur revanche, et sûrement aucun sémi- 
naire* d'Allemagne n'a produit d'hommes comme 
M. Prevost-Paradol, M. About, M. Taine. Telle est 
la France, compensant d'un bond son arriéré, sa- 
chant tout sans avoir rien appris, réalisant par les 
dons heureux et faciles de son génie ce que les 



1. Séminaire est en AUemagne à peu près synonyme d'école 
normale. 



KÎS FRANCE. 95 

aiitiTs obtiennent à force d'application et de travail. 
Serait-il juste d'oublier„en effet, ce que le système 
d'instruction supérieure dont nous venons de criti- 
quer certaines parties eut par monaents de brillant et 
de glorieux? Peut-on oublier ces professeurs illustres 
qui, dans la première moitié de ce siècle, donnèrent 
à la chaire profane un éclat sans égal ? Ce fut là 'une 
manifestation tout à fait originale de l'esprit français, 
à laquelle aucune autre nation n'a rien à comparer. 
Mais les institutions doivent être combinées en vue 
de durer. 11 faut que, dans un système embrassant 
des centaines de personnes, la médiocrité ait ca place 
et puisse produire des fruits. Un élève même secon- 

m 

daire de M. Bœckh, de M. Bopp, de M. Karl Ritter, 
rend des services, est un homme utile, qui compte 
dans le mouvement scientifique du temps, et travaille 
pour sa part à polir une des pierres qui entrent dans 
l'édifice du temple éternel ; mais qu'est-ce qu'un élève 
médiocre de M. Cousin, de M. Guizot, de M. Ville- 
main, de M. Michelet ? Le genre d'enseignement inau- 
guré par ces hommes supérieurs ne pouvait convenir 
qu'à eux. 11 n'en pouvait sortir un mouvement fécond 
de recherches*. De brillantes généralités, enseignées 



1. M. Cousin et M. Michelet ont provoqué des vocations histori- 
ques et de sérieux travaux ; mais ce n*cst point par leurs cours de 
û Sorhonne oa du Collège de France qu'ils les ont provoqués. 



06 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

avec le plus rare talent , attirent un auditoire « mais 
ne forment pas d*élëves.*Dans an pays comme la 
France, où la contagion du succès est dangereuse, la 
TOgue de tels cours devait avoir de fâcheux résultats. 
Elle devait nuire aux enseignements spéciaux. Des 
facultés, où il était à sa place, l'enseignement oratoire 
devait gagner les établissements scientifiques pro- 
prement dits. On dut être amené à mesurer l'excel- 
lence d'un cours au nombre de ses élèves. Tel savant 
de premier ordre, dont le nom sera attaché dans des 
siècles à des découvertes capitales, se vit préférer 
l'agrégé, formé par de longs exercices aux habiletés 
de la parole. Ce qu'on appela un sujet de grande es- 
pérance fut le jeune homme habile dans l'art de l'ex- 
position, mais le plus souvent incapable de faire faire 
à la science un progrès, de travailler utilement sous 
une direction, ou même de se tenir au courant des 
connaissances acquises. La recherche pure en souffrit 
d'irréparables dommages. Il fut trop souvent de bon 
goût d'accueillir par une feinte incrédulité les résul- 
tats nouveaux et les recherches de première main, 
qu'on qualifiait de témérités de la critique allemande. 
Par ce dédain superbe , on se donnait un air de su- 
périorité, et du même coup on excusait sa paresse 
d'esprit. L'homme voué àl'exposition, en effet, n'aime 
pas qu'on change ses partis pris et ses phrases toutes 



EN FRANCE. 07 

faites. Moins soucieux du vrai que de la forme, ce 
qu'il voudrait, ce seraient des thèses convenues à la 
façon de la Chine, où Ton enseigne, dit-on, une fausse 
astxonomie en la sachant fausse, parce qu'elle est celle 
des bons auteurs. L'Histoire universelle de Bossuet 
n'a plus, dans l'état actuel des études historiques, 
aucune partie qui tienne debout ; mais le livre est 
classique : tant pis pour l'histoire. Mommsen aura 
beau faire, il n'aura pas raison contre ce beau style 
et ces habitudes enracinées. 

Je ne me plains pas qu'un tel esprit existe. Il est 
utile, nécessaire peut-être ; mais, selon moi, il a 
beaucoup trop enyahi l'enseignement supérieur. Il en 
est résulté un véritable abaissement pour les recher- 
ches de première main. Toute culture qui tourne sur 
elle-même sans se renouveler dégénère forcément en 
déclamations de rhétorique. Il ne faut pas croire 
qu'un corps enseignant puisse impunément n'être ni 
peu ni beaucoup un corps savant. On enseigne mal 
ce dont on n'a pas le sentiment vif et direct. Un 
exemple rendra ma pensée. Les textes de l'antiquité 
sont venus jusqu'à nous à travers mille accidents qui 
en ont rendu la reconstitution dans une foule de cas 
douteuse et toujours pleine de difficultés. Les pre- 
mières éditions des classiques, faites au xv^ siècle, 
se bornant presque toutes à reproduire lettre pour 

7 



08 L'INSTRUCTION SDPÉRIEDRB 

lettre un seul manuscrit, étaient illisibles. Les édi- 
teurs savants du xw siècle, hommes de goût et sur- 
tout préoccupés de faire jouir les anciens de la vogue 
qu'ils méritaient, voulurent donner au public des édi- 
tions où Ton ne s'aheurtât pas à chaque ligne contre 
des non-sens. Ils corrigèrent, parfois avec bonheur, 
mais souvent avec une effrayante hardiesse, voulant 
à tout prix que le texte qu'ils offraient au public fût 
net et clair. La comparaison de tous les manuscrits 
était alors impossible, et puis on était pressé; il fallait 
répondre à la juste avidité que le public témoignait 
pour tant de chefs-d'œuvre. En réalité, pendant deux 
cents ans, les textes classiques que les écoles admirè- 
rent et commentèrent furent des textes fort altérés, 
où les rhéteurs du Bas-Empire et les philologues de 
la Renaissance avaient collaboré pour une bonne part. 
Quelle fut, dans la grande enquête qui s'ouvrit en 
Allemagne vers la fin du dernier siècle , la méthode 
suivie par la critique? La même que celle qu'on ob- 
serve dans la restauration des œuvres d'art. Une foule 
de statues antiques avaient été, au xvi* siècle, 
réparées et retouchées , car ce qu'on se proposait à 
cette époque, ce n'était nullement de voir les œuvres 
de l'antiquité telles qu'elles étaient venues jusqu'à 
nous : c'était de montrer des œuvres belles, que rien 
ne déparât. Quand un goût plus exercé s'introduisit 



-EN FRANCE. 99 

dans l'étude de l'art ancien, on se hâta d'enlever ces 
additions malencontreuses. On a fait de même pour 
les textes. Grâce aux facilités qu'offrent maintenant 
les grandes collections de manuscrits centralisées dans 
les capitales, on a institué un vaste travail de colla- 
tion ; au moyen de règles sûres, on est remonté au 
plus ancien texte qu'il soit possible d'atteindre ; on a 
fait justice des corrections maladroites des éditeurs 
modernes. Or, voici ce qu'il y a de bien remarquable. 
Le département des manuscrits de la Bibliothèque 
impériale est la plus précieuse collection que l'on 
possède pour les textes de L'antiquité latine. Sont-ce 
les professeurs de l'Université de France qui ont 
fait usage de tels trésors? Nullement. Ce sont des 
colonies d' AUeùiands et de Hollandais qui ont exploité 
ce vaste dépôt et en ont cueilli tout le fruit. Des col- 
lections de classiques, où rien n'était épargné sous le 
rapport de la typographie, se sont faîtes en France, 
sans qu'on se soit avisé d'aller rue de Richelieu cher- 
cher les moyens d'améliorer les textes. Ce travail 
même, exécuté par l'Allemagne et la Hollande avec 
une si rare patience, l'école universitaire l'a presque 
vu de mauvais œil. Il a été de règle de dire que les 
Allemands « changent les textes » , quand en réalité 
ils ne font qu'essayer de les retrouver. Autant vau- 
diait prétendre qu'on change un beau tableau de 



iOO ' L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

maître en le dégageant de mauvais repeints. La rou- 
tine, du reste, est toujours la même. Quand TAristote 
grec, l'Aristote véritable, parut, il eut une longue 
lutte à soutenir contre TAristote apocryphe des uni- 
versités. Les professeurs se plaignirent; habitués à 
s*en tenir à des cahiers d'école qui n'avaient pas 
cent ans et qui étaient en possession de présenter les 
vraies doctrines du philosophe, ils traitèrent celui-ci 
en intrus lorsqu'il osa se présenter avec le texte au- 
thentique de ses ouvrages. Combien de fondateurs, 
s'ils revenaient, seraient ainsi fort mal reçus de ceux 
qui prétendent enseigner en leur nom ! 

Je sais que des restrictions nombreuses sont ici 
nécessaires; mieux que personne j'ai pu apprécier 
ce que valent quelques-uns de nos maîtres, et je àé- 
clare bien haut qu'il n'est pas une seule des asser- 
tions précédentes qui ne fut fausse, si on la prenait 
dans un sens absolu ; mais presque tous les vrais sa- 
vants que compte dans son sein le corps enseignant 
seront eux-mêmes, j'imagine, d'accord avec moi pour 
regretter de voir la direction qu'ils donnent si peu 
suivie. L'enseignement de nos facultés des lettres, 
dans son ensemble, est moins celui de la science 
moderne que celui des rhéteurs du iv« ou du v« siè- 
cle, et souvent je me figure que, si les grammairiens 
contemporains d'Ausone eutraient dans les salles de 



EN FRANCE. 101 

notre haut enseignement, ils croiraient entrer dans 
leur école. Paris est un centre si brillant, qu*on ne 
s*aperçoit pas de cette lacune ; mais, si l'on passe à 
la province, quel désert! A part quelques honorables 
exceptions, il ne sort des facultés de province rien 
d'original, rien de première main. Une ou deux ten- 
tatives qui se sont produites pour former ou continuer 
des écoles provinciales, bien que révélant une acti- 
vité louable, ont décelé un manque de sérieux, une 
puérilité, une fausseté de jugement, qui attristent. 
Strasbourg seul, par suite de ses institutions protes- 
tantes, a gardé une forte tradition d'études propres 
et de solides méthodes. A cela près, toute la produc- 
tion scientifique va de plus en plus se concentrant à 
Paris. On ne cherche, on ne trouve que là. Cette bril- 
lante Alexandrie sans succursales m'inquiète et m'ef- 
fraye. Aucun atelier de travail intellectuel ne peut 
être comparé à Paris ; c'est une ville faite exprès 
pour l'usage des gens d'esprit; mais qu'il faut se dé- 
fier de ces oasis au milieu d*un désert! Des dangers 
perpétuels les assiègent. On coup de vent, une source 
tarie, quelques palmiers coupés, et le désert reprend 
ses droits. 

N'hésitons donc pas à le dire : il y a là une infé- 
riorité dont il importe de se préoccuper. Dans les 
voies nouvelles où est entré l'esprit européen depuis 



102 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

cent ans, la France cesserait de garder son rang, si 
elle s'en tenait à ses vieilles traditions de spirituelle 
légèreté. Admettons que la France soit aujourd'hui 
aussi spirituelle qu'elle l'était autrefois; il est bien 
sur au moins que son genre d'esprit n'est pas aussi 
goûté. Ce n'est plus cet esprit qui fait la loi en Eu- 
rope. Le groupe nombreux d'hommes intelligents qui 
travaillent avec ardeur et succès à tirer l'Angleterre 
de ses habitudes arriérées est tourné tout entier du 
côté de l'Allemagne. L'Italie, la Grèce, qui s'éveillent, 
ne vont pas à l'école de la France ; elles vont à l'école 
de l'Allemagne. La Russie y est depuis cent ans et y 
reste. Or, c'est justement le privilège de la France de 
savoir se plier à tout et d'exceller même en ce qu'elle 
emprunte. La France, à l'heure qu'il est, est assez 
* ignorante : elle croit qu'on lui dit des choses hardies 
quand on lui parle de choses élémentaires; mais, 
qu'on ne s'y trompe pas, demain elle sera pas- 
sée maîtresse. On dirait une femme qui d'abord vous 
écoute sans vous comprendre, puis tout à coup vous 
prouve par un mot juste, vif, profond, qu'elle a tout 
compris, et qu'en un moment elle a deviné ce qui 
vous a coûté de longs efforts. En une heure, la France 
peut ainsi réparer toutes ses fautes passées. Il y a 
dans le naïf étonnement que lui inspirent les nou- 
velles études quelque chose de si spirituel, qu'un 



EN FR4NGE. i03 

pédant même en serait désarmé. Seulement, ne nous 
imaginons pas que, pour soutenir notre réputation, 
nous soyons obligés d'être superficiels. Nos pères ne 
l'étaient pas tant qu'on le dit; en tout cas, ils l'étaient 
sans effort. La légèreté a un premier charme ; mais 
il n'y faut pas trop appuyer. Gardons-nous de ce que 
madame de Staël a quelque part appelé le pédantisme 
de la légèreté. 



IIL 



En soumettant ces réflexions aux personnes qui 
s'occupent des choses de l'esprit, on n'a nullement 
prétendu faire la critique d'aucune administration. Ce 
qui est arrivé est arrivé fort logiquement; personne 
n'en est responsable, et en tout cas ceux qui peuvent 
le plus justement s'en laver les mains sont ceux qui 
n'ont fait que recueillir l'héritage d'un long passé. En- 
core moios a-t-on voulu demander des réformes, ou 
même en indiquer. Je crois peu à Tefficacité des rè- 
glements ; non qu'ils soient indifférents, mais rare- 
ment le bien qui résulte des réformes compense Tin- 
convénient de changer ce qui est établi. Je conçois 
une administration idéale qui ne ferait pas un seul 



104 LUNSTRUCTION SUPÉRIEURE 

arrêté nouveau, et se bornerait à un choix de person- 
nes. Les hommes sont tout ; les règlements, très-peu 
de chose. Les conditions de notre enseignement su- 
périeur tiennent d'ailleurs si profondément aux lois 
fondamentales de la société française sortie de la Ré- 
volution, qu'il ne faut songer à aucune modification 
radicale. Limiter la gratuité et la publicité absolues 
de cet enseignement semblerait illibéral. Le trans- 
porter hors de Paris, créer en France des villes d'é- 
tude, des Gœttingue, des Heidelberg, paraîtrait à 
plusieurs une pensée si folle, qu'il est inutile de la 
discuter. Or, toute la direction qu'a prise en France 
le système de l'enseignement supérieur est la suite 
de ces trois ou quatre conditions fondamentales. Faut- 
il donc renoncer à voir la France dotée de ces grands 
établissements scientifiques qui font la gloire des 
pays étrangers? Non, sans doute. Les cadres existent; 
une administration éclairée, également attentive à 
toutes les parties de ses attributions, persuadée que 
le devoir de l'État est double, qu'il doit à la lois 
répandre les connaissances et les étendre, une telle 
administration, dis-je, saurait tirer parti des res- 
sources infinies que la France possède. Deux ou 
trois circonstances récentes me semblent de nature 
à faciliter cette tâche et à élever chez nous le niveau 
de l'enseignement supérieur. 



EN FRANCE. 105 

Je mets sur la première ligne la liberté accordée 
en principe à un enseignement libre, (Tun caractère* 
à la fois attrayant et élevé, de se former à côté de 
celui de TÉtat. Si , comme on doit l'espérer, cette 
excellente institution est destinée à prendre des dé- 
veloppements, on en peut attendre les plus heureux 
effets ^. Tout éveil est salutaire, et telle est la mira- 
, culeuse efficacité de la liberté, qu'elle profite à tous, 
mênie à ceux dont elle semble blesser les privilèges. 
Dans mon opinion, personne ne retirera plus d*aVan- 
ti^es de ces sortes de cours libres que l'enseignement 
de l'État. La charge d'amuser et d'instruire un pu- 
blic aimable et spirituel étant devenue ce qu'elle doit 
être, c'est-àndire une industrie libre, permise, en- 
couragée même , les titulaires des grandes chaires 
seront plus à l'aise pour vaquer à leurs austères 
devoirs. L'État ne doit l'amusement à personne. 

11 doit l'instruction élémentaire à tous; il doit de 

..... fc. - 

plus la haute instruction destinée 4 aifr^^etit nom- 
bre, mais dont les bienfaits retombent sur tous. On 
peut sérieusement espérer que les établissements 
d'instruction supérieure gagneront à être ainsi débar- 
rassés d'un public qui les faussait. Rendus à leur 
vraie destination, qui est de continuer la tradition de 

i. Ceci fut écrit en 1864. Les espérances qu'on formait alors ne se 
•ont guère réalisées. 



106 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

la haute culture, ils songeront moins à attirer la foule 
qu'à faire des élèves. L'idée de l'autorité scientifique, 
qui manque si profondément en France, s'étendra et 
se fortifiera. 

Une distinction d'ailleurs s'établira de plus en plus. 
Que les chaires de facultés continuent à avoir pour 
but principal de répandre les vérités acquises, la 
science déjà faite, nous n'y voyons pas d'inconvé- 
nient; mais qu'on ne sacrifie pas à ce besoin légitime 
d'une exposition élégante et claire la science en voie 
de se faire, l'enseignement dont le but principal est 
de découvrir des résultats nouveaux. Que le Collège 
de France redevienne ce qu'il fut au xvi* siècle , ce 
qu'il a été depuis à plusieurs reprises, le grand cha- 
pitre scientifique, le laboratoire toujours ouvert où 
se préparent les découvertes, où le public est admis 
à voir comment on travaille, comment on découvre, 
comment on contrôle et vérifie ce qui est découvert. 
Les cours intéressants ou simplement instructifs n'y 
sont pas à leur place ; il ne doit pas y être question 
de programmes formant un ensemble. Les cadres 
mêmes du Collège doivent varier sans "cesser A 
part un certain nombre de chaires , qui ont tou- 
jours leur raison d'être , car elles représentent de 
grandes divisions scientifiques où le travail se con- 
tinue de siècle en siècle, les titres des chaires de- 



EN FRANCE. 107 

vraient être pour la plupart mobiles, correspondant 
à la tâche de chaque jour. 11 ne faut pas s'obliger ici 
à des symétries imaginaires, ni tenir à ce que toutes 
les branches de renseignement soient représentées. 
Certes, Dieu me garde d'indiquer uneseule des chaires 
actuellement existantes dont on pût désirer la sup- 
pression, puisqu'il n'en est pas une qui ne soit oc- 
cupée par un homme d'un rare mérite; n'est-il pas 
cependant regrettable qu'aucun vide ne se soit en- 
core produit qui ait permis de créer une chaire de 
zend, une chaire de littérature védique, et surtout 
une chaire de langues et de littératures celtiques? Ce 
dernier point est pour les amis des études savantes 
l'objet d'amërës réflexions. Il n'y a pas en Allemagne, 
je ne dis pas une université, mais une école d'un 
ordre élevé, qui n'ait sa chaire de langues et de lit- 
tératures germaniques anciennes. Serait-ce que les 
Lingues celtiques possèdent moins de monuments, 
qu'elles donnent lieu à des problèmes de critique 
moins intéressants et moins variés? Non certes. Les 
textes écrits dans les quatre dialectes celtiques for- 
ment une masse presque égale à celle des anciens 
textes germaniques; ils remontent presque aussi 
haut, et, sous le rapport de l'intérêt historique et 
poétique, ils sont, selon moi, supérieurs. Eh bien, ces 
trésors nationaux sont chez nous oubliés. Il a suffi de 



108 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

quelques exagérations niaises, des ridicules d'une 
ou deux académies celtiques au commencement de 
ce siècle pour jeter un discrédit complètement injuste 
sur ces études : nos vieilles langues indigènes ne 
jouissent pas du même honneur que le turc et le 
javanais; elles n'ont jamais été représentées dans 
notre haut enseignement. 

Un riche Collège de France'où rien ne soit donné 
à la frivolité, dont Texistence soit à peine connue 
du grand public, bien que personne n'en soit exclu, 
voilà donc le grand remède à cette infériorité dans les 
hautes études qu'un peuple jaloux d'être envié par 
les autres ne saurait patiemment souffrir. La raison 
qui fit créer le Collège de France au xvi* siècle est 
celle qui doit le faire durer. La Renaissance avait créé 

une foule d'études et de méthodes auxquelles l'Uni- 
versité refusait l'entrée dans ses établissements. Fran- 
çois P% au lieu de combattre directement par des 
mesures administratives l'esprit routinier de l'unîverr- 
sité, créa à côté d'elle un établissement rival, où les 
études nouvelles que l'on repoussait trouvèrent un 
asile. Que faire pour rendre le Collège de France à 
cette haute destination ? Reprendre l'esprit de Fran- 
çois I^'^et de Henri II, y appeler les hommes qui, dans 
les sciences physiques et mathématiques, ou dans les 
sciences historiques et philologiques, sont en voie de 



EN FRANCE. 100 

créer. Qu'aucune branche nouvelle d'études ne se 
manifeste en France sans qu'immédiatement elle soit 
représentée au Collège par son fondateur. Il n'est nul- 
lement nécessaire que les chaires du Collège de France 
représentent le cadre encyclopédique de l'enseigne- 
ment. Ce qui est essentiel, c'est qu'elles représentent 
l'état du mouvement scientifique. Lebufdu Collège 
de France étant moins de fournir une série complète 
de cours que de maintenir la grande tradition des 
recherches de première main, les leçons du profes- 
seur, pour un grand nombre d'enseignements, ne de- 
vraient constituer qu'une partie de ses devoirs. Le 
Collège de France n'a jamais été plus florissant qu'à 
l'époque où il n'avait pas de bâtiment à lui S et où 
x^haque professeur réunissait à son domicile les dis- 
ciples désireux de l'entendre. L'essentiel serait que 
l'homme voué à une série de recherches nouvelles 
formât autour de lui une école qui travaillât sous sa 
direction. Les laboratoires atteignent très-bien ce 
but pour la chimie, la physique, la physiologie. 
Peut-être pour l'enseignement philologique serait-il 
opportun de créer quelques bourses a d'auditeurs 

1. n importe, en efTet, d'obserrer que Tancien «t lecteur royal » 
était uniquement pensionné pour répandre et perfectionner de la 
DaçoD qu'il jugeait la meilleure les études qu*il représentait. Le 
CoUége n*a commencé à avoir un local que sous Louis Xllf. 



110 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

pensionnaires », qui permettraient à des jeunes gens 
studieux de suivre durant un certain nombre d'années 
des études qui sont d'abord complètement improduc- 
tives. La vie modeste du jeune savant étant devenue 
beaucoup plus difficile depuis les récentes transfor- 
mations de la vie parisienne, il s'ensuivra un grand 
déchet pour la haute culture, si l'on n'y porte remède 
par des précautions sagement ménagées. 

A plusieurs, de tels soucis pour des études en ap- 
parence humbles et obscures paraîtront superflus. Le 
gi'and danger de nos sociétés, ce sont les courtes vues. 
On ne songe qu'à un seul âge. « Depuis cinquante ans, 
a dit très-bien M. BiotS les sciences physiques et 
chimiques ont rempli le monde de leurs merveilles. 
La navigation à vapeur, la télégraphie électrique, l'é- 
clairage au gaz ou celui qu'on obtient par la lumière 
éblouissante de Télectricité, les rayons solaires deve- 
nus des instruments de dessin, d'impression, de gra- 
vure, cent autres miracles humains que j'oublie, ont 
frappé les peuples d'une immense et universelle ad- 
miration. Alors, la foule irréfléchie, ignorante des 
causes, n'a plus vu des sciences que leur résultat, 
et, comme le sauvage, elle aurait v.olontiers trouvé 
bon qu'on coupât l'arbre pour aivoir le fruit. Allez 

1. Journal des Savants, mars 1854, et Mélanges scientifiques et 
littéraires, t. I"", p. 469-470. 



EN FRANGE. ill 

donc lui parler d'études antérieures, de théories phy- 
siques, chimiques, qui, longtemps élaborées dans le 
silence du cabinet, ont donné naissance à ces prodiges. 
Vantez-lui les mathématiques, ces racines généra- 
trices de toutes les sciences positives. Elle ne s'ar- 
rêtera pas à vous écouter. A quoi bon des théoriciens? 
Lagrange, Laplace, ont-ils créé des usines ou des in- 
dustries? Voilà ce qu'il fautl Elle ne veut que jouir. 
Pour elle, le résultat est tout ; elle ignore les antécé- 
dents et les dédaigne. Gardons-nous, tous tant que 
nous sommes qui cultivons les sciences, de nous lais- 
ser troubler à ce bruit des exigences populaires. Pour- 
suivons avec une invariable persévérance notre pa- 
tient travail d'exploration, sans les écouter. » 

C'est moins la foule ignorante qu'une médiocrité 
prétentieuse et mesquine qui fait le raisonnement 
jj^ustement blâmé par M. Biot; mais il est très-vr^d 
que ce faux raisonnement est le véritable danger des 
sociétés modernes, surtout de la société française. Ce 
qui est brillant et actuel a chez nous trop d'avan- 
tages sur ce qui est à longue portée. La solidité en à 
beaucou]^ souffert. Certes nous savons plus de choses 
que le xvii® et le xviii° siècle; le monde s'est pour 
nous infiniment élargi, l'histoire surtout, comme nous 
la concevons, n'a presque rien de commun avec ce 
qu'on appelait de ce nom ; mais la discij^lins.intel* 



112 L'INSTRUCTION SUPÉRIflURE 

lectuelle était plus forte autrefois. Quelle applica- 
tion! quel sérieux! et, au milieu de singulières peti- 
tesses, quel goût de la vérité ! Les classes sociales 
étaient à quelques égards mieux ordonnées. La ma- 
gistrature, le clergé, les institutions monastiques 
fournissaient aux hommes laborieux d'excellentes 
formes d'existence. En s' obligeant à remplacer tout 
cela, le budget a accepté un lourd héritage. Qu'il n*y 
manque pas tout à fait ; que l'État fasse pour la cul- 
ture scientifique ce qu'il fait pour les choses indis- 
pensables qui seraient négligées s'il ne s'en mêlait. 
Les forêts disparaîtraient, si on les abandonnait à la 
spéculation privée; il en faut cependant, et voilà 
pourquoi on les cultive comme choses d'État. 11 en 
est de même de la haute science. Elle ne périrait pas 
sans doute, si l'État en France l'abandonnait : grâce 
à la division de l'Europe et aux bieniaisantes rivalités 
qu'elle porte en son sein , grâce surtout à l'initiative 
individuelle et aux grandes fortunes qui, en Angle- 
terre particulièrement, sont venues en des mains in- 
telligenles, l'avenir du libre développement de l'es- 
prit est assuré ; mais il y va de l'honneur de notre 
pays. L'intkne persuasion que le monde nous admire 
ne suffit pas : il faut prouver par des effets qu'on 
tient sa place dans le genre de culture d'esprit que 
l'Europe a définitivement préféré. 



EN FRANCE. 113 

Certes il serait fort puéril d'espérer que la France 
modifiera son caractère ; il serait même téméraire de 
!e souhaiter. Elle est charmante comme elle est. Au- 
.^it-on la baguette des fées, il faudrait trembler avant 
de toucher à ces choses complexes où tout se tient , 
où les qualités sortent des défauts, et où Ton ne 
peut rien changer sans faire crouler l'ensemble. Mais 
le moyen d'être vraiment soi-même n'est pas de cul- 
tiver ses défauts. La grandeur de la France est de 
renfermer les pôles opposés. La France est la patrie 
de Casaubon, de Descartes, de Saumaise, de Du 
Gange, de Fréret. La France a été une nation sérieuse 
aux époques où elle était le plus spirituelle; on pour- 
rait même soutenir qu'elle était plus spirituelle quand 
elle était plus sérieuse, et que ce qu'elle a perdu en 
solidité^ elle ne l'a pas gagné en véritable agré- 
ment. Gardons, je le veux bien, la tradition de l'es- 
pritfrançais, mais gardons-la tout entière. N'espérons 
pas surtout que nous exercerions désormais sur l'Eu- 
rope Faction que nous avons exercée au xvii® et au 
ivm* siècle en nous renfermant dans nos vieilles habi- 
tudes. La culture intellectuelle de l'Europe est un 
vaste échange où chacun donne eti^çoit àson tour, où 
l'écolier d'hier devient le maître d'aujourd'hui. C'est 
un arbre où chaque branche participe à la vie des au- 
tres, où les seuls rameaux inféconds sont ceux qui 

8 



r 



114 L'INSTRUCTION SUPÉRIEURE 

s'isolent et se privent de la communion avec le tout. 
La grande expérience que la France accomplit de- 
puis la fin du siècle dernier se poursuit dans Torclre 
intellectuel comme dans l'ordre politique. L'issue de 
cette expérience est tout à fait incertaine ; mais Usera 
sûrement glorieux de l'avoir tentée. La démocratie à 
la manière française peut-elle constituer en politique 
une société forte et durable? Peut-elle constituer 
dans l'ordre intellectuel une société éclairée, qui ne 
soit pas dominée par les charlatans, où le savoir, la 
raison, la supériorité d'esprit aient leur place, leur 
autorité légitime et leur prix? Voilà ce qu'on saura dans 
cent ans, et on le saura grâce à la France. Je suis de 
ceux qui croient à l'avenir delà démocratie; mais ces 
sortes de prévisions sont toujours sujettes à beau- 
coup de doutes, car les choses humaines sont trop 
compliquées pour qu'on puisse être sûr de tenir à la 
fois toutes les données du problème , et d'ailleurs la 
volonté des grands hommes vient de temps en temps 
déjouer les calculs. En tout cas, il faut continuer l'ex- 
périence. Félix culpa! Cette audace qui parfois nous 
enlève les avantages des gens sensés fait notre gran- 
deur. Beaucoup d'excellents esprits, à la vue des cri- 
ses périodiques, suivies d'abattements, qui semblent 
le régime de notre pays, voudraient imiter ceux qui 
n'ont pas péché, ou bien user de remèdes capables 



/ 



EN FRANCE. 115 

de nous rendre le calme. Ce calme serait la mort. La 
France ne sdt pas être médiocre. Si on veut travail- 
ler à la rendre telle, on n'y réussira pas; ce n'est pas 
médiocre, c'est nulle et inférieure à tous qu'on la 
rendrait. N'arrêtons donc pas cette fièvre glorieuse, 
qui est le signe de notre noblesse. Prenons garde seu- 
lement qu'un accès n'emporte le malade, ou ne le 
frappe d'une incurable débilité. La solide culture de 
l'esprit, une vigilante attention donnée aux intérêts 
permanents des sociétés, une perpétuelle appréhen- 
sion de céder aux vues superficielles qui trop souvent 
surprennent les jugements de la foule, sont les contre- 
poids au moyen desquels on préviendra quelques- 
unes des chances mauvaises d'une situation pleine de 
péril. 






L'INSTITUT DE FRANCE. 



L'Institut est une des créations les plus glorieuses 
de la Révolution , une chose tout à fait propre à la 
France. Plusieurs pays ont des académies qui peuvent 
rivaliser avec les nôtres par l'illustration des per- 
sonnes qui les composent et par l'importance de leurs 
travaux; la France seule a un Institut, où tous les 
efforts de l'esprit humain sont comme liés en faisceau, 
où le poëte, le philosophe, l'historien, le philologue, 
le critique, le mathématicien, le physicien, l'astro- 
nome, le naturaliste, l'économiste, le jurisconsulte, 
le sculpteur, le peintre, le musicien, peuvent s'ap- 
peler confrères. Deux pensées préoccupèrent les 
hommes simples et grands qui conçurent le dessein 
de cette fondation toute nouvelle : l'une admirable- 
ment vraie, c'est que toutes les productions de l'es- 



118 L'INSTITUT DE FRANCE- 

prit humain se tiennent et sont solidaires l'une de 
l'autre ; l'autre, plus critiquable, mais grande encore 
et en tout cas tenant à ce qu'il y a de plus profond 
dans l'esprit français, c'est que les sciences, les let 
très et les arts sont une chose d'État, une chose que 
chaque nation produit en corps, que la patrie est 
chargée de provoquer, d'encourager et de récom- 
penser. « 11 y a pour toute la République un Institutna- 
tional chargé de recueillir les découvertes, de perfec- 
tionner les arts et les sciences (loi du 22 août 1795). » 
L'avant-dernier jour delà Convention (25 oct. 1795), 
parut la loi destinée à réaliser cette pensée pleine 
d'avenir. L'objet de l'Institut est le progrès de la 
science, l'utilité générale et la gloire de la Républi- 
que, n rend compte tous les ans au Corps législatif 
àes progrès accomplis. Il a son budget, ses collections, 
ses prix; il confie des missions, patronne les établis- 
sements scientifiques et littéraires. Pour la formation 
du noyau primitif de ses membres, il fut décidé que 
le Directoire exécutif nommerait quarante-huit per- 
30imes, soit un tiers des titulaires : ceux-ci nomme- 
raient les deux autres tiers au scrutin. 

Trois honnmes contribuèrent surtout à tracer ces 
grandes lignes, auxquelles il faudra revenir toutes 
les fois que Flnstitut voudra renouveler sa jeunesse: 
ce furent Lakanal , Daunou , Camot. Malheureuse- 



L'INSTITUT DE FRANCE. 119 

ment, la France était alors à l'état d'un malade 
qui sort épuisé d'un accès de fièvre. Des branches 
entières de la culture humaine avaient été balayées. 
Les sciences morales, politiques, philosophiques 
étaient profondément abaissées. La littérature était 
presque nulle. Les sciences historiques et philolo- 
giques ne comptaient que deux hommes éminents, 
Silvestre de Sacy et d'Ansse de Villoison. En re- 
vanche, les sciences physiques et mathématiques 
étaient à un des moments les plus glorieux de leur 
développement. Les divisions de l'Institut en classes 
et en sections se ressentirent de cet état de choses. 
Les classes étaient au nombre de trois. L'une 
répondait exactement à l'Académie des sciences 
actuelle, ' et présentait à peu près les mêmes sec- 
tions. La seconde s'appelait classe des <( sciences 
morales et politiques » . Elle répondait à l'Académie 
qui porte aujourd'hui le même nom et à une petite 
partie de notre Académie des inscriptions et belles- 
lettres. La troisième classe s'appelait « littéra- 
ture et beaux-arts ». Elle embrassait ce que nous 
appelons maintenant Académie française, Académie 
des beaux-aits et la plus grande partie de l'Aca- 
demie des inscriptions. La grande erreur de cette 
division était de ne pas admettre l'existence des 
sciences historiques. A dire vrai, ceux qui la firent 



120 L'INSTITUT DE FRANCE. 

étaient excusables : ces sciences alors existaient à 
peine en France. Les sciences historiques supposent 
de longues traditions, une société raffinée et, jusqu'à 
un certain point, aristocratique/La philosophie, d'un 
autre côté, ne se commande pas et ne se laisse 
point classer. Quelque chose d'un peu écolier, sen- 
tant le pédagogue, présida à toute cette distribution 
primitive. La deuxième classe avait une section 
appelée « Analyse des sensations et des idées. » 
Six personnes étaient toujours occupées à ce difficile 
labeur. La troisième classe comprenait huit sections 
qui s'appelaient : « Grammaire, Langues anciennes. 
Poésie, Antiquités et monuments. Peinture, Sculp- 
ture, Architecture, Musique et Déclamation.-^» 

Cette organisation primitive dura six ans. Divers 
règlements vinrent successivement la compléter. La 
loi du à avril 1796 régla le mode des élections; elles 
étaient à trois degrés. Les sections faisaient des pré- 
sentations aux classes, celles-ci en faisaient a l'In- 
stitut entier, leqiïel votait en dernier ressort. On ne 
pouvait être membre à la fois de plusieurs classes. 
Le droit de présentation pour les vacances dans toutcn 
les grandes écoles de l'État fut attribué aux classes 
correspondantes. Enfin, par cette même loi fut dé- 
volue à r Institut la continuation des grands recueils 
commencés sous la royauté par l'Académie des 



L'INSTITUT DE FRANCE. 121 

sciences et par TAcadémie des inscriptions et belles- 
lettres. On jugea que, dans une société où, en haine 
des corporations, on avait tout rendu individuel et 
viager, l'Institut avait seul assez de continuité pour 
accepter Théritage de ces grands travaux; pensée 
juste et féconde, dont il faut principalement faire 
honneur à Camus. 

Le premier consul, cependant, voyait de mauvais 
œil un corps libre, borné, il est vrai, à la pure spécu- 
lation, mais se mouvant sans limites ni entraves dans 
le vaste champ des choses de l'esprit. Quelques dé- 
fauts sensibles s'étaient d'ailleurs manifestés dans le 
plan primitif. Le 23 janvier 1803, une organisation 
nouvelle, inspirée par Ghaptal, vint modifier l'œuvre 
de la Convention. L'approbation du premier consul 
fut requise pour toutes les élections. Le nombre des 
classes fut de quatre. La première répondait à notre 
Académie des sciences; la deuxième (langue etlitté- 
rature françaises ) , à l'Académie française ; la troisième 
(histoire et littérature anciennes), à notre Académie 
des inscriptions; la quatrième, à l'Académie des 
beaux-arts. A beaucoup d'égards, cette division était 
meilleure que celle de 1795. Sous une forme chétive 
encore, elle créait une place aux sciences historiques. 
Elle détruisait l'agglomération disparate de spécia- 
lités sans lien entre elles, que la loi de 1795 avait 



122 L'INSTITUT DE FRANCE. 

établie sous le nom de troisième classe. Dans la 
classe de langue et de littérature françaises» et dans 
celle d'histoire et de littérature anciennes, lessectioni 
intérieures, toujours funestes aux corps savants, fu- 
rent supprimées. La création des secrétaires perpé- 
tuels donna plus de suite aux tiavaux. La continua- 
tion des recueils diplomatiques, legs de l'ancien 
régime et en particulier de la savante Congrégation 
de Saint-Maur, fut dévolue à la troisième classe. Mais 
F esprit général de cette organisation nouvelle était, 
sous d'autres rapports, bien étroit. Les sciences mo- 
rales et politiques se trouvèrent écartées des travaux 
de l'Institut. La première classe n'eut le droit de 
s'occuper de ces sciences que « dans leur rapport avec 
l'histoire ». On sent la volonté systématique de dé- 
couronner l'esprit humain, de réduire la littérature 
à de puérils exercices de rhétorique. Les sciences 
physiques et mathématiques gardèrent la supério- 
rité que leur assuraient des hommes tels que Laplace, 
Lagrange, Monge, BerthoUet. Mais la nullité littéraire 
et philosophique devint déplorable ; les sciences his- 
toriques, de leur côté, se développèrent d'une façon 
pénible. C'était la faute du temps, plus que celle du 
gouvernement. Celui-ci prit l'initiative de quelques 
fondations utiles. La continuation de Y Histoire Hué-' 
raire de la France^ précieux recueil commencé par 



L'INSTITUT DE FRANCE. 123 

les Bénédictins, fut décrétée en 1807 sur la pi'opo- 
sition de M. de Cbampagny. 

L'organisation de l'Institut, inaugurée en 180S, 
dura jusqu'en 1816* Le 21 mars de cette année, une 
ordonnance du roi Louis XVIII porta à l'Institut 
un coup bien plus grave que celui du 23 janvier 
1808. Fondation révolutionnaire, l'Institut déplaisait 
aux hommes exaltés de ce temps. Un moment on 
songea à le supprimer et à rétablir les académies de 
l'ancien régime. Un parti de conciliation prévalut. 
« La protection que les rois nos aïeux ont constam- 
ment accordée aux sciences et aux lettres nous a tou- 
jours fait considérer avec un intérêt particulier les 
divers établissements qu'ils ont fondés pour honorer 
ceux qui les cultivent : aussi n'avons-nous pu voir 
sans douleur la chute de ces académies qui avaient 
si puissamment contribué à la prospérité des lettres, 
et dont la fondation a été un titre de gloire pour nos 
augustes prédécesseurs. Depuis Tépoque où elles ont 
été rétablies sous une dénomination nouvelle, nous 
avons vu avec une vive satisfaction la considération 
et la renommée que l'Institut a méritées en Europe. 
Aussitôt que la divine Providence nous a rappelé sur 
le trône de nos pères, notre intention a été de main- 
tenir et de propager cette savante compagnie ; mais 
nous avons jogè convenait de rendre à chacune de 



124 L'INSTITUT DE FRANCE. 

ses classes son nom primitif, afin de rattacher leur 
gloire passée à celle qu'ils ont acquise, et afin de 
leur rappeler à la fois ce qu'elles ont pu faire dans 
des temps difficiles, et ce que nous devons en at- 
tendre dans des jours plus heureux. » 

Yoilà un fort bon langage, et qui semble nous 
porter bien loin de l'œuvre mesquine de Chaptal et 
du premier consul. Malheureusement, le gouverne- 
ment de Louis XVllI démentit son apparente modé- 
ration, et, sous prétexte de reconstituer l'Institut, lui 
fitla'plus grande violence qu'il eût jamais subie. Jus- 
que-là, il n'y avait eu qu'une seule radiation parmi 
les membres de l'Institut, celle de Carnot, prononcée 
avec une déplorable légèreté à la suite du 18 fruc- 
tidor, et bientôt réparée. Le premier consul, en sup- 
primant la classe des sciences morales et politiques, 
n'avait privé personne du titre de membre de l'In- 
stitut. Tous ceux qui jouissaient de ce titre en 1803 
furent répartis entre les nouvelles classes établies à 
cette époque. Il n'en fut pas de même en 1816. 
\ingt-deux académiciens, entre lesquels le peintre 
David, l'évêque Grégoire, Monge, Carnot, Lakanal, 
Sieyès, furent privés d'un titre qu'ils honoraient par 
leur caractère ou leurs œuvres. Cette mesure de ven- 
geance et d'iniquité avait été provoquée par le comte 
de Yaublanc. En revanche, dix-sept personnes re- 



L'INSTITUT DE FRANCE. 125 

« 

çDrent, par ordonnance royale, un titre qui n'a toute 
sa valeur que quand il est décerné à un homme de 
lettres ou un savant par le libre suffrage de ses pairs. 
C'était là un triste début. La suite ne le démentit pas. 
Le brillant éclat littéraire du temps de la Restaura* 
tion, le puissant éveil des esprits qui firent de cette 
époque le commencement d'une nouvelle ère intel- 
lectuelle pour la France, ne doivent pas laisser ou- 
blier l'état d'infériorité où la science fut tenue sous 
Louis XVIII et Charles X. Une sorte de puérilité frappa 
en particulier l'académie qui représentait les études 
historiques. Le titre de gentilhomme de la chambre 
faissdt admettre un homme parmi les érudits. Ce n'est 
pas que l'organisation fût mauvaise. En réalité, on 
n'avait guère fait que changer le nom de deux aca- 
démies. La classe de langue et de littérature fran- 
çaises était devenue l'Académie française ; la classe 
d'histoire et de littérature anciennes avait repris le 
nom, compris de peu de personnes S d'Académie des 
inscriptions et belles-lettres. Les académies eurent 



i. Ce nom ne vient pas de ce que cette Académie 8*occupe d*in« 
scriptioDs. Il rient de ce que le premier noyau de la savante compa- 
gnie qui a rendu tant de services à Phistoire au xviii* siècle fut 
une commission formée au sein de l'Académie française, et char- 
gée de faire des inscriptions pour les médailles de Louis XIV. Cet 
objet devint bientôt accessoire, mais le nom resta. 



126 L'INSTITUT DE FRANCE. 

kur règlement particulier et furent plus distinctes. 
La grande unité de l'Institut, telle que la Convention 
l'avait rêvée, était brisée depuis 1803; peut-être 
était-oe là une conception impossible. Mais les «x- 
pulsions de 1816 ne sauraient être pardonnées. Au 
sein des diverses académies, surtout de l'Académie 
des inscriptions et belles-lettres, les préjugés poli- 
tiques et religieux du temps régnèrent, d'ailleurs, 
avec beaucoup d'intolérance. De précieuses qualités 
furent usées en intrigues. Les influences les plus ri- 
diculement incompétentes s'exerçaient au su de tous. 
ÎI. le duc de Berry, M. le duc d'Angoulême avaient 
leurs candidats. L'institution des membres lihrescréa 
pour l'avenir le germe de grandes difficultés. L'in- 
térêt des études sérieuses était le moindre souci d'à- 
cadémiciens hommes du monde, qui voyaient surtout 
dans lem' nomination le privilège de porter l'épée et 
un habit brodé. 

La révolution de 1830 amena des jours meilleiffs. 
Certes, si jamais la vengeance littéraire était permise, 
elle l'eût été au lendemain des journées de juillet. 
Le parti légitimiste avait énormément abusé de sa 
force. Il s'était montré rogue, étroit, malveillant. Il 
restait, quoique vaincu sur la place publique, en ma- 
jorité dans presque toutes les académies. Le gouver- 
nement du roi Louis-Philippe, avec une haute rai- 



L'INSTITUT DE FRANCE. 127 

8(Hi, se fia au temps et à la bonne direction qu'il 
comptait donner aux choses de l'esprit pour vaincre 
ces survivants d'un régime déchu. Il n'enleva ni ne 
conféra à personne le titre de membre de Tlnstitut. 
Mais, attentif à s'attacher les hommes de mérite, 
habile à traiter . les affaires de littérature et de 
science, il eut bientôt conquis dans les diverses aca- 
démies, par des moyens légitimes, l'influence qu'il 
eût peut-être vainement demandée à des radiations 
ou à des intrusions. 

Une mesure importante, qui fut prise sur la pro- 
position de M. Guizot, en 1832, mit cette sage con- 
duite dans tout son jour. Le mot de « sciences morales 
et politiques » avait disparu de T Institut depuis 
1803. On ne peut pas dire précisément que cette 
académie eût été supprimée, puisque tous les mem- 
bres en avaient été placés dans d'autres sections, 
et que les études historiques et géographiques qui 
furent d'abord attribuées à ladite classe avaient 
passé dans le domaine de la troisième classe, de- 
venue depuis 1816 Académie des inscriptions. Mais 
la philosophie, la morale, la législation, l'économie 
politique, la statistique, n'avaient pas de place offi- 
cielle dans l'Institut sous l'Empire et la Restauration. 
— En ce qui concerne la philosophie, cette lacune 
n'était pas fort à regi*etter. La philosophie de notre 



128 L'JNSTITUï DE FRANCE. 

temps n'est pas une science à part; c'est l'esprit gé- 
néral de toutes les sciences. Il est assez singulier 
iju'il y ait dans l'Institut une section de six per- 
sonnes s' appelant « section de philosophie ». En tout 
cas, une telle section serait à quelques égards mieux 
placée dans une académie scientiflque, vouée à la 
pure spéculation, que dans une académie compo- 
sée de magistrats, de politiques^ d'économistes, 
d'hommes préoccupés de l'utilité journalière et des 
principes qu'il faut aux peuples. Les six membres de 
la section de philosophie devraient être les six pen- 
seurs les plus éminents de leur temps, sans distinc- 
tion d'opinion. Dans deux cents ans, quand on fera 
le tableau de la philosophie du xix^ siècle , les noms 
des membres de la section dont il s'agit seront-ils 
les noms qui occuperont les premières places dans 
les récits de l'historien? On en peut douter. Auguste 
Comte n'a pas fait partie de ces représentants ofliciels 
de la philosophie. A l'heure qu'il est, \acherot. Ut- 
tré, Taine, ne figurent point parmi eux. — En ce qui 
concerne la morale, on peut s'étonner aussi de lavoir 
traitée comme une science à part. La morale n'est 
pas susceptible de progrès; on n'y fait pas de décou- 
vertes. — Quant à l'histoire, nous croyons qu'il y a 
des inconvénients à séparer le travail des documents 
origmaux du travail littéraire et philosophique. Il est 



L'INSTITUT DE FRANCE. iW 

à craindre que dans l'avenir cela ne constitue deux 
sections du travail bistoriquet l'une se faisant avec 
compétence par le paléographe, le diploniatiste, le 
philologue ; l'autre se faisant par des hommes de ta- 
lent sans spécialité. — Nous préférons donc la divi- 
sion pratiquée dans l'Académie de Berlin, où nos deux 
académies des sciences morales et des inscriptions ne 
font qu'une classe et constituent ce qu'on peut appe- 
ler l'Académie des sciences de l'humanité, en oppo- 
sition avec l'Académie des sciences de la nature. Mais, 
ces réserves faites, on ne peut que louer la façon li- 
bérale dont on procéda au rétablissement de la cin- 
quième classe. On rechercha les membres de Tan* 
- cienne académie, qui se trouvèrent au nombre de 
dix. (On oublia Lakanal, réfugié en Amérique depuis 
1815, et dont on ignorait l'existence, mais qui fut 
réintégré par élection en 1887, après son retour en 
France.) On leur adjoignit deux des correspondants 
de la classe qui, depuis, étaient devenus membres de 
l'Institut. Ces douze pei*sonnes complétèrent par 
des élections successives le nombre de trente titu- 
laires. Ainsi le gouvernement qui venait de créer une 
académie tout entière ne s'arrogea pas le pouvoir 
de nommer un seul membre. Cette réserve ne devait 
pas toujours être imitée. 
De 1830 à 18&9, l'Institut ne fit que gi*andir. L'A- 



130 L'INSTITUT DB FRANCE. 

cadéiuie des sciences, entraînée par M. Arago dans 
les voies d'une publicité peut-être exagérée, acquit 
une importance extraordinaire. Si le journalisme y 
prit dôs lors trop de place, si cette docte compagnie 
en ?int par moments à ressembler plus à une chambre 
de députés qu'à une académie, il ne faut pas oublier 
que c'est par là qu'elle devint ie centre scientifique 
de l'Europe. L'Académie des inscriptions fit des pro- 
grès bien plus incontestables. Eugène Bumouf et Le- 
tronne rivalisèrent avec les savants les plus exacts 
de l'Allemagne en méthode et en sagacité. Augustin 
Thierry développait en des œuvres accomplies sa fine 
et profonde manière d'entendre l'histoire. Entre les 
mains de Daunou, de Fauriel, et surtout du vrai bé^ 
nédictin de notre siècle, M. Victor Le Clerc S les tra- 
vaux de l'Académie furent conduits avec un soin et 
une activité inconnus jusque-là. 

Le gouvernement de 18A8 contkua envers l'In- 
stitut les traditions de 1830. Quelques changements 
sans portée furent introduits. La gravité des pro- 
blèmes sociaux qui s'agitaient donna de l'importance 
à l'Académie des sciences morales et politiques. On 
vit l'honnête général 'Gavaignac, en sa naïve con- 
ception des choses humaines, s'adresser à cette aca- 

1. On B*iDterdit de nommer ici dee membres vivants. 



L»IN8TITUT DE FRANCE. 131 

demie afin d'obtenir d'elle des traités pour combattre 
les erreurs socialistes/ Sûrement ces petits livres, 
qu'on a depuis réunis en un gros volume, n'eurent 
pas un seul lecteur parmi ceux qu'ils devaient con- 
vertir. On compromettait ainsi la dignité de la libre 
sdence, qui ne songe pas aux applications, en des 
luttes d*un autre ordre, qui s'accommodent mieux 
d'expédients que de philosophie. 

Les réactions qui suivirent ramenèrent Tlnstitut à 
ses paisibles travaux. Jamais peut*étre l'activité in- 
térieure n'y- fut plus grande que depuis 1862. Quel- 
ques dangers qui menacèrent un moment sa dignité 
et son indépendance furent habilement conjurés. 
Moins bien inspiré que ne le furent les ministres de 
1830 et de 1848, M. Fortoul essaya d'apporter de3 
restrictions aux libertés de l'Institut. Dès qu'on eut 
montré à l'empereur les conséquences de ces mesures, 
les choses ftirent ramenées à leur ancien état. Il ne 
resta de cette malheureuse tentative qu'une section 
nouvelle ajoutée à l'Académie des sciences morales, 
section dont, apparemment, le besoin n'était pas bien 
^nsible, puisque plus tard l'Académie l'a fondue 
dans les autres sections, avéb le consentement des 
membres et l'approbation du gouvernement. Dix 
personnes furent nommées par décret pour remplir 
les nouvelles places, ce qui ne. s' était pas vu 



132 L'INSTITUT DE FRANCE. 

depuis les plus mauvais jours de la Restauiation . 
Est-ce à dire que nous prétendions que l'Institut 
n'a besoin d'aucune réforme? Non certes; mais, avant 
de rien tenter à cet égard, les gouvernements feront 
bien de réfléchir beaucoup et de beaucoup consulter. 
Entre les réformes possibles, il en est deux qui nous 
paraissent surtout devoir être méditées. L'une serait 
relative à la division de certaines académies en sec- 
tions. Cette division, indispensable dans l'Académie 
des beaux-arts, est funeste aux académies scienti- 
fiques. Elle fait dominer dans les élections un esprit 
étroit de spécialité et de coterie. Les fondateurs des 
sciences nouvelles et ceux qui les cultivent sont ex- 
clus justement par ce qui fait leur gloire ou leur mé- 
rite. L'importance relative des sciences change, le 
nombre de ceux qui les cultivent varie. Le cadre des 
sciences qui était bon en 1795 ne saurait plus l'être 
de nos jours. En 1795, il pouvait être juste d'affecter 
six personnes à la botanique et six personnes à la 
chimie. Dira-t-on que l'importance relative de la 
botanique et de la chimie est maintenant ce qu'elle 
était alors? La conséquence de ces divisions inté- 
rieures est que certaines sections sont obligées, pour 
se recruter, de prendre des sujets de mérite secon- 
daire, tandis que d'autres sont forcées de se priver 
d'hommes de premier ordre. 



L'INSTITUT DE FRANGE. 133 

L'institution des membres libres semble aussi ap- 
peler une réforme. Sous l'ancien régime, cette insti- 
tution avait toute sorte de motifs d'exister. A tort 
ou à raison, notre société ne s'y prête pas. Selon 
l'idée qui présida à la création des membres libres, 
le membre libre est un haut personnage, aimant la 
science, la comprenant, la patronnant, n'ayant pas le 
temps de la cultiver, venant très-rarement aux séan- 
ces, ne songeant pas à s'occuper des affaires inté- 
rieures de l'académie, qu'il ne connaît pas, et qu'il a 
d'ailleurs la confiance de voir bien gérées par les 
membres ordinaires. Il n'est ni supérieur ni inférieur 
aux membres ordinaires i il est d'un autre rang et, 
si j'ose le dire, d'un autre état. Or, de nos jours, on 
voit des académiciens libres se plaindre de n'avoir 
pas toutes les charges des académiciens ordinaires. 
On voit poindre l'idée fausse et inconvenante que les 
académiciens libres sont des académiciens de second 
ordre. Certes, si une telle idée devait prévaloir, il 
vaudrait mieux procéder par voie d'extinction suc- 
cessive à la suppression des membres libres ; car 
l'égalité académique est le premier princî|)c d'un 
corps fondé sur l'estime réciproque et la bonne con- 
fraternité. 

Tel qu'il est, l'Institut est un des éléments essen- 
tiels du travail intellectuel en France. Le régime in- 



134 T/IX8TITUT DE FRANCE. 

tellectuel de la France ne saurait être ni celui de 
l'Angleterre, à plus forte raison de rAmériquei ni ce- 
lui de TAUemagne. Notre centralisation ne permet 
pas ces nombreuses et fortes universités, qui sont à 
la fois des académies et des corps enseignants, et 
d'où le génie allemand a tiré sa plus grande force. 
Chez nous, la science et l'enseignement sont choses 
distinctes, souventjalouses et ennemies, Le régime de 

* 

pure liberté intellectuelle, pratiqr'i par T Angleterre 
etTAmériqpe, pourrait encore moins nous convenir. 
Outre que ce régime a créé pour les pays où il règne 
une véritable infériorité en critique, il a Tinconvé- 
nient d'offrir au charlatanisme et à là sottise trop de 
facilités. Il y a une vraie science, il faut donc qu'il y 
ait une autorité scientifique. C'est en Allemagne que 
cette autorité existe au plus haut degré ; là, le char- 
latanisme et l'absurdité sont inAiilIiblement arrêtés 
dès les premiers pas. Chez nous, d'assez fortes mys- 
tifications peuvent se produire et réussir. La voix de 
la science sérieuse est parfois bien faible contre l'au- 
dace et l'imposture. Mais il y a une voix de la science, 
et, quand les clameurs de la mode sont tombées, cette 
voix continue de se faire entendre, et à la fm l'on n'en- 
tend plus qu'elle. Voilà pourquoi, malgré les plaintes 
perpétuelles de la basse opinion contre les académies 
scientifiques, ces académies finissent toujours par 



L'INSTITUT DE FRANCE. 135 

remporter, parce qu'elles sonHes gardiennes de la 
vraie méthode. Elles existent pour un petit nombre, 
mais ce petit nombre a raison, et il n* y a que la rai* 
son qui dure. 

On peut dire que le régime des choses de l'esprit 
en France doit résulter d'une sorte d'équilibre entre 
trois pouvoirs, dont aucun ne doit régner absolu- 
ment : le gouvernement, les académies, le public. 
Ces trois grands Mécènes ne sont pas toujours d'ac- 
cord, et leur division est justement la garantie de la 
liberté pour les penseurs, les écrivains et les cher- 
cheurs. Constituées en sénats irresponsables, les 
académies se montreraient souvent égoïstes et pas- 
sionnées. Le gouvernement, disposant de moyens 
d'action supérieurs aux leurs, corrige au besoin leurs 
injustes exclusions; le public, avec la grande cou- 
ronne qu'il a dans la main, le succès, console ample- 
ment les exclus. — Seul maître des choses de l'esprit, 
le gouvernement céderait trop souvent à des considé- 
rations personnelles, à des jugements superficiels. Les 
académies le ramènent à la saine appréciation des 
hommes ; le contrôle du public l'empêche de tout don- 
ner aux complaisances de cour, aux intérêts de parti. 
— Le public est souvent mauvais juge, il n'est pas 
capable d'apprécier certains mérites scientifiques. Le 
gouvernement et les académies sont là pour cKspenser 



130 L'INSTITUT DE FRANCE. 

les savants d'avoir besoin du public, pour favoriser 
ces travaux spéciaux qu'une cinquantaine de per- 
sonnes en Europe suivent et comprennent, pour faire 
justice des charlatans et des intrigants qui surpren- 
nent souvent les suffrages de la foule et la faveur des 
journaux. Nulle part plus que dans les choses de Tes- 
prit, l'unité du pouvoir n'est dangereuse : la liberté 
résulte de forces contraires, ne pouvant s'absorber 
et servant par leurs rivalités mêmes la cause du pro- 
grès. 



TROIS PROFESSEURS 



AU GOLLt^GE DE FRANCE. 



L 

RAMUS. 

Parmi les nombreuses monographies dont la Fa- 
culté des lettres de Paris, soit par les savants tra- 
vaux de ses membres et de ses agrégés, soit par le 
remarquable mouvement d'études qu'elle encourage, 
a enrichi l'histoire littéraire et philosophique, l'étude 
de M. Charles Waddington sur Ramus^ est une des 
plus dignes d'éloge : elle ajoute un chapitre curieux 
à l'histoire de la philosophie française et de l'uni- 
versité de Paris. Ramus ne saurait prétendre à la 
gloire de ces grands créateurs dont l'influence s'é- 
tend sur toute la ligne de l'esprit humain; mais peu 

1. Bamus (Pierre de la Bornée), sa Vie, ses Écrits et ses Opinions, 
par Charles Waddington, professeur agrégé de philosophie à la 
Facalté des lettres de Paris. — Paris, 1855. 



138 RAMUS. 

de maîtres ont eu plus d'importance dans Tencaînte 
des écoles. .A Ramus appartient le premier essai 
tenté pour tirer l'instruction du cercle étroit de la 
scolastique et pour faire parler aux sciences la lan- 
gue vulgaire. L'enseignement littéraire et rensei- 
gnement scientifique, dans leur opposition avec 
l'enseignement scolastique, doivent le tenir pour un 
de leurs pères. Le moyen âge n'a pas eu de plus 
ardent adversaire, et, comme presque tous les 
léformateurs, il fut victime de sa réforme. Sa mort 
déplorable, en effet, ne saurait être mise unique- 
ment sur le compte des passions religieuses, et 
Ramus doit être considéré bien plus comme un 
martyr de la bonne discipline de l'esprit humain 
que comme un martyr de la liberté de conscience. 
Le principal intérêt de Touvrage de M. Wadding- 
ton est dans le tableau vivant qu'il présente de Tétat 
des études et de l'Université au xvi* siècle. Ce 
tableau n'est pas flatteur : je ne sais si l'université 
de Paris compte dans ses longues et souvent glo- 
rieuses annales une époque de plus grand abaisse- 
ment. La Renaissance, fait essentiellement italien 
dans son origine, n'y avait pas encore pénétré. La 
routine, la paresse, le parti pris de repousser les 
études nouvelles avaient formé autour de cette 
grande institution d'infranchissables barrières; une 



nAMUS. 130 

scolastique formaliste et vide de sens occupait la 
place due aux études libérales, seules vraiment effi- 
caces pour la culture de l'esprit; les règlements, 
toujours funestes à renseignement supérieur, ne 
laissaient rien à l'initiative du maître. Le grief sans 
cesse renouvelé contre Ramus est que, dans son 
cours de philosophie, il se permettait parfois d'ex- 
pliquer des poètes et des orateurs : un professeur 
de philosophie ne devait citer qu'Aristote, c'est-à- 
dire les cahiers traditionnels où Von prétendait qu'é- 
tait renfermée la doctrine de ce philosophe. Le même 
Ramus ayant osé dire qii'Aristote n'avait pas bien 
défini la logique, un procès lui fut intenté, et un 
arrôt du roi, publié à son de trompe dans les rues 
de Paris, le déclara pour ce fait téméraire, arrogant, 
impudent, ignorant, homme de mauvaise volonté, 
médisant, menteur. Encore cet arrêt fut-il. trouvé 
beaucoup trop doux : Jacques Charpentier, prélu- 
dant aux violences qui devaient plus tard faire de 
lui un assassin, réclamait un exil perpétuel ; d'au- 
tres adressèrent au roi leurs plaintes et supplications, 
ce afin que, dans son amour pour les lettres et sa 
bienveillance pour les maîtres qui les enseignent, il 
voulût bien condamner cet homme aux galères »• 
Leur requête fut un moment prise au sérieux, car, 
plusieurs années après, Charpentier, dans une apo- 



140 RAMUS. 

Strophe adressée à Ramus, disait : a Ceux auxquels 
il souvient encore de ce temps disent que, si Ton 
n'eust adouci le roy, il vous eust dès lors envoyé 
plus loin semer vostre doctrine, et par adventure 
occupé en un lieu où vous n'eussiez eu le loisir de 
faire des animadversions sus Aristote. » 

Ce qu'il y a de curieux, c'est que François F*^, en 
rendant l'arrêt ridicule dont nous venons de parler, 
crut de la meilleure foi du monde soutenir sa répu- 
tation de restaurateur des études. On lui avait per- 
suadé que Raif)us en voulait aux auteurs anciens, 
qu'il couvrait de sa royale protection. « Étrange* 
contradiclion! dit M. Waddington. Voilà un roi qui 
avait, dit-on, de la sollicitude pour la philosophie, 
et qui la persécute outrageusement; ce môme roi se 
vante de protéger les sciences, et c'est pour en 
étouiïerle progrès; il s'appelle le « père des lettres», 
et il bâillonne un des écrivains qui ont fait le plus 
(Phonneur à la France du xvi* siècle. Telles sont 
les erreurs inévitables du pouvoir absolu quand 
il se mêle de ce qui ne le regarde pas. La pensée 
n'a pas de maître ici-bas : elle ne relève que d'elle- 
même. » Quant à l'Université, elle regarda la con- 
damnation de Ramus comme une victoire. Le texte 
de l'arrêt, imprimé en français et en latin, fut affiché 
dans tous les quartiers; on reprée.enta dans les col- 



RAMDS. Ul 

léges des pièces où Ramus était accablé d'outrages 
aux grands applaudissements des scolastiques qui 
y assistaient. 

£n présence d'un pédantisme aussi intolérant, la 
nature et la vraie destination du Collège de France 
apparaissent dans tout leur jour. La fondation de 
cet illustre établissement fut la conséquence de Yes- 
prit d'exclusion qui repoussait de l'Université toutes 
les études nouvelles, réclamées par les progrès du 
temps. Les études, ainsi chassées de renseignement 
officiel, allaient coloniser près de là; et ainsi, par le 
-concours de bannis, se forma la grande école qui a 
eu la gloire de représenter à diverses reprises la 
plus haute culture de Tesprit humain. Le grec se 
présenta d'abord ; mais l'Université, ne trouvant pas 
daas ses archives un texte qui peimit l'enseignement 
de cette langue, suspecte d'hérésie, considérant 
d'ailleurs que les bons docteurs ne l'avaient pas 
connue, ferma ses portes, et ce fut le Collège royal 
qui eut la chaire de Danès. L'hébreu s'offrit ensuite; 
mais l'hébreu n'était pas une des langues dont 
l'Université admît l'existence légale; l'hébreu fut 
repoussé, et le Collège royal eut la chaire de Va- 
table. Les canonistes et les professeurs de droit 
romain s' obstinant à soutenir que le droit français 
n'existait pas et ne pouvait être enseigné, le Collège 



142 RAMU8. 

de France eut la première chaire de droit national, 
fondée pour De Launai. Ramus ayant vainement 
essayé d'introduire dans la pliilosophie universitaire 
un esprit plus libéral, le roi Henri II, au lieu de 
l'envoyer aux galères selon la supplique de ses col- 
lègues, lui adressa une lettre pleine d'encourage- 
ments et d'éloges, pour lui annoncer qu'il venait de 
créer en sa faveur au Collège royal une chaire d'élo- 
quence à la fois et de philosophie, et qu'il l'auto- 
risait à y poursuivre ses études selon le plan qu'il 
s'était tracé. 

Telle fut à l'époque de sa fondation et telle est 
encore de nos jours la raison d'être de ce grand 
établissement, dont la destination est en général si 
peu comprise. Loin de faire double emploi avec les 
établissements de l'Université, comme on le suppose 
trop souvent, le GoUége de France répond à des 
besoins d'un autre ordre et qui tiennent si profon- 
dément au progrès de l'esprit humain, que la ma- 
nière plus ou moins fidèle dont il remplit sa mission 
peut être prise comme mesure du développement 
scientifique à un moment donné. Les époques où le 
Collège de France a compté dans son sein les chefs* 
du mouvement intellectuel ont été les époques fé- 
condes en grands résultats ; les moments où le Col- 
lège de France, transformé en succursale des éta- 



X 

RAM us. 143 



blissements. ordinaires , n'a fait que répéter des 
doctrines reçues sans poursuivre aucune méthode 
nouvelle^ ont été des temps de décadence scienti- 
fique* Un corps comme l'Université, — ai-je besoin 
de dire que je n'entends parler ici que de la tendance 
générale de l'institution, et non des personnes dis- 
tinguées qui peuvent en faire partie 7 — un corps, 
dis-je, comme l'Université, chargé d'enseigner à 
tous les degrés les études réputées classiques, est 
nécessairement un peu étroit dans ses jugements. 
Les nouvelles études ne doivent pas être téméraire- 
ment introduites dans le programme de l'instruction : 
il faut qu'un stage leur soit pour ainsi dire imposé, 
et il n'y a pas d'inconvénient à ce que l'enseigne- 
ment commun ne suive qu'avec une certaine mesure 
le progrès de la science ; autrement on s'exposerait 
à donner une sanction officielle à des hypothèses, 
et l'on s'obligerait à mener la jeunesse à travers 
les tâtonnements qui se produisent toujours au 
début d'un nouvel ordre de travaux. Toute corpo- 
ration d'ailleurs doit avohr ce qu'on appelle « l'es- 
prit de son état », et par conséquent une tradition 
chargée de maintenhr cet esprit. Or, la tradition 
dans .les choses intellectuelles dégénère en rou- 
tine, sans qu'il y ait de la faute de personne. 
L'esprit particulier de chaque état implique quel- 



144 RAMU8. 

que chose d'étroit> qui n'est pas la .libre allui*e 
de rhomme dégagé de tout lien de profession. Un 
corps enseignant t quel que soit le nombre des 
hommes illustres qu'il renferme, est obligé de con- 
server un peu de ce bon petit esprit à la ma- 
nière de RoUin, sage, honnête, ne péchant pas par 
trop de pénétration et de vivacité. La science a 
d'autres droits et d'autres devoirs ; les utiles bar- 
rières que réclame l'austère fonction de l'enseigne- 
ment seraient quelquefois pour elle des entraves ; la 
première condition qu'elle exige, pour porter ses 
fruits est la liberté. A côté des établissements où se 
garde le dépôt des connaissances acquises, il est 
donc nécessaire qu'il y ait des chaires indépen- 
dantes où s'enseignent , non les branches de la 
science qui sont faîtes, mais celles qui sont en voie 
de se faire, et oCi la grande originalité, qui dans 
l'enseignement proprement dit n'est pas une qualité 
indispensable, trouve sa juste place. S'il était per- 
mis de comparer des choses aussi différentes par 
leur nature, je dirais que le Collège de France, aux 
bonnes époques, a été à l'Université ce que les an- 
ciennes colonies des États-Unis ont été pour l'Angle- 
terre, un asile ouvert à tout ce qui ne se tiouve 
point à l'aise dans la mère patrie, et où des fonda- 
tions distinctes, en apparence sans lien les unes avec 



nAMU8. 1^5 

les autres, arrivent à constituer par la liberté un 
ensemble harmonieux. 

Jamais peut-être le Collège royal ne réalisa mieux 
ce beau programme que dans les premières années 
de sa fondation. Malheureusement» les factions reli- 
gieuses vinrent y porter le trouble et anéantir pres- 
que l'œuvre de François 1*'. Ramus, comme plusieurs 
de ses collègues, embrassa la Réforme ; c'était trop 
de deux haines contre un seul homme, à une époque 
où la haine ne s'assouvissait que dans le sang. En 
général, la bonne politique défend de conduire plus 
d'une opposition à la fois. Le monde, avec raison 
peut-être, a de telles antipathies contre les nova- 
teurs, que l'homme qui dévoue sa vie à une 
idée ne peut guère triompher qu'en succombant 
sous le poids des colères que les fortes individualités 
ont le privilège d'exciter autour d'elles. Le jour où, 
à la hsdne des partisans d'Aristote, qui étaient asâez 
modérés pour ne demander contre lui que les ga- 
lères, vint se joindre la hame du parti fanatique, qui 
en appelait aux massacres et aux bûchers, le pauvre 
Ramus fut perdu. On débuta par les destitutions 
et les tracasseries. « Les ennemis de Ramus, dit 
M. Waddington, n'avaient pas manqué de dire et de 
répéter qu'un professeur huguenot faisait tort à 
l'Université, et que les pères de famille ne voudraient 

10 



146 RAMUS. 

plus envoyer leurs enfants dans des collèges infectés 
par rhérésie. a Les parents» disait-on dans une 
« requête du mois d'août 1568, estoient divertis 
« d'envoyer leurs enfants aux collèges, pour la 
« crainte qu'ils avoient que par tels principaux et 
a pédagogues ils ne fussent divertis de la vraye 
« religion; dont procédoit une infinité d'inconvé- 
ii nients et mesme toute espérance ostée de pouvoir 
« remettre ladite Université en sa première splen- 
« deur et vigueur. » De là dans le corps enseignant 
tant d'épurations qui, au dire de certaines gens, 
devaient repeupler les écoles... Peut-être le lecteur 
est-il curieux de savoir ce que devinrent l'Université 
et le Collège royal, quand on en eut chassé par tant 
d'exorcismes et d'ordonnances tout ce qui sentait de 
près ou de loin rhérésie.., L'Université est sans 
doute plus florissante ? Il n'en est rien : des milliers 
d'étudiants qui naguère affluaient de tous les pays 
de l'Europe ont renoncé à venir sur une terre inhos- 
pitalière pour entendre des professeurs qui ne sont 
plus les premiers du monde, ou dont les doctrines 
intolérantes les elTrayent. Mais du moins les pères 
de famille catholiques ont-ils repris confiance ? en- 
voient-ils de nouveau leurs enfants dans les écoles 
purifiées? Pas davantage; ils les envoient chez les 
jésuites, par la raison très-simple que, si Ton cher- 



RAM us. ija 

che uBiquement dans T éducation les principes les 
plus purs du catholicisme^ personne, sous ce rap- 
port, ne saurait rivaliser avec la société fondée par 
Loyola. Écoutons du reste un témoin oculaire, assez 
peu suspect de favoriser cette société. Hubert Lan- 
guet, écrivant de Paris à son ami Camérarius, le 
26 août 1571, lui décrit en quelques mots l'état de 
renseignement : « Les études s^ relèvent un peu; 
a mais ceux qui professent notre religion j3ont exclus 
a de toutes les chaires. Les jésuites éclipsent en 
« réputation tous les autres professeurs, et peu à 
« peu ils font tomber les sorbonistes dans le mé- 
pris. » Quant au Collège de France, personne n'en 
parle à cette époque : Turnèbe est mort ; Ramus est 
condamné au silence ; Denis Lambin, intimidé par 
le nom de « politique » que lui donne Charpentier et 
par les dénonciations furibondes de ce dernier, 
Lambin s'exile, sous prétexte d'aller consulter en 
Italie des manuscrits. Il reste Charpentier; mais, s'il 
a bien pu, comme il s'en vante, conserver au Col- 
lège royal son existence, il est incapable de lui 
donner la gloire. Il ne retient du monde à ses cours 
qu'en se livrant à des déclamations sanguinaires, à 
des sorties violentes contre les « politiques ». 

a Aînsi, continue M. Waddington, s^annonçait 
cette décadence progressive de.rLhiiversitô que 



148 RAMUS. 

devait achever la Ligue, et que décrit assez plai- 
samment la satire Ménippée : « Jadis, au temps des 
<f politiques et des hérétiques Ramus, Gallandius, 
u Turnebus, nul ne faisait profession des lettres 
ce qu'il n'eust de longue main et à grands frais estu- 
(c dié et acquis des arts et sciences en nos collèges, 
(f et passé par tous les degrés de la discipline sco- 
(( lastique. Mais maintenant les beurriers et heur- 
te rières de Vanves, les vignerons de Saint-Cloud, 
(( sont devenus maistres es arts, bacheliers, princi- 
<f paux, présidents et boursiers des collèges, régents 
u des classes, et si arguts philosophes que mieux 
<c que Cicéron ils disputent de inventione, » 

Les efforts consciencieux de Ramus pour s'oppo- 
ser, en qualité de doyen du Collège royal, à cette 
décadence, achevèrent de perdre le courageux ré- 
formateur. La Saint-Barthélémy offrit à ses enne- 
mis l'occasion de satisfaire leur rage, en la cou- 
vrant d'un prétexte religieux. Les circonstances de 
cet abominable assassinat nous sont connues dans 
leurs plus menus détails, grâce à la piété des 
amis de Ramus, dont l'un habitait la même mai- 
son que lui, et dont l'autre fit un long voyage 
pour venir à Paris recueillir le témoignage des 
voisins et des témoins oculaires. Le mardi 2*6 août, 
c'est-à-dire le troisième jour du massacre, des 



RAMUS. 140 

assassins à gages, conduits par deux hommes, dont 
l'un était tailleur et l'autre sergent, forcèrent l'en- 
trée du collège de PreslesS où demeurait Ramus, 
et se mirent à fouiller la maison. Ramus, à la vue 
des meurtriers, s'était retiré dans un petit cabinet 
de travail au cinquième étage; il y attendait la 
mort en priant, lorsque la troupe homicide, sur 
quelques indications qui lui furent données, força la 
porte et se précipita dans la chambre. L'un des 
chefs de la bande lui déchargea sur la tête une arme 
à feu dont les deux baljes allèrent se loger dans la 
muraille, tandis qu'un autre scélérat le perçait de 
son épée. Les assassins le précipitèrent ensuite parla 
fenêtre, d'une hauteur de plus de cent marches. Le 
corps, dans sa chute, rencontra un toit qu'il défonça 
en partie, et tomba palpitant dans la cour du col- 
lège. Le sang et les entrailles se répandirent sur le 
sol, et pourtant l'infortuné respirait encore. On lui 
attacha une corde aux pieds et on le traîna par les 
rues étroites qui avoisinent la place Maubert jusqu'à 
la Seine ; là, on lui coupa la tête, et le corps fut jeté 
dans la rivière. Mais la populace, chez laquelle trois 
journées de massacre avaient éveillé T horrible ap- 

i. Le coUi^ge de Presles était situé sur le versant de la montagne 
Sainte^Geneylôye, près de remplacement actuel du Collège de 
France* 



150 RAMOS. 

• 

petit du sang et de la mort, n'était pas encore satis- 
faite. Les passants, moyennant un écu qu'ils donnè- 
rent à des bateliers, se firent apporter sur la berge 
le cadavre qui surnageait près du pont Saint-Hicbel, 
et s'en donnèrent le spectacle. Les ennemis de Ramus 
prodiguèrent de nouveau à ses restes d'infâmes ou- 
trages, pendant que sa riche bibliothèque et son 
mobilier devenaient la proie des assassins. 

La rage qui se déploya lors de la mort de Ramas 
ne permet guère de croire que le fanatisme religieux 
ait été le seul mobUe qui conduisit le bras des 
assassins. Tel fut l'avis des contemporains, et 
tous, d'une seule voix, désignèrent comme le 
principal coupable le rival et l'indigne confrère 
de Ramus, Jacques Charpentier. La discussion lu- 
mineuse de M. Waddington ne permet plus un 
doute sur ce point. Oui, l'histoire peut, sans crain- 
dre d'être injuste ou téméraire, faire peser sur 
Charpentier toute la responsabilité de l'assassi- 
nat que nous venons de raconter. Les antécédents 
de Charpentier, sa haine bien connue contre Ramus, 
les imprécations auxquelles on le voit se livrer 
dans sa chaire contre les protestants et les a po- 
litiques », les menaces de mort et les prédictions 
sinistres qui reviennent fréquemment soussa plume» 
l'éloge impudent qu'il ne rougit pas de décerner aux 



i^Aii6s. 151 

plQs 0€lieild6i( {^osciriptkmâ, la joie (^û'il témoigna 
de la Saiat-Bafthélemyf qa'îl appelle uûè balte et 
douce journée*; la part qu'il prit èorftme dizenier à 
toutes les violences Contre les protestants et proba-» 
blement au massacre même du 2!i et du 25 août; 
Thorrible façon dont, quelques mois après, renou-- 
vêlant ses dîatribes contre Ràmus, il apostrophe sa 
mémoire et le représente comme frappé par Dieu 
d'unjus^e mais trop tardif ch&timent; ses liaisotïs 
intimes avec une coterie d'homme^ qui jouèrent un 
rôle important dans la Ligue, tous violents, fana-* 
tiques, médiocres, et partageant sa haine contre 
Ramus; les félicitations qu'il reçut après la Saint- 
Bàrthélemy de l'un de ses collègues, félicitations 
qu'il mit en tête de son dernier oiivrage, et où se 
trouvent d'atroces plaisanteries sur « le plongeon 
p^rofltable pour tous, que Ramus aurait dû faire un 
peu plus tôt »; la mort de Denis Lambra, qui, atta- 
ché au parti des « politiques » et se souvenant des em- 
portements de Charpentier contre ce parti, crut voir 
son sort écrit dans celui de l'infortuné Ramus 
et mourut de frayent quelques jours après la Saint- 
Barthélémy; enfm le témoignage unanime des cott* 



1. Clarissimtts sol idemque suavissimuê GdUlim Ultmtf tuperiorê 
mmtée Avgmk>,., 



152 RAMUS. 

temporains, excepté un seul, dont le reçu porte des 
traces évidentes de fausseté, tout se réunit pour ac- 
cabler Charpentier. Le Collège de France lui-même 
a paru renoncer à défendre une mémoire aussi com- 
promise. Dans un discours prononcé en 1595 sur la 
constitution et la réorganisation de cet établissement, 
le professeur H. de Monantbeuil, exprimant le vœu 
que Von place dans le Collège les portraits de tous 
ceux qui y ont enseigné, propose d'en exclure Jean 
Dampestre, à cause de son incapacité avouée ; puis 
il énumëre tous les lecteurs royaux depuis l'an 
1530; dans cette liste il n'omet qu'un seul nom,, 
celui de Jacques Charpentier. Associons-nous donc 
à l'arrêt sévère qu'à trois siècles de distance pro- 
nonce M. Waddington : u Je le dis en terminant, 
avec une conviction profonde et inébranlable : Ra- 
mus a péri victime d'une vengeance particulière, et 
le meurtrier est bien Jacques Charpentier. Au nom 
de sa victime, je le voue à l'indignation des hommes 
de cœur et au mépris éternel des gens de bien. Tout 
ami des lettres, de la philosophie et des sciences, 
pour ne pas db:e de la religion et de la morale, s'u- 
nira, j'en suis sûr, à cet anathème. » 

La dispute et l'injure, qui semblèrent le partage 
de Ramus durant sa vie, ne cessèrent point par sa 
mort. En 1577, cinq ans après la Saint-Barthélémy, 



RAM us. * 153 

le théologien Génébrard, dans un discours prononcé 
à Saînt-Germain-des-Prés, l'appelait a corrupteur 
et abuseur de la jeunesse, laquelle il dégoustoit de 
bons autheurs, doctes livres et anciennes disciplineSt 
hérétique aux éléments et langues, hérétique en 
grammaire, hérétique en rhétorique et philosophie, 
hérétique en Euclide, père et fondateur des mathé* 
matiques, hérétique en l'art militaire, hérétique en 
théologie, esprit de trouble, de contradiction, verti- 
gineux, gros, espais et ignorantissime en la cognois- 
sance des choses, manquant d'une des principales 
parties de rhétorique, à sçavoir invention, pauvre 
et outrecuidé ignorant. » Ces invectives, ainsi qu'il 
arrive d'ordinaire, provoquaient d'un autre côté des 
louanges non moins exagérées. Ramus, condamné 
en France comme un dangereux novateur, s'élevait 
aux honneurs de chef d'école, et le ramisme deve- 
nait la philosophie oflicielle de presque tous les pays 
protestants. L'Allemagne, qui avait encore deux 
cents ans à attendre avant de trouver sa philosophie 
originale, fut ramisle pendant une partie du xvi® et 
du XVII* siècle. Il faut lire, dans l'ouvrage instructif 
et judicieux de M. Waddington, l'histoire de cette 
longue tradition pour comprendre le rang élevé que 
Ramus mérite d'occuper parmi les fondateurs de la 
philosophie moderne. Il scella de son sang le prin- 



154 ' RAMDS. 

cipe fondame&ial de cette philosophie, la liberté de 
la pensée; les tribulations de sa vie et T horreur de 
sa mort resteront comme un frappsmt exemple des 
ridicules et des atrocités qui se produisent, tout^ 
les fois que F État ne remplit pas son premier de* 
voir, qui est de rester neutre dans les conibats de 
Tesprit. 



IL 



EUGÈNE BURNOUF*. 



La France et l'Europe viennent de perdre un 
savant qui, dans une vie de cinquante années, a su 
fûre revivre deux ou trois civilisations de Vantique 
Asie, restituer à la science des langues dont le nom 
était à peine connu avant lui, expliquer des mouve- 
ments religieux dont le sens avait jusqu'à nos jours 
échappé à la critique, rendre leur signification pri- 
mitive aux livres de Zoroastre, aux inscriptions de 
Darius et de Xerxès, aux légendes primitives du boud- 
dhisme, découvrir et déterminer avec finesse mille 
lois délicates de l'esprit humain, mille relations ina- 
perçues, mille traits de la nature morale intéressants 
pour l'histoire et la vraie philosophie, laisser enfin 
le plus parfait modèle d'une fie consacrée à l'étude 
et à la méditation* S'il est un homme pour lequel il 

I. Écrit au tendenuria de ta morW 



i56 EUGÈNE BURNOUF. 

soit vrai de dire que Thistoirte de sa vie fut Thistoire 
de ses travaux, c'est assurément Eugène Burnoof. 
Jamais pensée ne fut plus absorbée que la sienne 
dans la recherche du vrai ; jamais existence ne fut 
plus exclusivement vouée à l'objet qu'elle s'était 
assigné. Et pourtant ceux qui ne connaîtront cet 
homme éminent que par ses livres n'apprécieront 
jamais que la moindre partie de ses admirables fa- 
cultes. 11 fut supérieur à ses travaux, non qu'il ne 
les ait portés au plus haut degré de perfection qu'il 
soit possible d'atteindre dans l'état actuel de la 
science, mais parce que volontairement il s'y t>oraa 
à l'œuvre la plus humble et la plus utile, évitant 
avec autant de soin que d'autres les recherchent, 
les occasions de déployer les parties brillantes de 
son génie. 

Le trait essentiel du caractère d'Eugène Burnouf 
fut le dévouement et l'oubli de soi-même. Non con- 
tent de donner à ses livres la forme la plus stricte- 
ment scientifique, il se refusait jusqu'aux moyens 
les plus légitimes de publicité, moyens dont le char- 
latanisme peut abuser, il est vrai, mais que la bonne 
science n'est pas obligée pour cela de s'interdire. 
« lien est des. vérités, philosophiques, disait-il en 
18â8, en présidant la séance annuelle des cinq aca- 
démies, comme des vérités morales : l'homme ne 



EUGÈNE BURNOUF, V^l 

doit pas en détourner un seul instant ses regards, 
parce que c'est dans la contemplation incessante de 
ces vérités qu'il trouve» avec une règle infaillible, 
la récompense promise à qui sait les comprendre. 
Analyser les œuvres de la pensée humaine en assi- 
gnant à chacune son caractère essentiel, découvrir 
les analogies qui les rapprochent les unes des autres, 
et chercher la raison de ces analogies dans la nature 
même de l'intelligence qui, sans rien perdre de son 
unité indivisible, se multiplie par les productions si 
variées de la science et de l'art, tel est le problème 
qu^ le génie des philosophes de tous les temps s* est 
attaché à résaudre, depuis le jour où la Grèce a 
donné à l'homme les deux puissants leviers de l'ana- 
lyse et de l'observation. » 

Telle était la pensée dominante d'Eugène Burnouf. 
L'histoire de l'esprit humain était le but suprême 
qu'il posait à la science, histoire non pas improvisée 
par l'esprit de système ou devinée a priori par une 
prétendue philosophie, mais fondée sur ^'étude la 
plus patiente et la plus attentive des détails. C'est 
parce que l'Inde lui parut une des pages les 
plus importantes de cette histoire qu'il y consacra 
tous les efforts de sa noble intelligence ; et c'est parce 
que les études indiennes lui senriDlaient encore à leur 
enfance qu'il se confina dans les travaux de la phi- 



158 EUGÈNE BURNOUF. 

lologie la plus spéciale. Il pensait avec raison qu'il 
ne s'agit pas encore de disserter sur une littéra- 
ture que Ton connaît depuis un demi-siècle, et 
dont on ne possède les monuments en Europe que 
d'une manière très-incomplète. Quelques personnes 
semblaient croire qu'avec ses hautes facultés, il eût 
iait une œuvre plus méritoire et plus honorable en 
écrivant sur l'Inde de savantes généralités qu'en se 
livrant à ce pénible travail d'éditeur et de traducteur. 
Eugène Burnout résistait à ces entraînements, et, 
quand l'occasion le forçait à développer ces vues 
générales où éclatait la pénétration de sa critique, 
il ne le faisait qu'à contre-cœur , en s'excusaut 
d'avance des belles pages qu'il allait écrire, et en 
protestant que l'étude positive, la discussion philo- 
logique étaient à ses yeux, dans l'état actuel de la 
science, l'œuvre la plus urgente et la plus essen- 
tielle. 

Cette admirable abnégation, il la portait jusqu'au 
mépris de ses droits les plus acquis. La priorité des 
découvertes le touchait peu quand il s'agissait des 
siennes. Dans plusieurs circonstances où des per- 
sonnes moins désintéressées eussent engagé de vives 
polémiques, il se tut. Il regardait comme perdu le 
temps employé à ces stériles débats. Son cours au 
Collège de France était le reflet du même esprit. Nul 



EUGÈNE BURNOUF. 150 

n'était plus capable que lui d'attacher un auditoire 
par sa parole vive, élevée, pleine de justesse. Il se 
refusait ce moyen si légitime de séduction; il n'était 
éloquent qu'à la dérobée et dans ses moments d'ou- 
bli. Il croyait mieux faire pour la science en se bor- 
nant à une analyse purement philologique des textes 
les plus difficiles de la littérature sanscrite, les Com- 
mentaires du code de Manou. Lui seul possédait le 
secret de ce style étrange, vraie algèbre de la pensée 
humaine; à peine quatre ou cinq personnes en Eu- 
rope étaient capables de le suivre. 11 préférait cet 
austère enseignement à des développements qu'il 
jugeait prématurés, ou à des explications plus acces- 
sibles, mais que d'autres maîtres eussent pu donner 
conmie lui. 

Et ne croyons pas que ce fût là une fantaisie d'é- 
rudit, un simple amour de la difficulté pour elle- 
même et pour le plaisir qu'on trouve à la vaincre. 
Eugène Bumouf était r3nvaincu que la science 
n'est solide que si elle repose sur la plus scrupuleuse 
philologie. Voilà pourquoi une des intelligences les 
plus vives et les plus ouvertes de ce siècle se voua 
au rude métier de manœuvre, se borna presque à la 
lâche de recueillir des documents, d'apprendre des 
langues, de se créer des dictionnaires, des gram- 
maires. La disproportion apparente qu'on peut tiou- 



100 EUGÈNE BLRNOUF. 

ver entre sa réputation méritée d'homme supérieur 
et le caractère de ses écrits, trop sérieux pour être 
généralement appréciés, n'eut pas d'autre cause. Cu- 
vier est plus connu par son superficiel Discours sur 
les révolutiom du globe que par les mémoires spé- 
ciaux qui forment, aux yeux du savant, ses véritables 
titres scientifiques. Eugène Bumoufne voulut laisser 
aucun écrit de cette espèce. Il ne faisait nulle con- 
cession à la frivolité (de cela, il faut le louer sans 
x'éserve), ni même au public simplement curieux (de 
ceci, on peut éprouver quelques regrets). Cet habile 
mattre, appelé par la supériorité de son esprit et ses 
précieuses qualités morales à devenir le centre d'une 
grande école, resta ainsi dans l'isolement. 11 crai- 
gnait d'abaisser la science, et, ne tenant pas compte 
de la faiblesse de son siècle, il la rendait presque 
inabordable. La fière et noble manière des maîtres 
d'autrefois, repoussant comme indigne d'eux tout 
effort pour rendre l'instruction attrayante et facile, 
suppose dans l'élève une force de volonté, une résolu- 
tion, un désintéressement bien rares de nos jours. 
L'œuvre scientifique, d'ailleurs, renferme deux fonc- 
tions bien distinctes : le génie de la découverte, le 
travail des recherches originales et l'art de les rendre 
accessibles au public. Ces deux rôles ne peuvent être 
bien remplis que par la m^me personne. La science 



EUGENE BURNOUP. i61 

96 trouve presque toujours mal des interprètes qui 
veulent parler pour elle sans connaître sa méthode 
et ses procédés. Par un rare bonheur, Eugène Bur- 
Douf réunissait ces deux aptitudes presque opposées ; 
mais, des riches dons de sa nature, il préféra les plus 
sévères, et négligea les plus brillants. Le public dis- 
trait ne sut pas comprendre cette haute abnégation. 
Eugène Bumouf put d'abord y être sensible ; mais 
cela n'atteignit pas le fond de son âme. Nous lui 
avons souvent entendu répéter qu'il n'était guidé 
dans ses travaux que par la vue la plus abstraite du 
devoir, et qu'il n'avait besoin d'attendre aucune 
i-écompense de Topinion. Les joies exquises de l'in- 
térieur, qui lui furent si abondamment départies, 
d'abord auprès d'un père, dont le souvenir était 
pour lui un véritable culte, puis au sein d'une famille 
digne de lui, suffisaient à son bonheur; tout le reste, 
il le faisait parce qu'il croyait devoir le faire. Il 
avouait que, dans ses premières années, il avait été 
soutenu par une noble émulation de gloire, et que 
peut-être, sans ce mobile, il n'eût pu mener à fin 
les immenses travaux par lesquels il débuta dans la 
science. Mais cette chaleur de jeunesse l'abandonna ; 
il en était venu à cette paix 'inaltérable de l'homme 
qui ne connaît au monde qu'un seul juge, sa con- 
science. 

Il 



Et c'est précisémeat parce qu'il la fuyait» que la 
gloire vint le chercher. L'opinion fut vraiment 
étiapge & 9on égard. Elle ne sut pas le suivre dans 
la haute voie où il s'était engagé, et pourtant elle le 
comprit d'instinct; elle sentit tout ce qu'il y avait de 
grave et d'élevé dans cette noble figure, Son immense 
réputation dans les écoles savantes de l'étranger 
réagit sur l'indifférence de ses compatriotes. Ses 
derniers jours furent son triomphe ; & quelques 
semaines d'intervalle, il se vit élevé par le gouver- 
nement aux fonctions d'inspecteur général de l'en* 
seignement supérieur, et par l'Académie des inscrip- 
tions et belles-lettres, à la charge de secrétaire per- 
pétuel. Les louanges unanimes et sans mélange qui 
éclatèrent & sa mort prouvèrent qu'en prenant la 
part du sérieux et de l'honnête, il avait réellement 
pris la meilleure part. 

Son souvenir restera, pour tous ceux qui l'ont 
connu, un sublime et cher entretien, un motif de 
foi et de confiance, une excitation à bien penser 
et à bien faire. Cette vie toute consacrée aux 
choses supérieures, cet exemple d'un homme pos- 
sédé par la passion désintéressée du vrai, avec un 
rare génie pour la satisfaire, leur rappellera que, 
si la gloire n'est pas faite pour tous, les pures 
joies de Tétude et du devoir accompli sont ouvertes 



EUGÈNE BURNOUF. 103 

à tous. Non, aucun de ceux qui ont senti le parfum 
qui s'exhale de cet illustre mort ne croira qu'il eût 
mieux fait de suivre une voie moins noble et moins 



I ure. 



ni. 



ETIENNE QUATREHERE. 



Il n'est point permis de laisser sans mémoire une 
vie comme celle de l'orientaliste éminent que l'Aca- 
démie des inscriptions et belles-lettres a perdu il y 
a quelques jours. M. Etienne Quatremère avait de- 
mandé qu'aucun discours ne fût prononcé sur sa 
tombe. L'austérité de ses mœurs et l'âpre fierté de 
son caractère eussent repoussé de même l'idée d'une 
louange posthume qui ne fût pas venue de ses œuvres. 
L'éloge avec ses formules obligées et ses partis pris 
de dissimulation nous est donc interdit. Ce n'est 
point à des convenances personnelles, c'est à la 
science qu'on doit le compte de ces vies consacrées à 
l'étude et qui appartiennent à tous. 

H. Etienne Quatremère naquit à Paris en 1782, 
d'une famille où la gravité, la sévérité de mœurs et 
le goût des choses sérieuses qu'inspirait le jansénisme 
formaient une sorte d'hérédité. Son aïeul, marchand 



ETIENNE QUATRBMÈRE. 105 

de drap comme ses ancêtres (le mot n'est point em- 
phatique appliqué à d'anciennes familles bourgeoises 
où vivait une si forte tradition), fut anobli par 
Louis XYI avec la clause exceptionnelle que l'un de 
ses fils pourrait toujours, sans déroger, continuer le 
commerce. Sa grand'mëre, Anne Bourjot, dont la 
vie a été écrite par dom Labat, fut un modèle d9 
charité chrétienne poussée jusqu'à l'héroïsme. Son 
père, pénétré de la môme foi, et ouvert aux idées 
généreuses du siècle dans la mesure assez large où 
le jansénisme les admettait, fut un des premiers 
officiers municipaux élus en 1789. L'étude et le goût 
des exercices de l'esprit prenaient place dans ces 
vies austères à côté des devoirs religieux. La famille 
de M. Quatremëre, soit par elle-même, soit par sea 
branches collatérales, a donné aux lettres les noms 
inégalement célèbres de Quatremère de Quincy, 
Quatremère-Roissy, Quatremère-Diqonval. La sève 
énergique de ces vieilles familles aboutissait pres- 
que toujours à une grande originalité : chacun y avait 
son type, et, comme on dirait en ce temps de 
pâle uniformité, son ridicule. Le pli vigoureux 
que les caractères recevaient de l'éducation tradi- 
tionnelle y inculquait très-profondément certains 
préjugés; mais ces préjugés mêmes entretenaient 
une force de volonté et une puissance d'initiative qui 



166 ETIENNE QUàTREMÈRE. 

8* en vont de plus en plus, depuis qu'on a cru régler 
le monde en n'y laissant de place que pour la fai- 
blesse et la médiocrité. 

Une horrible expérience de la méchanceté hu- 
maine ouvrit la vie de M. Etienne Quatremëre, et ne 
contribua pas peu sans doute à lui inspirer cette 
humeur sombre et mélancolique qui a si souvent 
attristé ses plus fidèles amis. Au milieu des misères 
des premières années de la Révolution, son père 
commit la généreuse imprudence de répandre des 
aumônes abondantes, qui lui firent supposer des 
richesses supérieures à celles qu'il. avait. Traduit au 
tribunal révolutionnaire, il fut condamné le 21 juin 
179i pour incivisme et fanatisme. Les malheureux 
dont il était le soutien habituel étaient présents à l'au- 
dience, et, dans ce sanglant prétoire où la voix de la 
nature était si rarement entendue, il se fit un mou- 
vement quand l'arrêt fut prononcé. Le président se 
leva et déclara que Quatremëre, n'ayant eu en vue 
que son Dieu et nullement les sans-culottes, méritait 
la mort « pour avoir humilié le peuple par ses bien- 
faits. » 

On conçoit quel refoulement cette exécrable déri- 
sion dut produire dans l'âme d'un enfant de douze 
ans. La largeur de l'esprit et l'indépendance de la 
libre pensée sont presque toigours le fruit d'une 



ETIENNE QUATREMÈRE. 107 

expérience heureuse de la vie : rbomme qui n'a 
rencontié autour de soi que bonté et droiture admet 
volontiers d'énormes diversités dans la manière de 
croire au vrai et de réaliser le bien ; mais il ne faut 
pas demander la modération à celui qui a soulTert, ni 
la tolérance pour les idées à celui qui a vu les idées 
servir de prétexte à la spoliation et à l'assassinat. 
M. Quatremëre ne connut point cette pacifique dis- 
position d'esprit, qui est non pas l'indifférence» mais 
l'optimisme d'une belle âme supposant chez les autres 
la sérénité et l'absence de passions qu'elle sent en 
elle. Ni la philosophie ni les habitudes de l'homme 
du monde ne tempérant sa roideur, il aima mieux 
renoncer à la part de légitime influence qu'il eût pu 
exercer que de faire aucim sacrifice au commerce 
des hommes. De bonne heuroi il se plongea dans 
l'étude et ne voulut pas en être distrait. Toute sa vie 
il vécut seul) presque sans autres amis que ses livres, 
les seuls qui ne pussent jamais le contredire. Les 
grands travaux qu'il a publiés n'étaient pas eux- 
mêmes le but principal qu'il se proposait, et ses 
écrits sont toujours restés, pour le nombre et l'im- 
portance, au-dessous de son érudition. Il aimait sa 
science jusqu'à en être jaloux ; il voulait qu'on y crût .. 
sur sa parole et semblait regretter que le public en 
profitât. 



108 ETIENNE QUÂTREMÈRE. 

Les langues orientales furent le champ principal 
de sa curiosité, mais il ne les prit point comme 
une spécialité exclusive : toute autre étude Teût 
autant charmé, et, s'il préféra celle-ci, c'est pro- 
bablement parce qu'il la trouva plus rare et plus 
difficile. Il n'y avait livre qu'il ne lût. Son admirable 
bibliothèque de cinquante mille volumes n'était point, 
comme cela arrive si souvent, un instrument oisif 
entre les mains d'un maître qui ne lit pas; c'était l'i- 
mage fidèle de son savoir universel. De toutes^ ses 
œuvres, c'est celle qu'il a le plus aimée, et une de 
ses préoccupations habituelles était la beauté du ca- 
talogue qui en serait dressé après sa mort. 

Cette manière de prendre l'étude comme une jouis- 
sance personnelle, bien plus que comme im moyen 
d'enrichir la science de résultats nouveaux, explique 
les côtés éminents et les parties faibles de la carrière 
de H. Etienne Quatremère. Peu de savants peuvent 
lui être comparés pour l'étendue et la sûreté des 
connaissances; on sent que ce qu'il donne au public 
est le fruit d'un vaste travail dont la plus grande 
partie reste inconnue : nul souci de se montrer; 
aucun de ces artifices, bien vite découverts par 
un œil exercé, au moyen desquels l'érudition novice 
essaye de faire illusion. Tous les travaux de M. Qua- 
tremère, quand il n'y mêle point de jugement propre, 



ETIENNE QUATREMÈRE. 169 

peuvent être pris comme des sources premières et 
maniés avec une entière sécurité. Mais on ne saurait 
nier que, sous le rapport de la critique , ils ne lais- 
sent beaucoup à désirer. Ce n'est jamais impunément 
qu'on manque d'esprit philosophique, même dans 
les travaux qui semblent en exiger le moins. Faute 
de direction générale, M. Quatremëre, avec d'incom- 
parables ressources et une puissance de travail qui 
ne fut jamais surpassée, n'a point ouvert de voie 
vraiment féconde. L'unité d'une carrière intellec- 
tuelle résulte toujours d'une grande idée extérieure, 
impersonnelle, objective, comme on dit en Allema- 
gne, qui entraîne l'homme, le domine, fait sa vie 
sans lui et malgré lui. L'activité, si noble d'ailleurs, 
de M. Quatremère fut gouvernée par de tout autres 
vues. L'intérêt abstrait de la science le touchant 
moins que sa propre curiosité, il se laissa conduire 
par son travail plutôt qu'il ne le dirigea. On ne saisit 
pas le principe qui relie ses ouvrages les uns aux 
autres. Ce n'est point une critique que je fais 
ici ; je constate seulement la diversité des dons que 
la nature sait partager entre les esprits excellents. 
M. Quatremère a laissé dans le champ des études 
historiques et philologiques une trace durable, quoi- 
qu'il n'ait jamais bien nettement compris, je crois, 
la portée et l'objet de ces études. Il ne se douta pas 



no ETIENNE QUATRmiÈBB. 

da lien qui rattache toute recherche sérieuse au pro- 
blème vital de Tâtre pensant ; il n'aperçut pas le 
but supérieur de l'érudition, qui est de construire 
pierre à pierre la science historique de l'esprit hu- 
main, c'est-à-dire la moitié de la philosophie. Il ne 
vit pas tout cela, et peut-être, s'il l'eût vu, eût-il 
moins bien mérité de la cause qu'il servait sans le 
savoir. Il fut comme un ouvrier laborieux, rendant 
d'immenses services à la construction d'un édifice, 
dont le plan, la destination et les proportions ne lui 
apparurent jamais* 

Ce fut en 1808 que M« Etienne Quatremëre débuta 
dans la carrière savante par un écrit qui doit compter 
au nombre des meilleurs qu'il ait produits, ses Re- 
cherches sur la langue et la litliralure de l'Egypte* 
H. Quatremëre y établit d'une manière absolument 
démonstrative un résultat entrevu avant lui par 
Jablonski, à savoir que la langue de l'ancienne Egypte 
doit être cherchée dans le copte» Ce fut le point de 
départ des recherches qui peu après furent entre- 
prises pour résoudre l'énigme de l'écriture hiérogly* 
phique. Hais M. Quatremëre s'arrêta après ce pre- 
mier pas, et n'entra pas dans la voie nouvelle. Il nia 
même la possibilité d'aller plus loin, et ne crut jamais 
aux découvertes de ChampoUion. Il poussait à l'excès 
la réserve quand il s'agissait de recherchés aux- 



ETIENNE QUATREIIÈRE, 171 

quelles il n'avait point eu de part. Quelquefois cette 
réserve était légitime» et on ne peut que le louer 
d'avoir pris les plus grandes précautions contre les 
méthodes peu sévères ; mais on ne saurait nier que 
souvent aussi il n'ait trop cédé à certaines préven- 
tions. Ainsi, il n'admît jamais ce qu'<Hi appelle la 
philologie comparée, cette grande méthode créée par 
Frédéric Scblegel, Bopp, Bumouf, et de la valeur de 
laquelle il n*est plus permis de douter. Il envisageait 
les langues isolément, croyait qu'elles se ressemblent 
à peu près également et qu'elles diffèrent à peu près 
également les unes des autres, sans distinction de 
familles. Il repoussait jusqu'à l'unité de la famille 
indo-européenne, et il disait que l'usage du san- 
scrit pour expliquer les origines grecques, latines, 
etc., passerait, comme avait passé la mode de tout 
expliquer par l'hébreu. ' 

Les études sémitiques lurent l'objet habituel des 
travaux de H. Quatremère : il les parcourut dans les 
sens les plus divers, et toujours avec un savoir con- 
sommé. L'enseignement de l'hébreu, qui est la clef 
de toutes les recherches sur le monde sémitique, fut 
dui*ant quarante ans au Collège de France confié à 
ses soins. On ne peut pas dire que, dans cet ordre de 
recherches, M. Quati*emère ait rendu à la science de 
signalés services. .11 ne suivit guère les immenses 



172 ETIENNE QUATRRMÈRB. 

travaux qui, depuis un demi-siècle, se sont accu- 
mulés en Allemagne, et ont fait de la philologie 
hébraïque le modèle de toutes les philologies. 11 
n*observa peut-être point assez délicatement la 
nuance essentielle qui doit distinguer la chaire de 
(( littérature hébraïque, chaldaîque et syriaque » au 
Collège de France, d'une chaire « d'Écriture sainte » 
dans une faculté de théologie. H. Quatremère 
voulut être théologien, et théologien raisonnable : il 
ne satisfit personne. M. Quatremère se approchait 
parfois de l'école qu'on appelle en exégèse l'école 
rationaliste y dont la tendance est de trouver aux 
faits donnés pour surnaturels des explications his- 
toriques. Il ne rejetait pas les miracles, mais il en 
voulait le moins possible; quand il en rencontrait 
« d'une exécution difficile », selon sa naïve exprès- 
sion, il cherchait à les atténuer ou à les expliquer 
par des procédés naturels et par des malentendus. 
Cela l'entraînait dans bien des subtilités peu pro- 
fitables à la philologie. 11 distinguait, par exemple, 
les miracles qui supposent seulement une vio- 
lence faite aux lois de la surface de notre planète 
des miracles qui supposent un arrêt du système 
solaire tout entier, comme le miracle de Josué. Bien 
que la puissance divine soit très-grande, il croyait 
la soulager en la dispensant d'un tel eiïort. Il 



LTIENNE QDÂTREMERE. 173 

n'admettait pas que ni le soleil ni la terre se fas- 
sent arrêtés à la voix de Josué ; il pensait que le 
nuage chargé de pierres, passant devant le so- 
leil, l'obscurcit momentanément. Le nuage s'étant 
déchargé sur les Chananéens, le soleil reparut, et, 
comme dans la chaleur du combat on ne mesure pas 
bien le temps, les compagnons de Josué crurent 
qu'une prolongation du jour avait eu lieu en leur 
faveur ^ Un nuage chargé de cailloux lui paraissait 
un prodige beaucoup moins inadmissible qu'une sus- 
pension des mouvements du ciel. Dans un cours où 
la littérature hébraïque aurait été prise comme l'est 
dans un cours de sanscrit la littérature indienne, 
dans un cours de chinois la littérature chinoise, je 
veux dire comme un instrument pour l'étude des 
origines d'une fraction de l'humanité, de pareilles 
questions n'auraient pas dû se poser. 

Les études phéniciennes, qui ne sont qu'une ap- 
plication des études hébraïques, occupèrent beaucoup 
H. Quatremëre, et furent pour lui l'osccasion de tra-. 
vaux importants. Ce n'est pas que ses interpréta- 
tions aient été d'ordinaire les mieux inspirées; en 
tout ce qui demandait un certain bonheur de divi- 



I. Voir \e»Obierv<Uion8 sur un passage du livre de Josué, publiées 
daas le /ourmU des Savants (août 1856). 



171 ETIENNE QUATREIIÈRË. 

natitm, un ingtinct particulier de rectitude, de sim- 
plicité et de justesse, M. Quatremëre ne jouissait 
pas de tous ses avantages. Cependant sa riche mé- 
moire lui suggéra quelques rapprochements ingé- 
nieux. (Test à lui qu'appartient la découverte def la 
forme exacte du pronom relatif en phénicien, qui 
jusque-là avait été méconnue. Cette découverte, 
faite sur des textes fort courts et peu significatifs, a 
été confirmée par le déchiffrement des grandes in- 
scriptions pli» récemment trouvées à Marseille et à 
Si^bda, et qui ont livré à la science les premiers 
textes de quelque étendue écrits en langue phéni- 
cienne. 

Dans le champ des études araméennes, M. Qua- 
tremére a marqué sa trace par un ouvrage très- 
important, et qui, à l'époque où il parut, fut, 
peut-être sans que Fauteur s'en doutftt, un trait de 
lumière jeté sur les antiquités sémitiques ; je veux 
parler de son Mémoire swr tes Nabatéens* M. Quatre* 
mère aperçut te premier l'intérêt d'un livre singulier 
qui est parvenu jnisqu'à nous dans une ti*aductîon 
arabe sous le titre d'Agrieu^are nabatéenne. W en 
tira de précieux renseignements, autour desquds il 
groupa, avec rérudition qui n'appartenait qu'à lui, 
toutes les données que l'Orient et l'antiquité clas- 
sique nous ont laissées sur le même sujet Ces re« 



fiTIENMK QUATRBMÈAË. 175 

ch^ches ont été depuis reprises par H« Gbwolson, 
de Saint-Pétersbourg; celui-ci a énormément en*- 
chéri sur les opinions de M. Quatremère qui pou* 
vaient paraître les plus exagérées. Selon notre 
savant eompatriote, nous aurions dans V Agricul- 
ture nabatienne un ouvrage d'agronomie composé 
À Babylone à Fépoque de Nabuchodonosor. Selon 
M* Chwolson, ce serait à plusieurs milliers d'an- 
nées avant Jésus^-Ghrist que ce livre singulier nous 
ferait remonter. Il faut attendre, pour se pro- 
noncer d'une manière assurée, que le texte, arabe 
complet des ouvrages nabatéens ait été publié. Mais 
les extraits qu'en a donnés M. Ghwolson soulèvent 
les doutes les plus graves ^ Il est bien probable que 
toute cette littérature nabatéo-arabe est un pixxluit 
apocryphe des écoles babyloniennes du v* ou du 
▼1* siècle de notre ère. Hais, comme telle, elle a en- 
core beaucoup d*intérét; car il s'y trouve de pré- 
cieuses données sur Tancienne civilisation de la 
Ghaldée. Le Mémoire sur les Nahaiiena conserve de 
même son prix, bien que les conclusions en soient 
fort ébranlées. Le manque de critique ne pouvait 
permettre à H. Quatremère de traiter avec un plein 

1. Voir Mim. de VAcad. dn tntcr. et Mles-lettres, %. XXIV, l^" 
partie, p. 130 et suiv.; Zeitschrift der deiUechen morgenldndischen 
(kseU$ehaft,i9ùi^ p. 1 et buIt. 



170 ETIENNE QUATREMÈRE. 

succès ces difficiles questions de haute antiquité. 
Dans ses Mémoires sur la topographie de Babylone 
et sur Darius le Mëde, le même défaut se fait 
sentir. 

C'est surtout à Thistoire, à la géographie et à la 
littérature du monde musulman que H. Quatremëre 
consacra d'immenses labeurs. Ses Mémoires géogra- 
phiques et historiques sur F Egypte ; son Histoire des 
Sultans mamelouksy traduite de l'arabe de Makrizi ; 
son Histoire des Mongols de la Perse^ traduite du 
persan de Raschid-eldin ; son édition du texte arabe 
des Prolégomènes d'Ibn-Kbaldoun; l'un des monu- 
ments les plus curieux de la littérature arabe ; ses 
nombreux Mémoires insérés dans le Journal asia- 
tique sont des trésors de matériaux du meilleur aloi. 
Les imperfections qu'on peut reprocher à la critique 
de M. Quatremère, quand il traite des époques recu- 
lées, ne se montrent point ici. M. Quatremère n'avait 
nullement le sentiment des choses primitives ; il man- 
quait de cette souplesse qui fait deviner ou sentir 
des états intellectuels fort différents de celui où 
nous vivons. Mais, lorsqu'il s'agissait de l'histoire 
des époques moyennes ou modernes, histoire qui 
exige bien moins d'efforts d'interprétation et où la 
solidité de l'érudition suffit, il était sans égal. L'ari- 
dité et, il est permis de le dire, Timpoi-tance secon- 



ÉTIËNNB QUATREMÈRE. 177 

daîre de ces époques de Thistoire de TOrient ne le 
rebutaient pas. Les études orientales offrent un intérêt 
de premier ordre, ëgal et, selon moi, supérieur à 
celui des littératures classiques, quand elles s'appli- 
quent à l'antiquité, c'est-à-dire à l'époque où TOrient 
fut le théâtre de révolutions dont nous avons re- 
cueilli l'héritage. L'histoire de l'Inde védique, de£ 
Hébreux, de l'Assyrie, de la Perse ancienne, c'est 
notre histoire à tous, puisque notre civilisation 
plonge par ses racines dans le sol même où les 
Védas, la Bible, le Zend-Avesta nous transportent, 
et que nous subissons encore aujourd'hui le 
contre-coup de ce qui se passa il y a des milliers 
d'années dans l'Asie primitive, à Ninive, à Babylone, 
à Suse, dans le pays de Chanaan. On n'en peut dire 
autant des littératures modernes de l'Orient. Elles 
sont aussi d'un très*grand intérêt, puisque rien n'est 
à négliger dans l'ensemble des choses, et que, d'ail- 
leurs, les destinées des familles les moins favorisées 
de l'espèce humaine touchent par une foule de 
points au dérveloppement général de la civilisation ; 
mais enfin une distinction doit être faite entrç le 
grand courant, qui entraîne d'une même teneur 
l'humanité vers un but inconnu, et les courants 
latéraux du Qeuve, qui souvent semblent contrarier 
le cours principal. L'horrible abaissement de la mo- 

12 



178 ETIENNE QUATREMERR. 

i*alité et de FiRteUigence dans les pays imisiitmajis^ 
surtoat à partir de la secoade moitié da moyen âge, 
m'a toujours dégoûté, et j'admire la conscience des 
philologues (jui consacrent à ce nnmde dégradé les 
mêmes soins qu'aux nobles restes du génie de la 
Grèce, de Tlnde antique, de la Judée. Mais les plus 
tristes pages de l'histoire demandeai aussi des in- 
terprètes, et dans le ti'avail scientifique il faut sairoir 
gré à ceux qui prennent pour eax la plus mauvaise 
part. 

Il me i^ enfin à rappeler ks t»Taui â6M.ÉÙenne 
Quati*emère qui auraient dû faire sa gloire principale, 
et qui, par suite de regrettabks drconstaBces, ont 
été perdus pour le puUic sarant, je veux dire ses 
trayaux lexicogntpUques. La Traie vocatioti de 
M. Quatremère était de ce côté. Son immense lec- 
ture, sa mémoire qui tenait du prodige, son exacti- 
tude scrupuleuse sur les détails lui assuraient le 
premier rang dans un ordre de travaux où les qua- 
lités qui lui manquaient sont le moins exigées. Très- 
jeûne, il se mita recueillir d'immenses naatériaux pour 
an dictionnaire arabe, qui, s'il eût été acheré, eût 
fait oublier sans peine tous ceux que l'on possède. 
Le meilleur juge en cette matière, son mattre, Sil- 
vestre de Sacy, aimait à dire qu'Etienne Quatremèœ 
était le seul homme o^ble de composer un die- 



•ÉLTIRNNE QUATREMÈRE. 17 J 

tioonaîrs arabe. U est certain que, si ea grammaire 
SUvestre de Sacy n'a point été égalé, IL Quatre- 
mère n*eût point été de longtemps surpassé en lexi- 
cographie. On peut enfoncer aiu: ce point des conjeo- 
tores, quoique les travaux dont noiis parlons soient 
restés inédits. IL Quatremère,. pour utiliser des 
notes qu'il désespérait de réunir en un corps d'ou- 
vrage, avait pris l'habitude de les placer à tout pro- 
pos au bas des pages de ses différents écrits. Elles y 
forment un encombrement assez incommode, et il 
est à craindre que la science ne tire jamais qu'un 
médiocre avantage des articles 4e dictionnaire ainsi 
dispersés; mais on. est surpris de l'immense dépouil- 
lement de testes auxquels L'auteur s'était livré. 
M. Quatremiffe recueillit également beaucoup de 
notes en vue d'un dictionnaire copve, d'un diction- 
naire, syriaque, d'un dictionnaire turc oriental, et je 
crois mâme de dictionnaires persans et armé- 
niens*. 

U est pennis de supposer que les services rendus 
p£^r le docte orientaliste dans ces diverses branches 
d'étude eussent été fart inégaux. En syriaque, par 
exemple, je pense qu'on se consolera de n'avoir pas 
le travail de IL Quatremëre quand ou possédera 
complet le beau lexique de M. Bemsteîn, dont le 
premier fascicule a paru et donne la plus haute idée 



180 ETIENNE QUATREMÈRE. 

de l'ouvrage*. Ce n'en est pas moins une chose dé- 
plorable que ce vaste amas de travaux soit resté et 
soit probablement destiné à rester toujours inutile*. 
Il faut dire, pour justifier la France et le public sa- 
vant d'une indifférence coupable, que le goût per- 
sonnel qui portait le laborieux auteur plutôt à re- 
cueillir des notes qu'à achever des ouvrages eut 
autant de part que les circonstances dans ce fâcheux 
abandon. 

Au Journal des Savants^ M. Quatremère repré- 
sentait depuis vingt ans. l'érudition orientale. Sa 
critique, rarement bienveillante et parfois empreinte 
d'une regrettable partialité, avait du moins l'avan- 
tage d'être sérieuse et approfondie. Il ne tint pas à 
lui que ce grand recueil ne continuât 9'être ce qu'il 
était du temps de Daunou et de Silvestre de Sacy, 
l'écho fidèle et complet de la littérature savante de 
l'Europe. Il y maintint la grande manière des recen- 
sions spéciales et détaillées, qui disparaît de jour 
en jour, et qui pourtant est indispensable au pro- 
grès des recherches de première main. L'abnégation 
nécessaire à ce genre de critique devient rare, et 

1. M. Bernstein est mort depuis. J*ignore si l*on doit contiDuer 
riinpressioD de son ouvrage. 

3. La bibliothèque royale de Munich en a fait l'acquisition. J'ap- 
prends avec joie qu'il est question d'en tirer parli. 



ETIENNE QUÀTREMÈRE. 181 

peut seulement trouver sa place dans un recueil 
qui n'a point à tenir compte d'intérêts particuliers 
ni des exigences du public. 

Les qualités de M. Quatremëre ne le prédestinaient 
pas à faire école. Il continua son œuvre sans se sou- 
cier des autres ni encourager le progrès des études 
auxquelles il s'était voué. On pourrait croire que, 
dans ces froides recherches, la solitude devrait être 
un avantage ; il semble qu'un érudit détaché de tout 
ce qui retire l'homme de la sphère des abstractions 
soit mieux placé pour voir le vrai sans nuage et pour 
tout embrasser. Il n'en est point ainsi : quand on n'a 
pas de devoirs envers les autres, on s'en croit sou- 
vent de trop grands envers soi-même, et les incon- 
vénients de la bonté sont presque toujours moindres 
que ceux de la personnalité renfermée en elle-même 
etjalouse de son repos. 

Peu sympathique au premier coup d'oeil, M. Qua- 
tremère attachait à la longue par Toriginanté de 
son caractère et par le toui* arrêté de ses idées. 
n représentait avec une énergie qui se perd de jour 
' en jour l'ancien esprit de la bourgeoisie parisienne, 
ses traditions de sérieux, de culture libérale et d'ho- 
norable indépendance. Le « règlement » en toute 
chose était sa loi suprême : il le défendait avec achar- 
nement dans les corps dont il faisait partie. Gardien 



Ig2 ETIENNE QUATREMÈRE. 

vigilant des droits et de la dignité de o6s corps, 
il en était venu (tel est le siècle où nous sommes) à 
paraître séditieux à force d*étre conservateur. Malgré 
ses côtés éti-oits, et, a l'on veut, ses ridicules, ce 
vieil «sprit avait d'excellentes parties que notre so- 
ciété, affaiblie pour les grandes choses, doit certes 
regretter. On vivait pour Testime de quelques per- 
sonnes, et, afin de l'obtenir, on recherchait en tout 
le solide et l'honnête. Comme on s'estimait beau- 
coup, soi et les afens, cm consentait très-difficîle- 
nïent à estimer les autres ; cela rendait souvent les 
caractères aigres et difficiles, mais cela donnait de 
la fierté et de la tenue. On était attaché à ses idées; 
on avait une raison en dehors de son intérêt pour 
être de teHe ou telle opinion. En religion, on deve- 
nait facilement sectaire , afin de potivoîr regarder 
la vérité comme sa propriété ou comme un privilège 
qu'on partageait avec un petit nombre; msds du 
moins la foi pénétrait la vie, et on se Fassimilsût 
comme quelque chose de personnel. L'abdication re- 
ligieuse dont nous sommes les témoins, le laïque ne 
s'occupant plus de théologie et croyant sans se sou- 
cier de ce qu'il doit croire, eût para à ces austères 
chrétiens une monstruosité. 

M. Quatremère, soûs ce rapport, comme sous tant 
d'autres, n'était pas de notre âge. Janséniste et 



. ÉTlEiNNE QUATREMÊRE. ^ 1b1 

gallican, il portait dans sa piété une gravité triste 
et respectueuse qui n'excluait pas le libre juge- 
ment. Les innovations religieuses le révoltaient : il 
n'accepta point le bréviaire romain, devenu si fort 
4 la mode dans ces dernières années; il y trou- 
vait des febles, des anachronismes, et préférait 
beauconp^le bréviaire de Paris, composé tout entier 
avec des paroles de l'Écriture et des Pères. Les nou- 
veaux dogmes, les nouveaux saints et les nouveaux 
-miracles le trouvaient aussi fort sévère ; à Tépoque 
où fut introduit dans le diocèse d'Amiens le culte 
de sainte Théodosle, il composa un savant Mémoire 
pour établir que les procédés par lesquels on avait 
créé la légende de cette sainte avec une inscription 
de quelques mots étaient contraires à toutes les rè- 
gles de la* saine critique. Cette fermeté nous paraît 
surannée ; croyants et sceptiques, nous sommes de- 
venus bien plus dociles. Il faudrait s'en réjouir, si 
Ton pouvait croire que cela vient de plus de largeur 
et d'élévation d'esprit; mais, si cela vient de l'affai- 
blissement des caractères, de la fatigue et de la pa- 
resse, si les habitudes que nous envisageons comme 
des travers sont la condition de l'application mâle 
aux choses désîfitéressées, il faut regretter la solide 
pesanteur que la discipline des deux derniers siècles 
avait donnée aux esprits. Le janséniste acariâtre. 



i8i 



ETIENNE QUATREMÈRE. . 



chagrin» disant son bréviaire, pouvait être fermé à 
bien des idées et hostile à plus d*un progrès légi- 
time ; mais il était, du moins pour les parties aus- 
tères du travail de la pensée, un auxiliaire utile, et 
il rendait un immense service au développement 
sérieux de l'esprit en faisant digue à l'envahissement 
du monde par Timmoralité, le charlatanisme et la 
légèreté. 



LA CHAIRE DE SANSCRIT 



AU COLLEGE DE FRANGE. 



(Journal des Débats, 10 décembre 1862.) 

Toutes les personnes qui aiment la science d'une 
manière désintéressée sont en ce moment préoccu- 
pées d'une question fort grave. La chaire de san- 
scrit au Collège de France est vacante depuis la mort 
d'Eugène Burnouf, arrivée en 1852. Il y a quelques 
semaines, M. le ministre de l'instruction publique 
nvita, selon le règlement, MM. les professeurs du 
Collège de France à lui désigner les deux personnes 
les plus capables de remplir cette chaire , qui est 
d'une importance particulière dans l'état actuel 
des études philologiques. Les professeurs, réunis 
le dimanche suivant, ne purent s'çmpècher de 
remarquer l'absence parmi les candidats de celui 
que l'opinion de toute l'Europe savante désigne 
comme le successeur d'Eugène Burnouf; je veux 
parler de M. Adolphe Régnier. La cause de cette 



180 LA CHAIRE DE SANSCRIT 

abstention était bien connue. Par un moiif tout 
personnel, étranger à. la politique, par suite d'une 
relation si intime qu'on peut presque l'assimiler à 
un lien de famille, M. Adolphe Régnier ne croit pas 
pouvoir prêter le serment exigé par la loi pour les 
fonctions publiques. Pensant qu'on l'accuserait de 
présomption s'il avouait le désir d'une exception au 
droit commun, trop ennemi d'ailleurs des vaines dé- 
monstrations pour rechercher des suffrages avec Tin- 
lention de n'en pas profiter, M. Régnier avait pris le 
seul parti qui convint k la modération de son carac- 
tère, il s'était interdit de se porter comme candidat 
à la chaire pour laquelle les présentations étaieni; 
demandées. 

L'assemblée des professeurs du Collège de France, 
en présence de cette situation difficile, ne consulta 
que l'intérêt des grandes études dont le dépôt lui est 
confié. Une lettre de candidature, en pareille cir- 
constance, ne pouvait être considérée comme néces- 
saire. En effet, la nouvelle de la convocation des 

• 

professeurs du Collège de France avait été insérée 
au Moniteitr quatre jours avant le terme fixé par 
M. le ministre pour la réunion. Tel candidat habitant 
une province écartée n'aurait pas eu le temps d'é- 
crire pour faire connaître ses intentions. Le Collège, 
d'un autre côté, devait-il entrer dans des considéra- 



AU COLLÈGE DE .FRANC£. 1S7 

tioQS de politique et d'administration étrangères à 
la science? MM. les professeurs se le pensèrent pas; 
ils crurent que dans ces sortes de coairocations une 
seule question leur est posée : « Quel est le sujet le 
plus digne ? » Us présentèrent en première ligne 
M. Adolphe Régnier. Quelques jours ^rès, l'Acadé- 
mie des inscriptions et belles-lettres, également con- 
sultée d'après les règlements, présenta lè œénecafi- 
didat. 

Voilà, ce nous sanble, une.des questions jqui met- 
tent le mieux en lumière les vrais rapports de l'État 
avec les choses de l'esprit. 11 est indubitable que 
l'administration de l'instruction publique serait dans 
son droit en ne nommant pas M« Régnier. Le pouvoir 
n'est jamais tenu d'octroyer une diseuse aux lois 
existantes. D'un autre'côté, le ministre, en ne cboi* 
sissant pas le candidat qui lui est présenté en pre- 
mière ligne par les deux corps savants, sortirait de 
l'usage (un seul exemple d'une telle nomination peut 
être cité, exemple emprunté aux plus trâtes souvenirs 
de la Restauration); il ne sortirait pas du règlement. 
Si donc il est décidé que la dispense du serment, qoi 
a été accordée à M« Arage et offerte spontanément à 
M. Cauchy, ne doit pas être offerte à M» Adolpte 
Régnier, les amis de la science devront se borner à 
regretter le dommage causé aux bonnes études par 



188 LA CHAIRE DK SANSCRIT 

les circonstances politiques, si embarrassées, que 
traverse notre siècle. 

Mais l'administration de l'instruction publique, 
dans les attributions de laquelle le Collège de France 
est resté, veut sans doute le plus grand bien de l'en- 
seignement et le libre développement de tout ce qui 
peut faire honneur au pays, A ce point de vue, nous 
ne croyons pas qu'un gouvernement pût faire un acte 
plus honorable et plus libéral qu'en invitant M. Adol- 
phe Régnier à monter dans la chaire dont les deux 
corps les plus compétents du monde le croient .digne, 
et à laquelle un scrupule de délicatesse l'empêche 
d'aspirer. La loi du serment n'est pas une loi comme 
une autre. Sans examiner si le chef de l'État a la fa- 
culté de dispenser de la loi, ilpeut être de sa gêné- 
rosiié et de son goût éclairé pour les lettres de lais- 
ser tomber un droit que la loi lui confère, s'il voit 
dans cette renonciation un avantage pour l'esprit 
public. L'empereur, qui s'est déjà honoré en laissant 
M. Arago et M. Gauchy à leur haut enseignement, 
ne recueillerait sans doute de ce nouvel acte que d'una- 
nimes approbations. Dans nos temps si troublés, les 
intérêts les plus graves de la société sont compromis 
si Ton n'admet pas la neutralité des grandes choses 
éternelles qui sont supérieures aux révolutions, aux 
divisions passagères, aux partis : neutralité de la 



AU COLLÈGE DK FRANCE. I8D 

science, neutralité de^ travaux de l'esprit, neutralité 
de tout ce qui contribue à ramélioratiôn de l'espèce 
humaine et au progrès de la civilisation ; j'ajouterai 
neutralité de la religion, pour celles des communions 
religieuses qui ne réclament pas au profit dç leurs 
dogmes la protection de l'État. Si, par nos dissen- 
sions, une moitié de la France est tour à tour frappée 
d'incapacité pour les grands services de la patrie, 
qui ne voit rinfaillible abaissement qui en résultera 
dans tout ce qui «demande de la continuité? L'ensei- 
gnement du sanscrit est la maîtresse partie de notre 
haut enseignement philologiqne. n La chaire de 
sanscrit, annulée en Fi-ance pour une génération 
comme elle l'est déjà en Angleterre, c'est un coup 
trop fort pour nos études*, » m'écrivait hier même 
un des plus illustres indianistes de l'Europe. La 
chaire de WUson, en effet, par toute sorte de con- 
sidérations mesquines, a été comme supprimée à 
Oxford. Espérons qu'une noble pensée .nous rendra 
la chaire d'Eugène Burnouf. Cette chaire a vu se 

1. Mon correspondant ne savait pai qu'un orientaliste de grand 
mérite devait être promu à la chaire. S'il eût connu le nom de cet 
orientaliste, il eût hautement approuvé qu'on appelât au Collège de 
France pour représenter les études bouddhiques un homme qui a 
su rendre à ces études de si grands servjces. Mais il eût probable- 
ment persisté à croire que la chaire de Burnouf devait garder son 
caractère distinct. 



idO LA CHAIRE DE SANSCRIT. 

grouper autour d'elle comme élèves presque taas 
ceux qui sont 'aujourd'hui desroattres en Âllemagroe, 
en Kusaie, en Italie, en Angleterre; serons-nous 
réduits à aller chercher à l'étranger la science que 
nous Ip aTQQS donnée et les méthodes qu'il tient de 
nous? 



LA CHAIRE D'HËBRED 



AU COLLEGE DE FAAfiCE. 



EXPLICATIONS A MRS COLLÈGUES. 

Paris; 15 juillet U 02. 
Mes<:ievrs et savat«ts Collègues, 

L'espérance que je conservais encore, il y a quelr 
ques jours, de rouvrir mon cours eu ce semestre^ ne 
8* est pas réalisée. La pensée que mon nom pourra 
rester attaché, dans Tbiatoire du Collège de France» 
à un incident restrictif de nos libertés est pour moi 
la cause d'un véritable regret. Je suis obligé de vous 
dire en peu de mots à quel point de vue je me place 
pour croire qu'en tout ce qui s* est passé je n'ai pas 
manqué à mes devoirs. 

Quatre r^roches m'ont été adressés. On a Uouvé 
fâcheux que je me sois obstiné à poursuivre une 
chaire où je devais m' attendre à de graves difficultés. 



102 ' LA CHAIRE D'HLBULU 

On m'a blâmé d'avoir fait, à l'ouverture au coiu'S, 
une leçon d'un caractère général. On a critiqué et le 
sujet que j'avais choisi pour la première leçon, .et la 
manière dont j'ai traité ce sujet. 11 n'est pas dans 
mon caractère de me. poser en infaillible. Je respecte 
tous les jugements sincères; je désire seulement que 
l'on sache de quels principes je suis parti, et que, si 
l'on réprouve ces principes, on m'épargne du moins 
l'accusation de légèreté. 



h 



Pourquoi ]*ai aspiré à la chaire d'hébreu au Collège de France. 

Vous savez comment la chaire de « langues hébraï- 
que, chaldaîque et syriaque » devint vacante, en sep- 
tembre 1857, par la mort si regrettable de M. Etienne 
Quatremère. Tout en reconnaissant ce qui me rtian- 
quàit pour succéder à ce docte orientaliste, je crus 
devoir me porter comme candidat à la chaire qu'il 
avait occupée. Je vous rendis les visites d'usage, et 
vous informai de mes intentions, pour le cas où les 
présentations seraient demandées. En cela, je ne fai- 
sais que suivre un dessein depi^is longtemps aiTêté. 
J'ai toujours donné pour but à ma carrière scientjl- 



AU COLLÈGE DE FRANCE. * 193 

fique de contribuer selon mes forces à relever les 
études sémitiques anciennes de l'abaissement où, 
malgré d'honorables exceptions, elles sont restées, 
en France, depuis Richard Simon. De bonne heure je 
reconnus que Tinfériorité critique de la France, au 
xvni^ siècle et au commencement du xix*, surtout 
quand il s'agit de la haute antiquité, tenait à la 
faiblesse de ces études parmi nous. Maltresse des 
sciences historiques jusqu'à la révocation de l'édit 
de Nantes, la France, depuis cette fatale époque, 
lègue à la Hollande et à l'Allemagne le soin de 
continuer l'œuvre qu'elle avait si glorieusement 
commencée. 11 y a là un grand arriéré de deux siècles 
à réparer. Ceux qui me connaissent me rendront 
cette justice, que ce dont j'ai ime fois embrassé la 
pensée comme un devoir, je ne l'abandonne pas. Je 
pris avec moi-même l'engagement de ne jamais ac- 
cepter d'autie chaire que celle pour laquelle je me 
croyais une vocation spéciale. Pendant quatre années, 
du reste, la question fut écartée ; M. le ministre ne 
crut pas devoir immédiatement pourvoir à la chaire. 
Usant du droit que lui'confèrent les règlements ac- 
tuels du Collège, il ne demanda pas les présentations, 
et il nomma un chargé de cours. 

En août 1861, au moment où je prenais un peu de 
repos dons le Liban, je reçus une bienveillante cora- 

13. 



loi LA CHAIRE D'HÉBREO 

municatîon qui m'autorisait à prétendi'e, poût Têpo- 
que de mon retour en France, à une place parmi toos. 
J'accueillis comme je le devais une ouverture si con- 
forme à mes désirs. Le Collège de France est la plus 
belle partie de notre système d'enseignement, et, 
selon moi, le principal contre-poids à ses défauts. 
Appartenir à ce grand établissement, qui représente 
le progrès de la science libre, ai^lt toujours été mon 
ambition. Mais je répondis en môme temps que je 
n'accepterais jamais qu'une seule cbaire, celie pour 
laquelle j'avais déjà fait auprès de MM. les profes- 
seurs des démarches de candidat, celle qui était de- 
venue vacante par la mort de M. Quatremère. J'avais 
alors pour unique conseil ma sœur bien-aimée, qui 
devait, quelques jours après, expirer près de moi. 
Cette personne, d'un jugement si sûr et si purement 
gouvernée par les considérations de Tordre moral, 
me dit que je ne devais pas céder, quelles que fus- 
sent les difficultés. Je n'ai jamais eu beaucoup de 
goût pour les petites habiletés qui forment souvent 
le tissu des vies les plus honnêtes ; tous les avanta- 
ges de ce monde ne me semblent pas valoir la peine 
qu'on dévie taîit soit peu de ce que l'on croit le bien. 
Une année de commerce assidu avec l'antiquité, et 
la méditation des grands problèmes histariques qui 
me préoccupaient en ce moment, ne firent que fortî- 



AU COLbftGE DB FRANCE. f05 

fier en moi une telle âUpoBÎtion* La perte de ma 
courageuse compagne m* attacha plus que jamaia aux 
études qui m*ii£vaient coûté si cher. A mon retour en 
France, je vis une sorte de révélation impérative 
dans le conseil d'une amie qui ne m*a{q>araîs8ait plus 
qu'environnée du nimbe sacré de la mort. 

M. le ministre comprit, du reste, qu'une nominar- 
tion entourée des formes ordinaires et provoquée par 
votre suffrage couvrait mieux sa resptmsabtlité. 11 
vous demanda les présaitations, conformément aux 
usages. Vous m' accordées l'inâgne faveur de me 
placer en première ligne. L'Académie des inacriptions 
et belles-lettres me fit le même hooneur. Prenant 
acte de ces deux présentations, M. le ministre voulut 
bien proposer ma nomination à Sa Majesté l'empereur, 
qui, par un décret du 11 janvier 1862, daigna la 
i-atifier, 



IL 



Nature de la chaire d'hébreu aa Collège de France. 

Le décret parut au Moniteur^ accompagné d'un 
l'apport où îî, le ministre exposait la nature de la 
chaire à laquelle il s'agissait de pourvoir. La réda&- 



190 LA CHAIRE D'UEBREO 

lion de ce rapport n*était pas de tout point celle que 
j'eusse préférée; mais rien n'était changé au pro- 
gramme de la chaire. 11 est clair, en effet, que, si de 
tels changements eussent été. dans l'intention de 
M. le ministre, ils eussent du être faits avant ics 
présentations. C'est à la chaire de M. Quatremère, 
telle que M. Quatremère la posséda, que j'avais 
aspiré et que votre suffrage m'avait désigné. Le mi- 
nistre a le droit de changer la nature des chaires du 
Collège de France ; mais, dans ce cas, il ne demande 
pas de présentations, et, en supposant que pours^é- 
clairer il jugeât à propos de le faire, il va sans le 
dire qu'il devrait préalablement vous avertir que la 
chaire à laquelle il vous invite à présenter n'est plus 
ce qu'elle avait été jusque-là. Comment présenter des 
candidats à un enseignement dont on ignore la na- 
ture? Comment le candidat lui-même peut-il pré- 
tendre à une chaire dont le programme ne serait pas 
fixé? Qui sait s'il se fût présenté dans les conditions 
nouvelles qu'on introduirait inopinément le jour de 
la nomination? Le rapport de M. le ministre à l'em- 
pereur laissait donc à la chaire sa parfaite identité ' . 

1. Une assertion, qui s^est produite au Sénat, m*a obligé d'écrire 
aux journaux la lettre suivante (4 avril J867) : 

«( Dans la séance du Sénat du 2 avril, M. Rouland a parlé d'enga- 
gements que j'aurais pris avec lui, lors de ma nomination au Col- 
lège de France. L'honorable sénateur veut-il parler d*obIigatio:is 



AU COLLÈGE DE FRANCE. 197 

II exprimait suffisamment des idées sur lesquelles 
nous étions d'accord. Ces idées, du reste» étaient si 
simples, qu'elles devaient se présenter d'elles-mêmes 
à tout bon esprit. Les voici : 

Les livres qui doivent servir de texte à des leçons 
de (c langues hébraïque, cbaldaîque et syriaque » sont 
en grande partie des livres sacrés. Les cultes Israélite, 
catholique, protestant, y cherchent des dogmes, des 
prières, des consolations religieuses, les fondements 
d^une « histoire sainte » , un aliment pour la piété. L*État 
manquerait à ses devoirs, s'il cherchait à troubler les 
ftmes dans ces pieuses méditations. L'enseignement 
religieux à tous ses degrés jouit de la liberté la plus 
absolue. Dans les facultés de théologie catholique et 
protestante, dans les séminaires rabbiniques, des 
professeurs, choisis ou agréés par l'autorité religieuse 
compétente, enseignent l'hébreu, défendent les m<- 
terprétations traditionnelles et demandent aux livres 
antiques la raison des croyances reçues par chaque 
communion. 

11 est évident qu'un tel ordre de discussions ne 

résultant du titre et de la nature même de la chaire à laquelle 
j*étais porté par le double suffrage du Collège de France et de lin- 
stitut? Ces obligations-là, je crois les avoir bien remplies. Quanta 
des engagements personnels, limitant en ce qui me concernait le 
programme et la liberté de renseignement en question, ]e n*eD ai 
pris et n'en pouv|iis prendre, ni de ?iye voix ni par écrit. » 



198 LA €IIATR« O'HÉBRBI] 

peut tnmver -ea place ait Collège de France. Quand 
on recherche les inteiilions si justes et si élevées du 
roi François I*% lors de la fondation de ce bel établis- 
sement, on trouve que, dans la pensée du fondateur, 
ce fut avant tout une institution laïque et indépen- 
dante. Il s'agissait de créer, eo dehors de la Sor- 
bonne, liée par ses traditions, un terrain libre, où, 
sous te protection du chef de TÉtat, fauteur naturel 
de tout ce qui est noble et grand, les études qui 
passaient, au xvi* siècle, pour des nouveautés 
hardies pussent trouver â se développer. Le Collège 
de France n*a jamais eu de chaire théologique. S'il a 
toujours eu un enseignement de T hébreu, c'est que 
les vieux textes écrits dans cette langue, en même 
temps qu'ils sont des livres sacrés pour le théologien, 
sont pour le savant un objet d'importantes recher- 
ches. Ils sont« la Bible» ; mais ils sont aussi « la lit- 
térature hébraïque ». Au premier point de vue, ils 
n'appartiennent ^ à renseignement laïque ; au se- 
cond, ils en sont une partie eâsentielle. Plus que 
jamsds, de nos jours, un tel enseignement a besoin 
d'être maintenu et élargi, au milieu du grand mouve- 
ment d'étudeg ûoioparatives qui a renouvelé l'histoire 
anctenne. Ces études, quand elles s'appliquent au 
monde sémitique, ne peuvent pas plus se passer dun 
cours d'hébreu que Tétude comparative des langues 



AU C/>I«l4EeK |>£ FRANCE. 109 

iodo-eurdpéâiuies ne peut se passer d'un cours de 
s*oscrit. La philologie comparée, TJiistoire, l'archéo- 
logie, l'ethnographie seraient incomplètes, si le plus 
précieux réa[>ertoire de faits que nous possédions sur 
la haute antiquité leur était interdit. 

La misôion du professeur de « langues hébraïque, 
chaldaîque et syriaque » , au Collège de France, se 
trouve ain$i nettement déûnie. Il manquerait à ses 
devoirs s'il $' égarait dans des discussions dogmati- 
ques qui appartiennent è un autre enseignement, 
s'il faisait de la polémique pour ou contre les croyan- 
ces qu'on a tirées des textes qu'il est chargé d'ex- 
pliquer. Il âe conformera à son programme, s'il 
envisage ces textes en historien, en littérateur, en 
philologue. Pour lui, il ne s'agira pas de défendre ou 
d'attaquer telle ou telle croyance ; il s'agira de tra- 
vailler au progrès d'une des parties les plus impor- 
tantes de la science comparée des langues et des lit- 
tératures. Sans doute, il se croira obligé à quelque 
chose de plus; en traitant comme historien et comme 
savant des choses religieuses, il gardera toujours 
cette gravité, ce respect gui sont un devoir quand 
on touche aux sources de la foi de plusieurs. Mais, 
cette condition remplie, il n'y a plus de limites à ses 
droits. Si un professeur a pour devoir évident de ne 
pas sortir de son programme, il ne peut, dans l'in- 



200 . LA CHAIRE D*HÉBRBU 

térieur de son programme, accepter de restrictions 
sans manquer à la première de ses obligatioDS« qui 
est l'absolue sincérité. 

La chaire de « langues hébraïque, chaldaïque et 
syriaque », au Collège de France, est donc une chaii-e 
purement profane, une chaire scientifique et non 
théologique, une chaire philologique et historique, 
non dogmatique. Il s'y agit non de défendre ou de 
combattre les explications de la Bible données par 
les différents cultes, mais de discuter, sans dogma- 
tisme, ce que la science indépendante sait de plus 
probable sur ces textes, en tout cas si antiques et si 
curieux. La diversité même des interprétations théo- 
logiques ferait une loi au professeur de ne pas sortir 
d'un tel programme , car il n'est pas de passage im- 
portant sur lequel les interprètes juifs, catholiques, 
protestants soient d'accord. Vouloir satisfaire à la 
fois ces exigences opposées est impossible. Et pour- 
tant, le juif, le catholique, le protestant ont égale- 
ment droit d'exiger que, dans un établissement 
neutre, leurs croyances ne soient pas systématique- 
ment sacrifiées à une autre croyance religieuse. Un 
seul parti reste donc à prendre, c'est de ne chercher 
à contenter que la science sans s'imposer d'être 
d'accord avec les théologiens, mais sans traduire 
son dissentiment en polémique directe; c'est de 



AU C0LL(^:GE de frange. 201 

poser comme certain ce qui est certain, comme 
douteux ce qui est douteux, et de laisser aux théo- 
logiens des différents cultes le soin de défendre leurs 
explications quand ils les croient compromises par 
les résultats scientifiques. Ce n'est ici ni une chaire 
de polémique ni une chaire d'apologétique ; c'est une 
chaire de philologie, naturellement en renfermant 
sous ce mot tous les développements qui touchent à 
Fhistoi e prise dans son sens le plus élevé. 

Et qu'on ne dise pas que la théologie à son tour 
devrait avoir une chaire pour maintenir les explica- 
tions traditionnelles. Veut-on parler de la théologie 
juive, de la théologie protestante ou de la théologie 
catholique? S'il s'agit de cette dernière, elle doit être 
satisfaite. A deux pas du Collège de France, à la Sor- 
bonne et dans les mêmes conditions de publicité qu'au 
Collège de France, les catholiques qui veulent appren- 
dre l'hébreu, sans rien entendre qui puisse contredire 
leur croyance, ont le cours de M. l'abbé Barges, et de 
plus le cours d'Écriture sainte, expressément consa- 
cré à exposer et à défendre l'exégèse catholique. 
Certes, si quelqu'un peut se plaindre ici, ce sont les 
juifs et les protestants, qui voient l'Ktat entretenir 
une chaire publique pour l'exégèse de leurs adver- 
saires, sans jouir eux-mêmes du même privilège. 
L'égalité des cultes ne sera parfaite que quand la 



00^ LA CHAIKIC D*UÊBB£U 

Taculté de théologie aent mixte et possédera des 
chaires d* exégèse juive et d'exégèse proteetante. 
Quaot au CoUége de France, aucun culte n'a par- 
ticulièi*ement le droit de s'y faire entendre, vu que 
cet établissement est, comme la Loi, indifférent à 
tous les cultes. 

Est-ce à dire que le professeur d6vi*a s'interdire 
dans la chaire dont il s'agit de toucher aux choses 
religieuses? Cela eat absolument impossible, d'aboixl 
parce que tout enseignement, quel qu'il soit, serait 
abaissé s'il fallait observer une telle interdiction, et, 
en second lieu, par un motif tiré de la nature spé- 
ciale de la chaire. La littéi*ature hébraïque n'a pas un 
seul écrit qui ne soit considéi^é comme religieux. La 
religion est le côté essentiel de l'histoire du peuple 
juif. Autant vaudrait, quand il s'agit des Grecs, 
s'interdire de parler d'art et de littérature. Le pro- 
fesseur d'hébreu, en an sens, parlera toujours de re- 
ligion; mais il n'en parlera jamais d'une façon théo- 
logique. Il n'aura pas d'opinion sur la vérité des 
dogmes. Il ne s'occupera pas de savoir ai c'est à tort 
ou à raison que l'on conclut de tel passage tel dogme 
accepté comme révélé; il cherchera purement et 
simplement ce que signifie le passage. Il ne fera pas 
une série de leçons pour ou contre les prophéties 
prétendues messianiques; il ne se croira pas obligé 



AU COLLÈGE DE FRANCE. W^ 

d' accepter ces mterprétations, B*ii ne les trouve pas 
solides. Il aura tort, s'il fait un cours pour nier la 
divinité de certains faits ; il sera dans son droit en pai- 
tant de ces faits comme s'il ne les croyait pas divins. 
Jamais on ne le surprendra discutant des articles de 
foi. Jamais un article de foi ne le fera dévier de l'ex- 
plication qu'il regarde comme la vraie. Sa position, 
en un mot, est fort analogue à celle du professeur de 
sanscrit. Quand Eugène Bumouf expliquait le Gode 
de Manou ou les écrits bouddhiques, il ne cherchait 
pas si le commentateur KuUuka-Bhatta a été un bon 
canoniste, il ne faisait pas de controverse p<Mir ou 
contre les croyances bouddhiques. Si Bumouf avait fait 
une leçon pour prouver que Çakya-Mouni n'arriva 
jamais, quoi qu'en disent les bouddhistes, à l'état de 
Bodbisattva, on aurait eu le droit d'être surpris. Mais, 
si, tout en parlant de Çakya-Mouni avec admiration, 
il se fût exprimé d'une façon qui n'impliquât pas les 
attributs transcendants que ses disciples lui prêtent, 
personne . ne lui en eût fait un reproche. Un boud- 
dhiste, arrivant à son cours, eût été blessé de cette 
hétérodoxie ; voilà tout. L'objet du professeur n'était 
pas de réfuter les bouddhistes ; son devoir n'était pas 
non plus de les satisfaire. 

En d'autres termes, il n'y a pas et il n'est pas 
opportun qu'il y ait au Collège de France une chaire 



20i LA CHAIRE D'HÉBREU 

consacrée à attaquer ou à défendre les difTérents 
cultes. Ces controverses doivent être permises, mais 
leur place n'est pas dans les établissements de l'État. 
Le professeur des établissements de l'État ignore s'il 
y a au monde des théologiens. Il ne se dérange ni 
pour les éviter, ni pour les heurter. Sa position est 
toute neutre, comme celle de l'État lui-même, dans 
les questions religieuses. Le respect en pareille ma- 
tière ne saurait consister à contenter tout le monde 
( ce qui ne se pourrait obtenir qu'en faisant fléchir l'es- 
prit scientifique), ni à passer sous silence les points 
susceptibles de blesser quelque opinion (ce qui serait 
tout amoindrir) ; il consiste dans la convenance du 
ton, dans une certaine manière grave et sympathique, 
qui convient à l'histoire religieuse, et surtout dans 
le principal hommage que réclame la vérité, dans 
l'acte souverainement religieux, qui est la sincérité. 
Tel est le champ ouvert devant le professeur d'hé- 
breu au Collège de France. Il nous reste à chercher 
quelle doit être la forme de son enseignement. La 
tradition ici est constante. Depuis le xvi*^ siècle, 
cette chaire a été une chaire spéciale. L'usage et la 
raison ont introduit dans notre enseignement supé- 
rieur deux sortes de cours, les uns, destinés à trans- 
mettre la connaissance des méthodes scientifiques , 
et, par conséquent, ne s' adressant qu'à un petit nom- 



AU COLLÈGE DE FRANCE. 205 

bre; les autres, roulant sur des généralités suscepti- 
bles d'intéresser un nombreux auditoire. Ce genre 
brillant, créé dans la première moitié de notre siècle 
par des hommes éminents, est une des gloires de 
Tesprit français. 11 faut le maintenir, si Ton sait trou- 
ver les hommes de talent nécessaires pour cela. Mais 
il ne faut pas que cet enseignement, qui, par la force 
des choses, sera 'toujours un peu sommaire, fasse 
délaisser les études spéciales, sans lesquelles toute 
culture intellectuelle dégénère en lieux communs et 
en banalités. La place d'un tel enseignement est 
dans les facultés, mais non au Collège de France. 
Ce grand établissement n'a de raison d'être qu'à 
condition d'être l'établissement des enseignements 
analytiques et minutieux. Transmettre le dépôt des 
connaissances acquises, charmer et instruire les gens 
du monde, voilà le but des facultés; former des 
savants, voilà le but du Collège de France. Indépen- 
dant de l'Université, n'aspirant pas à présenter un 
cadre complet d'enseignement, notre Collège est une 
sorte d'annexé de l'Institut, uniquement préoccupé 
des progrès théoriques de la science et d'ordinaire 
sans relations avec le public. Â cet égard, mes idées 
n'ont jamais varié ^ « Dans l'accomplissement de ma 

t. Voir le Journal des Débats du 5 Juin 1856, où, à propos do 



206 LA CHAIRE D^HÊBHEU 

t&che, dîsais-je en ma prennèiB leçon, voœ me per- 
mettrez de descendre jusqu'aux plus menus détails, 
et d'ôire habituellement tecbmqoe et austère. La 
science n'atteint sen but sacrée qui est la découverte 
de la Yérité, qu'à condition d'être spéciale et rigou- 
reuse. ' Tout le monde n'est pas destiné à être chi- 
miste, physicien, philologue, à s'enfermer dans des 
laboratoires, à suivre durant des années une expé- 
rience ou un calcul ; tout le monde participe cepen- 
dant des grands résultats philosophiques de la chi- 
mie, de la physique, de la philologie. Présenter ces 
résultats dégagés de l'appareil qui a servi à les dé- 
couvrir, est une chose utile et que la science ne doit 
pas s'interdire. Mais telle n'est pas la destination du 
Collège de.Fi-ance; tout l'appareil de la science la 
plus spéciale et la plus minutieuse doit être ici dé- 
ployé. Des démonstrations laborieuses, de patientes 
analyses, n'excluant, il est vrai, aucun développe- 
ment général, aucune digression légitime, tel est le 
programme de ces cours. C'est le laboratoire même 
de la science philologique qui est ouvert au public, 
pour que des vocations spéciales se forment et que 
les personnes du monde puissent se faire une idée 



Ramus, j*exposais mes vues sur le Collège de France et la natgre de 
son eoMigneineat. GI«daM«B, p. 141 et s«ir. 



AU COLLfitiB D£ rRAffCE. 207 

des moyens qii'on emploie pour arriver à la vé- 
rité'. » 

« Deptrîs Vatftble et ftiercier, écrivais-je le lende- 
main*, jusqu'à M. Quatremère, la chaire à laquelle 
j'ai eu l'honneur d'être présenté et nommé a offert 
un caractère technique et spécial. Sans enchaîner en 
aucune Ikcon ma liberté ni celler de mes successeui's, 
je croirais rendte un mauvais service à la science eu 
sortc-vnt habituelleiïient de cette respectd[)le tradition. 
Que deviendront les études sérieuses â elles n'ont au 
Collège de France un sanctuaire inviolable? Que de- 
viendra la haute culture de l'esprit humain, si les 
expositions générales, seules admises en présence 
d'un public nombreux, étouffaient les «iseigoements 
d'une forme plus sévère, dans un établissement 
surtout qui est destiné à continuer les grands tra- 
vaux scientifiques? Je serais tout à fait coupable, 
si on pouvait m'accoser dans Tavenir d'avoir contri- 
bué à un tel changement. Le progrès de la science 
est compromis si nous ne revenons aux longues ré- 
flexions, si chacun croit i^mplir les devoirs de la vie 
en ayant à Faveugle sur toutes choses les opinions 
d'un parti ; si la légèreté, les opinions exclusives, les 

1. Ltçon d'ouverture, p. 8-9. 

2. !bid. Préface datée du 23 février et insérée dans le Journal des 
Débats du 26. L'an^té de suspemion e^t du 27. 



208 LA CHAIRE D'HÉBREU 

façons tranchantes et péremptoires viennent suppri- 
mer les problèmes au lieu de les résoudre. Oh ! que 
les pères de l'esprit moderne comprenaient mieux 
la sainteté de la pensée! Grandes et vénérables 
figures desReuchlin, des Henri Estienne, des Casait- 
bon, des Descartes, levez-vous pour nous apprendre 
quel cas vous faisiez de la vérité, par quels labeurs 
vous saviez l'atteindre, ce que vous souffrîtes pour 
elle. Ce sont des spéculations comprises de vingt per- 
sonnes au xvii* siècle qui ont changé de fond en 
comble les idées des nations civilisées sur l'univers ; 
ce sont les travaux obscurs de quelques pauvres 
érudits du xvi* siècle qui ont fondé la critique his- 
torique et préparé une totale révolution dans les 
idées sur le passé de l'humanité. » 

Assurément, cela ne veut pas dire que les géné- 
ralités nous soient interdites. Cela veut dire qu'elles 
doivent être amenées par l'étude. directe des faits, 
que le cadre de l'enseignement doit être le plus or- 
dinairement philologique. Ici j'aime encore à pren- 
dre Burnouf pour mon modèle : « C'est à l'étude de 
la langue, disait-il dans sa première leçon ^ que nous 
appliquerons ensemble ce que nous avons de con- 
stance et de zèle... Osons le dire cependant : si ce 

i. Reime des Deux Mondes, 2« série, t. P', p. 237-238. 



AU COLLÈGE DE FRANCE. 209 

cours doit être consacré à la philologie, nous n'en 
bannirons pas pour cela l'étude des faits et des 
idées. •• C'est plus que l'Inde, messieurs; c'est une 
page des origines du monde, de l'histoire primitive 
de l'esprit humain que nous essayerons de déchiiTrei 
ensemble... Il n'y a pas de philologie véritable sans 
philosophie et sans histoire. » Je n'ai rien voulu de 
plus, et je terminais ma première leçon en annonçant 
que nos entretiens ultérieurs seraient consacrés à la 
philologie hébraïque la plus sévère*. Mon programme, 
deux fois reproduit par les affiches officielles, suffi- 
. sait, dû reste, pour en faire foi. 

A Dieu ne plaise que je songe à restreindre nos 
droits ! La liberté est la loi de notre établissement. 
Aucun règlement ne fixe la manière dont un profes- 
seur au Collège de France doit faire son cours, ni 
le nombre de ses auditeurs. Rien n'empêche le pro- 
fesseur au Collège de France, même dans la chaire 
la plus spéciale, de donner, s'il le croit utile au pro- 
grès de la science, une série de leçons générales. 
S'il avait plu à Burnouf de faire un cours sur This- 
toire de la littérature hindoue, personne assurément 
n'aurait songé à le lui interdire. Mais avec raison il 
II? le jugea pas & propos. De tels enseignements, ex- 

1. Leçon â^ ouverture, p. 30. 



310 LA CRAIRB D*HÉBRBU 

daant par leur natnœ Tanalyse des détails, doivent 
être rares chez nous. Dans l'état actuel des études 
Mtnratques en France, je ne crois pas que des leçons 
de ce geni*e puissent être très-fructueuses : ce qu'il 
faut avant tout, c'est une rigoureuse philologie, une 
discussion précise, portant sur des faits déterminés. 
On verra phis tard s'il est temps, pour une partie de 
ces études, de procéder, ainsi qu'on le fait dans ren- 
seignement des littératures classiques, sous forme 
d^histoire littéraire et par grands exposés. 



IIL 



Pourquoi j'ai fait uuo leçon d'ouverture d'un caractère gi^néral. 



Voilà le programme de la chaire que j'ai recher- 
chée et obtenue, programme déterminé, bien avant 
qu'il fût question de me la confier, par les lois 
constîlulives du Collège de France et par le titre 
même de la chaire; programme que M. le ministre, 
dans son rapport du 11 janvier, voulut définir et non 
modifier. Ai-je hmnqué à ce programme ? Telle est 
la question sur laquelle je vais maintenant vous com- 
muniquer mes réflexions. 



L ■ 



AU €Ollé<gë de France. «211 

Un usage général Teut qae la première leçon, 
dans les chaires les plus spéciales, ne ressemble pas 
auK autres. Cette leçon attire des personnes qui n'ont 
pas rinl»tion de suivre la série entière des leçons 
techniques ; il est «i naturel de commencer toute 
entreprise intellectuelle par quelques propos d'un 
caractère génér«aU que celui qui manquerait à cela, 
surtout s'il a composé des écrits arrivés à quelque pu- 
blicité, passerait pour se singulanser. La dernière 
ouverture d'un cours de ce genre est, je crois, celle 
de M. de Rougé. On peut lire dans le Moniteur'^ le 
« discours » qu'il prononça, en cette circonstance, 
sur les résultats généraux des études égyptiennes. 
On trouvera dans la Revue des Deux Mondes^ l'ex- 
cellente première leçon d'Kugène Burnouf. Ce n'est 
pas là une obligation, c'est un usage. J'avais toujours 
eu l'intention de m'y conformer. Si j'y eusse renoncé, 
une circonstance particulière eût donné à cette déro- 
gation une couleur que je ne pouvais accepter. 

11 fut de notoriété publique, dans les semaines qui 
suivirent ma nomination, que des personnes expri- 
maient l'intention d'empêcher mon cours de se 
faire. Ces personnes agissaient par des motifs op- 
posés : les unes, possédées de ce fâcheux esprit 

1.2 mai 1800. 
2. i« «trier 1833. 



SIS LA CHAIRE D'HÉBRBD 

qui a toujours rendu la liberté impossible ea France, 
esprit d'intolérance et d'exclusion, qui fait que l'on 
ne se contente jamais de la liberté pour soi, si l'on 
n'opprime en même temps celle des autres, ne pou- 
vaient supporter de voir l'explication de livres 
qu'elles tenaient pour sacrés, confiée à un professeur 
qui ne partageait pas leurs croyances suroatui'alistes. 
D'autres, méconnaissant totalement mon caractère et 
me blâmant d'avoir accepté des rapports avec un 
gouvernement dont je n'approuve pas tous les prin- 
cipes, tontes les tendances et tous les actes, s'ima- 
ginèrent que je n'avais obtenu cette chaire qu'en 
faisant le sacrifice de mes idées. Certes, j'ai trop peu 
de souci de l'opinion passagère, et je l'ai trop sou- 
vent dédaignée pour que de tels malentendus m'eus- 
sent fait modifier en quelque chose la ligne que je 
m'étais tracée. Je. ne crois pas à l'efficacité des ca- 
lomnies; je n'y réponds jamais; car je suis persuadé 
que, pour les esprits sérieux (les seuls dont l'opinion 
compte), la droiture de l'honnête homme se révèle 
toujours. Si l'usage du discours d'ouverture n'eût 
pas été établi, je ne l'eusse pas inventé. Mais, cet 
usage existant, y manquer, c'était reculer devant une 
menace, c'était donner raison à ceux qui soutenaient 
que je n'oserais pas avouer mes principes; c'était 
faire une concession à la pression du dehors; car il 



AU COLLEGE DE FRANCE. 213 

est bien certain que, si mon cours se fût ouvert dans 
des circonstances calmes, j'eusse débuté par une 
leçon inaugurale. Fidèle à mon principe de ne jamais 
provoquer, mais aussi de ne jamais reculer devant 
la provocation, je résolus de faire une première leçon 
dans les données ordinaires, de l'écrire, afin de bien 
constater que je n'accordais rien à l'imprévu, de la 
composer enfin comme si j'avais dû avoir pour audi- 
toire quarante personnes déjà initiées à ces études et 
y prenant de l'intérêt. 

Je mis le même scrupule à me conformer aux usa- 
ges sur la publicité et le local. Les rédacteurs du 
Journal des Débats ont l'habitude d'y annoncer par 
une note l'ouverture de leur cours ; je fis comme les 
autres, mais rien de plus. Ma première intention avait 
été de m'établir tout d'abord dans la salle de M. Qua- 
tremère, salle pouvant contenir une trentaine d'au- 
diteurs, et qui semble devoir longtemps être suffi- 
sante pour réunir les personnes qui, à Paris, veulent 
sérieusement apprendre l'hébreu. Mais, quand il me 
fut démontré qu'un public considérable se présente- 
rait, quand je me fus assuré que les derniers discours 
d'ouverture, en particulier celui de M. de Rougé, 
avaient été prononcés dans des amphithéâtres plus 
vastes que celui qui sert d'ordinaire au professeur, je 
me décidai à prendre la plus grande salle qui serait 



21i LA CHAIRE D*HÉDBEU 

vacante à Theure marquée pour mon coui's. Je ne fls 
aucun appel ; je laissai Tauditoire se former de lui- 
même; je ne sus rien des mesures d*ordre que prit 
Tautcrité. 

(le qu'on pouvait prévoir arriva. Le meilleur 
moyen de dissiper les malentendus est d'être sin- 
cère. Les ligues et les cabales reposent presque tou- 
jours sur Téquivoque. Or, Téquivoque^ie tient jamais 
devant la franchise et la droiture. Dès que j'eus mis 
un auditoire incertain en présence de deux ou trois 
phrases caractérisées, disant nettement ce qu'elles , 
voulaient dire, toutes les coalitions cessèrent. Il 
y eut une opposition, mais représentée par une faible 
minorité. Je remercie la jeunesse française du con- 
cours qu elle me prêta ce jo.ur-là. Le tact et la jus- 
tesse d'esprit que je trouvai devant moi me frappè- 
rent. Avec une pénétration que les libéraux les pli^s 
habiles n'eurent pas toujours, mes jeunes auditeurs 
virent que le dogmatisme étroit est le plus grand 
ennemi de la liberté. Grâce à leur intelligent appui, 
il fut démontré que le fanatisme ne prévaudra jamais 
en France conU*e l'esprit scientifique ; que jamais les 
ennemis de la discussion n'entraîneront le public à 
un acte d'intolérance. En ce sens, la joamôe fut 
bonne pour la liberté, et je suia fier d'en avoir éié 
r occasion. 



AU GOLLÉCE DE FRANGE. tlS 

Fut^-^e fâcheuse pour notre Collège, et l'idéal 
que nous devons poursaivre, est-ce un calme absolu, 
en dehors de toutes les luttes qui partagent les bom*- 
mes? Je ne le pense pas. Certes, nous ne devons 
jamais nous laisser aller à cette manière frivole ùb le 
professeur pactise avec la légèreté de aon auditoire, 
et i:berche à lui plaire par des traits d'esprit d'un 
goût équivoque. Encore moins devons-nous subir 
les passions du public et rechercher ses applau- 
dissements par des condescendances. Notre mis- 
sion n'est pas Tédat et le bruit; mais ce n'est pas 
non plus riaoffensive quiétude de la médiocrité. 
Notre devoir est de rester toujours froids; mais il ne 
dépend pas de nous que le public nous oublie. Le 
XVI® siècle, notre époque héroïque, vit les pas- 
sions provoquées par nos leçons aller jusqu'à l'as- 
sassinat. Effacerez-vous de vos annales les noms de 
Ramus, de Denis Lambin, de Meixier, parce que la 
mort, Texil, les persécutions se mêlent à leur souve- 
nir? La seule époque fâcheuse pour la gloire de notre 
établissement est la seconde moitié du xvii^ siècle 
et le commencement du xviii% époque où personne 
ne parla de lui. C'est alors que, par suite de l'a- 
baissement de l'esprit scientifique en France, nos 
chaires deviennent des' titres de pension, que les 
ministres distribuent i leurs médecins ou aux pré- 



216 LA CHAIRE D*HÉBRBU 

cepteurs de leurs enfants. Dieu nous préserve d'a- 
cheter la paix à ce prix I Ne nous occupons du public, 
ni pour flatter ses préjugés, ni pour combattre l'in- 
térêt légitime qu*il porte à nos études. Nous touchons 
à tout ce qu'il y a de plus profond dans l'âme hu- 
maine, aux seuls intérêts qui vaillent la peine qu'on 
s'y attache. Quelque sérieux que nous apportions à 
nos devoirs, si nous les accomplissons avec force et 
profondeur, on fera attention à nous, on prendra 
parti pour ou contre nous. 

Voilà les motifs pour lesquels je ne suivis pas les 
conseils de personnes, fort sages, du reste, qui vou- 
laient que, dès ma première leçon, je prisse la petite 
salle et abordasse les détails techniques. Il me reste 
à examiner deux points : Devais-je choisir, pour ma 
première leçon, un autre sujet que celui que j'ai 
choisi? Devais-je traiter celui que j'ai choisi d'une 
autre façon que je ne l'ai fait ? 



IV. 



Gomment, dans ma première leçon, j*ai dû parler des origines 

du christianisme. 

Le sujet d'une leçon d'ouverture pour un cours de 
langue est en quelque sorte tout indiqué. Le profes- 



AD COLLÈGE DE FRANGE. 217 

seur n'a de choix qu*entre deux sujets : ou bien il 
rappelle le souvenir du professeur auquel il succède ; 
ou bien il expose Tétat des études qu'il doit conti- 
nuer, les traits généraux des littératures qu*il est 
chargé d'expliquer, le rôle historique des peuples 
dont les archives lui sont en quelque sorte confiées. 
Le premier de ces sujets m'était interdit, l'éloge de 
H. Quatremëre ayant déjà été prononcé au Collège 
de France par le savant que M. le ministre chargea 
du cours en 1857. J'étais donc amené forcément à 
traiter les généralités des études sémitiques. On no 
niera pas, j'espère, que je ne l'aie fait avec toute la 
gravité réclamée par le sujet. On m'a reproché seule- 
ment d'avoir donné à mon cadre une extension qui 
m'amenait à toucher les origines du christianisme, 
et d'avoir employé, en parlant de ces origines, une 
expression qui renfermait la négation de l'un des 
dogmes fondamentaux de tous les cultes chrétiens. 
11 n'est pas dans mes habitudes de rapetisser les 
sujets. Or, présenter l'histoire générale du dévelop- 
pement de l'esprit sémitique sans dire un mot du 
christianisme, en vérité, n'était-ce pas supprimer 
l'âme même de mon discours ? Autant vaudrait per- 
mettre au botaniste de parler de la racine, mais lui 
défendre d'analyser la fleur et le fruit. Le judaïsme 
ne tient une si grande place dans l'histoire du monde 



21S LA CBAIRE D*IIÉBRED 

que grâce au christianisme. Uislamisme ne s'expli- 
que pas sans les deux reliions qui l'oat précédé. Le 
christianisme est ainsi le. nœud de tûuie la destinée 
des peuples sémitiques. Or, le christiaoisuie n'est 
pas une œuvre anonyme. Ne pas prononcer le nom 
de son illustre fondateur, se renfermer dans ces 
phrases banales où Von a l'air de n'admettre pour 
acteurs dans l'histoire^que des ab3tractic»is, c'est as- 
surément le plus éti'ange abus du respect^ ai ce n'est 
pas une ironie. J'ai renoncé à ces formules yagues 
et fausses, qui ont prêté dans le livre de M. Strauss 
ti un si bizarre malentendu. Le dernier résultat de 
mes réflexions a été d'apercevoir la haute persoBna- 
ité de Jésus. La création du christianisme est bien 
son œuvre. C'est parce qu'il l'a voulu, parce qu'il fut 
immensément supérieur à tout ce qui l'entoura, que 
nous sommes chrétiens. Quand donc comprendra- 
t on que le silence en pareille matière est bien près du 
dédain; que les phrases abstraites qu'on applique 
à ces grandes œuvres, conçues et voulues par des 
individus, renferment une suprême injustice; que la 
vraie gloire des grands fondateurs est intéressée à 
ce qu'on parle d'eur sans la contrainte d'une fausse 
« loi de majesté » ? 

Je devais donc nommer Jésus. Nedevaîs-je le faire 
qu'en usant de formules théologiques impliquant sa 



AU GOLCftGE DE rRANGE. 319 

diTinité? Je ne le pense pas* Ne pas faîre mention 
d'un dogme, ce n'est pas l'attaquer; une parenthèse 
fat introduite comme atténuation respectuense et 
pour reconnaître que, m quelque part le divin se 
montre d'une façon particulière, c'est dans le fait de 
iésos ^ Le tour de phrase qu'on a incriminé esthabi- 
toel aux docteurs chrétiens les plos orthodoxes. Je 
n*e9Ei citerai que deu^c exemples, qu'on ne récusera 
pas. Le premier est de saint Pierre ; « Israélites, 
écoutez ceci : Jésus de Nazareth, homme accrédité 

de Dieu près de v(w»* » Le second est de Bossuet,: 

A Un homme d'une doucenr admirable, singulière- 
ment choisi de Dieu *..••. » Enfin, sans rechercher si 
la phrase qui m'a été reprochée n'est pas d'accord 
avec les sentiments des plus grands chrétiens jus- 
qu'au iv< siècle, qu'il me soit permis de dire que 
des fracticms aujourd'hui existantes du christia- 
nisme s'en déclareraient parfaitement satisfaites. II 
est des chaires en France où ladite phrase pourrait 
être prôchée. En tout cas, la Hollande est sans con- 
tredit un pays aussi chrétien que la France, et l'uni- 

1. a Un homme incomparable, — si grand que, bien qu*lci tout 
doive être jugé au point de vue de la science positive, Je ne voudrais 
pas contredire ceux qnî, frappés du caractère exceptionnel de son 
œuvre, rappellent Dieu, — » 

2. Act., II, 22. Comp. Luc, xxiv, 19; Malth,, ix^ 8, 

3. Histoire universelle, IP partie, ch. iv. 



220 LA CHAIRE D*HÉBREO 

versité de Leyde est la plus haute école de la théo- 
logie hollandaise. Or, il m'est tien permis de rap- 
peler que, dans une circonstance récente, la Faculté 
de théologie de cette université, par une manifesta- 
tion spontanée dont je garde un profond souvenirs 
voulut bien reconnaître pour très-chrétienne la pen- 
sée où des interprètes moins autorisés des dogmes 
chrétiens ont vu la totale négation du christianisme. 
A vrai dire, ce n'en était ni la négation ni l'aOïrma- 
tton. Ci'était la traduction en langage historique et 
naturel de faits que les théologiens, avec des nuan- 
ces très-variées, regardent comme divins. Parler 
différemment, c'eût été blesser la théologie Israélite, 
qui, dans une chaire d'hébreu, a particulièrement le 
droit d'être respectée. C'eût été, par-dessus tout, 
blesser la loi fondamentale de notre établissement, 
qui est de n'admettre que les explications scientifi- 
ques, de n'employer que le langage de la raison. 
Qu'on y réfléchisse un moment, on verra que toute 
autre manière de parler eût été l'expression d'une 
opinion théologique et la négation même de l'esprit 
que nous sommes chargés d'entretenir. 

1. Voir les correspondances hollandaises du Siècle (17 mai I8G2) 
et dv Temps (4 Juin 18G2). 



AU COLLÈGE DE FRANCE. 



221 



V. 



Comment j*ai dû parler des origines du christianisme en dehors 

de toute formale surnaturelle. 



Le principe essentiel de la science, en effet, c'est 
de faire abstraction du surnaturel. Aucun fait ne 
prouve qu'il y ait une force supérieure à Thomme, 
intervenant par des actions particulières dans le tissu 
des phénomènes du monde. En d'autres termes, il 
n*y a pas un seul cas de miracle prouvé. 11 ne se 
passe de miracles qu'aux époques où Ton y croit, 
et devant des gens disposés à y croire. Comme l'a 
dit excellemment M. Littré : « Une expérience, que 
rien n'est jamais venu contredire, a enseigné à l'âge 
moderne que tout ce qui se racontait de miraculeux 
avait constamment son origine dans l'imagination 
qui se frappe, dans la crédulité complaisante, dans 
l'ignorance des lois naturelles. Quelque recherche 
qu'on ait faite, jamais un miracle ne s'est produit là 
où il pouvait être observé et constaté. Jamais, dans 
les amphithéâtres d'anatomie et sous les yeux des 
médecins, un mort ne s'est relevé et ne leur a mon- 
tré, par sa seule apparition, que la vie ne tient pas 



223 hk CUAIRB D'HÉBUKO 

à cette intégrité des organes qui, d'après leure re- 
cherches, fait le nœud de toute existence animale, et 
qu elle peut encore se manifester avec un cerveau 
détruit, un poumon incapable de respirer, un cœur 
inhabile à battre. Jamais dans les plaines de Tair, 
aux yeux des pfayskÂeas, un corps pesant irc s'est 
élevé contre les lois de la pesanteur, prouvant par là 
que les propiîété^ des corps Boat susoeplîbles de 
suppressions temporaires, qu'une iuterventioo sur- 
naturelle peut rendre le feu sans chaleur, la pierre 
sans pesanteur et le nuage orageux sans électricité. 
Jamais, dans les espaces intercosmiques, aux yeux 
des astronomes, la terre ne s'est anétée dans sa 
révolution diurne, ni le soleil n'a reculé vei*s son 
lever, ni Fombre du cadran n'a manqué de suivre 
l'astre dont elle marque les pas ; et les calculs d'é- 
clipses, toujours établis longtemps à l'avance et 
toujours vérifiés, témoignent qu'en eflfet rien de 
pareil ne se passe dans les relations des planètes et 
de leur soleil. Ainsi a parlé l'expérience perpétuelle * . » 
Voilà la loi sans laquelle toutes nos recherches 
sont vaines, et sans laquelle en particulier toutes les 
sciences historiques sont frappées de stérilité. Dans 



1. Préface de la seconde édition de la traduction de la Vie de 

S'y P- ^-Vl» 



\V C0LLÉ<3E !>E FRANCK. 223 

Tordre des faits, ce qui n*est pas expérimental n'est 
pas sctent'rfiqoe. La copditk)» méf&e de la science 
est de croire qne tout est explicable natarellement, 
même nnexplicjué. Pour Ja science, une explication 
surnaturelle n'est ni vraie ni fausse; ce n'est pas unv 
explication. Il est surperflu de la combattre, parce 
qu'une telle hypothèse correspond à un tout autn; 
état de l'esprit humain que celui qui a définitive- 
ment prévalu depuis que le principe d'induction est 
devenu Taxiome fondamental qui règle nos actes et 
nos pensées. 

Ce principe, chers confrères, vous l'appliquez tous 
les jours sans fléchir. Chacune de vos leçons suppose 
le monde invariable. Tout calcul est une imperti- 
nence, s'il y a une force changeante qui peut modi- 
fier à son gré les lois de l'univers. Si des hommes 
réunis et priant ont le pouvoir de produire la pluie 
ou la sécheresse; si on venait dire au météorologiste : 
tt Prenez garde, vous clJerchez des lois naturelles là 
où il n'y en a pas; c'est une divinité bienveillante on 
courroucée qui produit -œs phénomènes que v<hi:; 
croyez naturels; » la météorologie n* aurait plus de 
raison d'être. Si on venait dire au physiologiste et au 
médecin : « Yous prétendez trouver la raison dea ma- 
ladies et de la mort : vous êtes aveugles ; c'estDieu qui 
frappe, guérit, tue ; n le physiologiste et le médecin 



2S4 LA CHAIRE D*HÊBREO 

répondraient : « Je cesse mes recherches, adressez- 
vous au thaumaturge. » Si Ton disait au géologue : 
« Vous étudiez les lois de la formation du inonde : 
vous vous trompez dès le j>oint de départ; 41 y a six 
ou sept mille ans, Dieu a créé le monde par un acte 
direct; » la géologie serait supprimée. Il en est de 
même en histoire. S'il y a une histoire en dehors des 
lois qui régissent le reste de Thumanité, s'il y a une 
histoire interdite à la critique et mise à part comme 
divine, il n*y a plus de science historique. C'est 
comme si la physique était libre en toutes ses parties, 
sauf sur la théorie de la lumière; la chimie libre en 
tout, excepté sur les composés organiques. Les 
sciences historiques ne diffèrent en rien par la mé- 
thode des sciences physiques et mathématiques : elles 
supposent qu'aucun agent surnaturel ne vient trou- 
bler la marche de Thumanité; que cette marche est 
la résultante immédiate de la liberté qui est dans 
l'homme et de la fatalité qui est dans la nature ; qu'il 
n'y a pas d'être libre supérieur à l'homme auquel on 
puisse attribuer une part appréciable dans la conduite 
morale, non plus que dans la conduite matérielle de 
r univers. 

De là cette règle inflexible, base de toute critique, 
qu'un événement donné pour miraculeux est néces- 
sairement légendaire. Dans les histoires profanes, cela 



( 
i 



AU COLLÈGE DE FRANCE. * m 

est accepté sans aucune difficulté. RoIIin ne croit pas 
aux prodiges racontés par Tite-Live. Les mir gicles per- 
manents des temples de la Grèce, Rapportés par Pau- 
sanias, sont universellement regardés comme des 
fables. Pourquoi l'histoire des Juifs est-elle traitée 
d'une autre manière? L'induction est ici d'une acca- 
blante simplicité. Aucun homme éclairé n'admet les 
miracles qui sont censés se passer de nos jours ; des 
sectaires seuls admettent des miracles qui se seraient 
passés au xvii* et au xviii* siècle; on n'est pas 
taxé de grande hardiesse pour réduire à la légende 
ce qu'on raconte de saint François d'Assise et des 
saints du moyen âge. Pourquoi le siècle d'Au- 
guste et de Tibère ferait-il exception ? Les lois du 
monde étaient alors ce qu'elles sont aujourd'hui. La 
science doit donc chercher à expliquer tout ce qui 
s'est passé sous Auguste et Tibère par les mêmes lois 
qu'elle applique au reste de l'histoire. Libre au théo- 
logien orthodoxe de soutenu* que ces explications 
sont insuffisantes, et de chercher à prouver, dans ses 
livres et ses chaires, que les miracles chrétiens et 
juifs sont véritables. Nous ne lui répondrons pas. 
Nous attendons qu'on nous montre un miracle se 
passant dans des conditions scientifiques, devant des 
juges compétents. Nous ne nions pas, nous attendons. 
Il ne s'agit pas ici, en effet, de métaphysique; il 

15 



2S6 LA CHAIRE D*HÉBREO 

s'agit de faits à constater. Or, il est certain que ja- 
mais mipacle n'a eu lieu dans les conditions voulues 
pour créer une conviction rationnelle. Au lieu de se 
passer devant des gens crédules» étrangers à toute 
idée scientifique, ils devraient se passer devant des 
commissions composées d'hommes spéciaux, variant 
les conditions , comme on le fait dans les expériences 
de physique, réglant elles-mêmes le système de pré- 
cautions, et forçant le thaumaturge à opérer dans les 
circonstances posées par elles. Toutes les expériences 
des thaumaturges de nos jours, qui réussissent si 
bien devant les gens du monde, échouent dans ces 
conditions-là. Ce qui fait que les magnétiseurs ont 
toujours récusé le jugement de T Académie des scien- 
ces, c'est que l'Académie élevait la prétention par- 
faitement légitime de régler elle-même ses précau- 
tîons, ainsi que le matériel de l'expérience. Constater 
le caractère d'un fait n'est pas donné à tous ; cela 
exige une forte discipline de l'esprit et l'habitude 
des expériences scientifiques. Dans les miracles qu'on 
raconte du passé, aucune de ces conditions n'est 
réalisée. Outre que les textes historiques qui nous les 
racontent prêtent à une foule de réserves, le public 
devant lequel ils se passent est étranger à la science 
et incompétent pour juger si vraiment les lois de la 
nature ont été violées; de plus, ces miracles ont 



AU COLLÈGE DE FRANCE. ^7 

« 

tous un vice radieal : le thaumaturge règle les con- 
ditions du prodige, choisit son public. Aucun fatt 
constaté scientifiquement ne démontrant que le mi- 
racle sâi jamais eu place dans Thistoire, pourquoi 
imposer au professeur de sciences historiques une 
restriction que ne connaît pas le professeur de scien- 
ces physiques? Pourquoi lui interdire de qualifier les 
ctioses selon leur apparence naturelle et lui imposer, 
sur des chapitres essentiels, ou le silence, ou un lan- 
gage dénué de sens positif? 

Voilà le point de vue où je me plaçais en écrivant 
cette première leçœi, qui, à mes yeux, n'impliquait 
nullement une attaque contre un dogme établi, mais 
était toutsimplement un exposé historique de faits dont 
je croyais avmr le droit de parler. Je n'ai pas pris 
mon sujet en théologien, je l'ai pris en historien : or, 
pour l'historien, pas plus que pour le physicien et le 
diioHSte, il n'y a de mirades; il y a des faits, des 
causes, et des lois. Ma façon de parler des origines 
du christianisme ne fut pas la discussion directe 
d'un dogme ou d'un enseignement théologique; ce 
fut de l'histoire indépendante, n'aspirant ni à contre- 
dire le théologien ni à le contenter. N'est-il pas évi- 
dent, en efiet, que l'Jtiistoire deviendrait impos^ 
sU^ s'il fallait s'obliger, «n la faisant, à satisfaire 
tous les cultes admis par l'État? 



228 . LA CHAIRE D*HÉBREU 

L'État moderne B*a plus de dogme théologique 
officiel. 11 n'est ni athée ni irréligieux, ainsi qu'on le 
répète souvent j il est même essentiellement reli- 
gieux, puisqu'il suppose le droit et le devoir, qu'il 
admet le serment, qu'il respecte la mort, qu'il croit 
à la sainteté du mariage. Mais il n'impose aucune 
forme particulière de croyance. Il reconnaît seule- 
ment certains cultes, auxquels il garantit la liberté 
et le respect. Que veut dire cette garantie ? 

Est-ce un engagement de ne jamais laisser parler 
en public d'une manière qui ne soit pas conforme 
aux dogmes des cultes reconnus ? Non assurément, 
puisque l'État garantit également le judaïsme, le 
catholicisme et le protestantisme, qui, sur des dogmes 
essentiels, sont en contradiction directe. Le juif est 
obligé de nier la divinité de Jésus-Christ; le catholi- 
que est obligé de tenir le protestantisme pour une 
rébellion impie ; le protestant est obligé d'attaquer 
le catholicisme. comme superstitieux. Que peut l'État 
au milieu de ces affirmations opposées ? Laisser dire, 
empêcher les violences, les outrages publics*, et as- 



1. lï est clair que la discussion ou la négation ne peuvent être 
considérées comme des outrages. La loi protège aussi chaque ci- 
toyen individuellement contre Toutrage; 8*ensuit-il que la loi 
Interdit de discuter ou de nier les opinions professées par chaque 
dtoyoD? 



AU COLLÈGE DE FRANCE. 229 

surer à chaque culte sa pleine liberté d'exposition, 
de discussion et d*anathëmes. 

Outre les cultes, TÉtat salarie des établissements 
scientifiques étrangers à toute religion particulière. 
Aucune chaire de ces établissements n'est directe- 
ment religieuse ; mais il en est très-peu où le pro- 
fesseur ne soit amené par les nécessités de son sujet 
à des contacts avec la religion. La religion, en effet, 
touche à tout ; elle a une philosophie, une histoire, 
une théorie de l'art, une géologie, une astronomie, 
une critique. Demander à la science de ne pas s'oc- 
cuper des choses dont s'occupe la religion, c'est lui 
demander.de ne pas être. Qu'est-ce qu'un historien 
libre, à condition de ne jamais dire un mot du plus 
grand des problèmes historiques, de celui qui est la 
clef de tous les autres? Qu'est-ce qu'une philologie 
libre, à condition que l'enseignement de la plus cu- 
rieuse des langues savantes soit soumis à l'inspection 
du théologien ? Qu'est-ce qu'une philosophie libre, 
à condition d'être toujours d'accord avec les dogmes 
d'un des cultes reconnus? Que reste-t-il de permis 
dans un tel système? Une science enfantine, passe- 
temps d'oisifs ou d'esprits blasés, une petite histoire 
de mesquines curiosités, une petite archéologie de 
chétif aloi, une petite érudition, amusante sans doute, 
mais sans portée. Si la science n'est que cela, je ne 



2:m) la chaire D'HÉBREO 

vois pas poarqooi on fait figurer aa budget cet iiiBO- 
. cent divertissement. Tout a un s%m au ookit de vue 
de la grande science libre; tout est puéril, s'il n'est 
pas permis de rattacher chaque détail de ce qu'on 
peut savoir à la seule chose qu'il importe de savoir. 
La liberté est ainsi la grande solution de tous les 
problèmes de l'ordre intellectuel et religieux. Pour- 
quoi ne pas s'en contenter? Pourquoi demander à 
l'État une protection pour des dogmes particuliers? 
Pourquoi ne pouvoir entendre des opinions qu'on ne 
partage pas, sans chercher à imposer silence à celui 
qui parle, sans demander à l'État de le faire t£Ûre? 
La science est plus modeste. Elle ne réclaipe pas de 
lois contre les attaques ou les outrages. Les attaques, 
elle les appelle ; car la discussion est son essence. 
Les outrages, elle en sourit. Elle n'a pas besoin 
d'une terre à elle pour être libre; elle n'est pas une 
société à côté d'une autre société, une puissance du 
monde traitant diplomatiquement les choses de Tes- 
prity forçant les gouvernements à des compromis, 
concluant ses ligues séparées^ Elle trouve juste que 
l'État lui ouvre des chaires, en souvenir des ancien- 
nes fondations qu'il a absorbées, et parce qu'un des 
premiers devoirs de l'État est de favoriser ce qui est 
grand. Mais elle repousse tout ce qui ressemblerail 
à un enseignement d*État« L'État, en nommant le 



AU COLLÈGE DE FRANCE. Î3i 

professeur, ne coDsidëre qu'une seule chose, sa ca- 
pacité, attestée par des présentations ou des épreu- 
ves; il ne doit pas s'enquérir de ses doctrines; il 
n'en est nullement responsable. Le professeur public 
n'est pas l'État enseignant : il enseigne dans un éta- 
blissement soutenu par l'État en vue de la discussion 
libre, et sur un brevet de capacité décerné par 
rÉtat ; voilà tout. L'État n'a pas de doctrine parti- 
culière, tel est l'axiome fondamental auquel on 
revient toujours quand on veut fonder, dans les ma- 
tières intellectuelles, le droit des individus, c'est- 
à-dire la liberté. 



VI. 



Qa'on D*68t pas irréligieux poar essayer de séparer la religion 

da sumatarel. 



Voilà, savants collègues, comment j'entends ma 
justification scientifique, et, si je n'étais préoccupé 
que de mon apologie comme professeur, je devrais 
m' arrêter ici. Mais j'ai un autre souci. Au-dessus des 
devoirs ^e professeur, il y a les devoirs d'bomme. 
Je ne me consolerais pas, si je croyais n'être m règle 
qu'avec les premi^s. 



233 LA CHAIRE D'HÉBREU 

Ceux-là ne me connaissent guère qui pensent que 
je veux diminuer la somme de religion qui reste 
encore en ce monde. Plus j'avance dans la vie» plus 
je me rattache au seul problème qui garde toujours 
son sens profond et sa séduisante nouveauté. Un 
inflni nous déborde et nous obsède. Éclosions d*un 
moment à la surface d'un océan d'être, nous nous 
sentons, avec Tablaie, notre père, une mystérieuse 
affinité. Dieu ne se révèle pas par le miracle ; il se 
révèle parle cœur, où un gémissement inénarrable, 
comme dit saint Paul, s'élève sans cesse vers lui. 
C'est ce sentiment de rapports obscurs avec l'infini, 
d'une filiation divine, qui, gravé dans chaque homme 
en traits de feu, est ici-bas la source de tout bien, 
la raison d'aimer, la consolation de vivre. Jésus est 
à mes yeux le plus grand des hommes, parce qu'il a 
fait faire à ce sentiment un progrès auquel nul autre 
ne saurait être comparé. Sa religion renferme le se- 
cret de l'avenir. Ne croyez pas que je rêve l'œuvre 
funeste de venir, sous prétexte d'une froide exacti- 
tude, diminuer ce foyer de chaleur qui vit encore au 
cœur de l'humanité et constitue la meilleure part de 
ce qu'il y a en elle de noble et de bon. 

Jusqu'ici, la religion n'a pas existé sans surnatu- 
rel. Loin qu*il faille en être surpris, c'est le contraire 
qui eût été un vrai miracle. L'idée des lois de la 



AU COLLEGE DE FRANCE. 238: 

nature, si admirablement formulée dans Tantiquité 
par les écoles philosophiques, ne put jamais chez le 
grand nombre prendre décidément le dessus. Le 
moyen âge, jusqu'au xiu* siècle, l'ignore com- 
plètement. Depuis le xuV siècle jusqu'au xvi^, 
cette idée est l'apanage de quelques penseurs isolés. 
Au xyn* siècle, Galilée, Descartes, Huyghens, New- 
ton, par leur explication mécanique du monde, lui 
donnent une solidité inébranlable; mais ce n'est qu'à 
la fin du XVIII* siècle qu'on la voit gagner, une por- 
tion considérable de l'humanité et passer à l'état de 
croyance très-générale. En l'absence d'une telle idée, 
les rapports de Dieu et de T homme ne pouvaient être 
conçus que d'une manière concrète et matérielle. 
Jésus, à cet égard, ne fit pas exception. Ses idées 
en physiologie ne furent pas supérieures à celles de 
ses contemporains; il croyait comme tout le monde 
que les maladies nerveuses venaient de l'action des 
démons; il n'était pas venu donner au monde des 
leçons de physique. Révélation et miracles furent 
ainsi, dans Tantiquité, des parties inséparables de 
toutes les créations religieuses et même politiques 
ou sociales. Que ce soit là une association devenue 
aujourd'hui dangereuse, on le voit sans peine. S'il 
est un fait évident, en effet, c'est que la croyance au 
surnaturel s'affaiblit de toutes parts. Dans les classes 



IM LA CHAIRE D'HËBBEU 

éclairédSf cette croyance est battue en brècbe par 
deux ordres d'études qui, toutes deux, excluent le 
miracle : les études de la nature, nous moDtraot 
un ordre fatal là, où les ancleos théologiens voyaient 
l'exercice de voloatés libres, et les sciences histori- 
ques, remplaçant par des explications tout hu- 
maines et par une enégése rationaliste les anciennes 
interprétaUons mystiques des textes et des faits. 
Chassé ainsi de la nature et de l'histoire, le surna- 
turel fuit en quelque sorte. Les catholiques sérieux 
d'autrefois (bénédictins, jansénistes) n'admettaient 
guère que les miracles bibliques; les protestants se 
laissèrent réduire de bonne heure à ne défendre que 
ceux de l'Évangile. Le surnaturel est devenu comme ^ 
une tache originelle dont on a honte ; les personnes 
même les plus religieuses n'en veulent plus qu'un 
minimum} on cherche à faire sa part aussi petite 
que possible ; on le cache dans les recoins du passé. 
Gonsenre-t-il plus de créance dans les classes peu 
instruites et peut-on espérer de voir une solide foi 
religieuse s'asseoir de nouveau sur ces illusions? 
Non, certes. Les pays et les classes où l'on y croit 
sont d'importance secondaire. L'ouvrier des villes 
n'y croit pas. Chose étrange! l'ouvrier devine tout 
d'abord, avecunepénétratîonsurprenante, le résultat 
le plus élevé de la science moderne. L'idée de la 



AV COLLÈGE DE rRAKCE. 19» 

nature prend bien plus vite racine etaes loi qae chez 
les personnea qui ont reçu une demi^oUure littéraire, 
laquelle se ccmeilie soirventavec beaucoup de paresse 
d'esprit et de préjugés^ 

Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le regrette, le dur- 
naturel disparait de ce monde ; il n'obtient plus de foi 
sérieuse que dand les classes qui ne sont pas au cou* 
rant de leur siècle. Faut*il que la religion â^ écroule 
du même coup? Non^ non. La religion est nécessaire. 
Le jour où elle disparaîtrait, ce serait le co&ur même 
de l'humanité qui se dessécherait. La religion est 
aussi éternelle que la poésie^ aussi éternelle que 
l'amour ; elle survivra à la destruction de toutes les 
illusions, à la mort de l'objet aimé. Mais que dis-je? 
Son objet aussi est étemel. Jami^s l'homme ne se 
contentera d'une destinée finie i soas une forme ou 
sous une autre, toujours un ensemble de croyances 
exprimant la valeur transcendante de la vie et la 
participation de chacun de nous aux droits de fils 
de Dieu fera partie des éléments essentiels de Thu- 
manité. 

Transporter la religion par delà le surnaturel, sé- 
parer la Cause à jamais triomphante de la religion de 
la cause perdue du miracle, c'est donc rendre service 
à la religion ; c'est la détacher d'un vaisseau qui 
périt } c'est ^arguer aux âmes les angoisses de ces 



236 LA CHAIRE D*HÉBREU 

moments de transition où le naufrage des dieux qui 
s'en vont a Tair d' entraîner aussi le naufrage du 
divin, où ce sont les âmes les plus sincères qui 
croient être irréligieuses, où c'est l'homme le plus 
pieux qui se déclare athée. Je le dis avec confiance : 
un jour, la sympathie des âmes vraiment religieuses 
sera pour moi. Elles verront bien qu'un sentiment de 
profond respect pour la religion était au fond de cette 
franchise absolue qui n'admet pas que la vérité ait 
besoin des mensonges de la politique. J'ai cru à 
toutes les révélations qui sont au fond du cœur de 
Tbomme; jamais Tune d'elles ne m'a empêché 
d'écouter l'autre. J'ai toujours pensé que leurs con- 
tradictions tf étaient qu'apparentes et que le parti 
d'imposer silence à la raison critique, au nom des 
instincts moraux et religieux, n'avait rien de respec- 
tueux pour la Divinité. L'esprit scientifique n'est pas, 
pour la religion sdnsi conçue, un ennemi dont il 
faille se défier. Il fait partie de la religion même, et 
sans lui on ne saurait être un véritable adorateur. 

Voilà en quel sens, savants collègues, j'estime, en 
suivant uneJigne purement scientifique, servir la 
cause de la vraie religion, j'ajouterai même la cause 
du christianisme ; car, dans ma pensée, le christia- 
nisme, tel qu'il résulte des discours et du type mo- 
ral de son fondateur, comprend le germe de tous les 



AU COLLÈGE DE FRANCE. 237 

progrès. A part Tesprit scientifique, dont Jésus ne 
pouvait avoir aucun élément, rien ne manque à sa 
religion pour être le pur royaume de Dieu. Toute 
l'Europe éclairée marche vers cet idéal, susceptible 
d'épurations indéfinies. Le xix® siècle ne verra pas, 
comme on l'a dit souvent, la fin de la religion de 
Jésus; il verra la fin de la religion de Mahomet, la 
fin de la religion temporelle, inséparable de la po- 
litique, et le plein épanouissement de la religion de 
Jésus, de la religion de l'esprit. 

J'ai vu la mort de très-près. J'ai perdu le goût de 
ces jeux frivoles où l'on peut prendre plaisir quand 
on n'a pas encore soufTert. Les soucis de pygmées, 
dans lesquels s'use la vie, n'ont plus beaucoup de 
sens pour moi. J'ai, au contraire, rapporté du seuil de 
l'infini une foi plus vive que jamais dans la réalité 
supérieure du monde idéal. C'est lui qui est, et le 
monde physique qui paraît être. Fort de cette con- 
viction, j'attends l'avenir avec calme. La conscience 
de bien faire suffit à vûâ>n repos. Dieu m'ayant donné 
pour tout ce qui est étranger à ma vie morale une 
parfaite indifférence. Vouloir m'arrêter est puéril. Je 
puis dire avec un de nos anciens collègues : « Ce 
que dix d'entre vous ne veulent pas entendre, demain 
dix mille le liront. » Je ne suis pas assez dénué de 
communications avec le public éclairé pour que ceux 



238 LA CHAIRE D'HÉBREU 

qui ont demandé que le silence me fût imposé y 
gagnent quelque chose. Puissent^ils n'y rien perdre 
et ne pas regretter un jour d'avoir traité en ennemi 
un loyal dissident I Je leur ferai du moins un souhait : 
c'est qu'ils n'aient jamais que des adversaires comme 
moi, *^ des adversaires que les injures et les vio- 
lences ne convertissent ni n'aigrissent, ^^ des adver- 
saires dont on n'obtienne pas plus facilement un mou- 
vement de colère qu'un acte de foi, — des adver- 
saires assez" froids pour réclamer, en faveur des doc- 
trines qu'on leur oppose, l'admiration, la sympathie 
et par-dessus tout la liberté. 

Agréez, messieurs et savants collègues, l'assu-^ 
rance des sentiments de haute estime avec lesquels 
j'ai l'honneur d'être 

Votre tout dévoué serviteur, 

E. Renan *• 

l.Mon illaatre ami M. Prevost-Paradol ayant bien Toula recom- 
mander cet opuscule aux lecteurs eu Journal des Débats, mie 
pbraae 4e son article m'amena h lui adresser la lettre suivante : 

c Paris* le 81 juillet 1869. 

a Mon cbcir ami, 

a Je ne fais jamais, vous savez, de rectification de détail. Mais 
avec TOUS, et quand il s'agit de notre religion commune, la liberté, 
j*en viendrais presque & des subtilités de casiïiste. « N'y avait-il 
« pas, dites-vous, quelque imprévoyance à appeler un tel professeur 
« à une tene cUaire pour Ten faire descendre aussitôt qu'il aurait 



AU COLLÈGE DE FRANGE. 239 

« parlé comme il était naturel et presque inévitable qu'il parl&t? » 
Je ne trouve pas juste, mon cher ami, qu'on pose la question de la 
sorte. L'État n'ayant pas de doctrine dans les choses de l'esprit, son 
devoir, quand les corps compétents lui présentent un professeur, est 
de le nommer sans sinquiéter des opinions qu'il enseignera. U n'est 
pas responsable de ces opinions ; il n'a pas à les prévoir. Si quelque 
jour le Collège de France et l'Institut présenti^^nt au ministre un 
candidat, et que le ministre, craignant que l'enseignement de ce 
candidat ne contrarie Tadministration, refus&t de le nommer, que 
ferions-nous? Nous blâmerions le ministre d'être trop prévoyant. 
Louons donc aussi son « imprévoyance », et disons qu'en me nom- 
mant sans tenir compte de mes opinions, il a fait un acte libéral. 
« Adieu. Vous savez ma vive amitié:. 

« £. Renan. » 



DESTITUTION 



d'un professeur au COLLEGE DE FRANGE. 



Le 2 juin 1864, parut au Moniteur un rapport 
adressé à Sa Majesté l'empereur par M. le ministre 
de rinstruction publique. On y lisait ce qui suit : 



11 y aurait donc Heu de supprimer à la Sorbonne la chaire 
de M. Hase, mais de créer, sous le titre de grammaire et de 
philologie comparées, une chaire nouvelle au Collège do 
France. 

La dotation de cette chaire n'existant pas au budget, on y 
appliquerait provisoirement les fonds votés pour la chaire des 
langues hébraïque, chaldaïque et syriaque. 

Depuis plus de deux ans, cette chaire n*est point remplie, 
par des raisons d'ordre public qui subsistent dans toute leur 
force. Ce provisoire ne peut durer plus longtemps. 

Je tiens, sire, à mettre une extrême régularité dans toutes 
les parties de Tadministration que l'empereur m'a confiée. Or, 
il est contraire aux intérêts du service, à la bonne gestion des 
deniers publics, autant qu'à la dignité môme du savant dis- 
tingué qui est forcé de subir cette anomalie, qu'un traitement 
soit touché sans que la fonction soit remplie. 

10 



242 DESTITUTION D'UN PROFESSEUR 

Ne pouvant faire remonter M. Renan dans la chaire où il n'a 
paru qu'une fois, je crois qu'il convient de faire loyalement 
cesser une situation anomale et d'appeler M. Renan à d'autres 
fonctions. 

C'est de la Bibliothèque impériale qu'il est sorti pour entrer 
au Collège de France, et il en a emporté le titre de bibliothé- 
caire honoraire; je prie Votre Majesté de vouloir bien l'y rame- 
ner en lui confiant la place de conservateur sous-direcleur 
adjoint au département des manuscrits, où son érudition spé- 
ciale lui permettra de rendre au public de réels services. 

Suivaient des décrets conformes* 



Le jour même, j'écrivis à M. le ministre de l'in- 
struction publique la lettre suivante : 

Sèmf, le i Jula 18H. 

Monsieur le ministre, 

J'ai appris ce matin, par la lettre que vous m'avez fait l'hon- 
neur de m'adresser et par le Moniteur, que Sa Majesté l'empe- 
reur, par un décret signéd'hier, avait daigné me nommer conser- 
Aateur sous-directeur adjoint au département des manuscrits 
de la Bibliothèque impériale. Aux termes des règlements actuels, 
toute fonction à la Bibliothèque impériale est incompatible 
avec un enseignement. Accepter la fonction à laquelle Sa 
Majesté l'empereur a bien voulu me nommer serait donc don- 
ner ma démission de- la chaire que j'occupe au Collège de 
France. 

J'ai déjà eu plusieurs fois l'honneur d'exposer à Votre Excel- 
lence les motifs pour lesquels il m'est impossible de donner 
d'une façon directe ou indirecte cette démission. J'ai été porté 



AU COLLÈGE DB FRANCE. 243 

à la chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque par le 
suffrage de MM. les professeurs au Collège de France et de mes 
confrères dé TÂcadèmie des inscriptions et belles-lettres. Cette 
chaire, d'ailleurs, n'est pas pour moi la première fonction venue. 
Je l'ai voulue pour elle-même, et non pour le traitement qui y 
est attaché. Les langues hébraïque et araméenne sont ma spé- 
cialité scientifique. J'attachais beaucoup d'importance à un tel 
enseignement, la faiblesse des études critiques en France tenant 
en grande partie, selon moi, à la nullité dont les anciennes éludes 
séoiîtiques sont depuis longtemps frappées parmi nous. Relever 
ces études dans nos grandes écoles a toujours été ce que j'ai 
considéré comme ma tâche scientifique et comme une partie de 
mes devoirs moraux. 

Quels que soient les excellents souvenirs que j'aie gardés du 
département des manuscrits à la Bibliothèque impériale, je n'ac- 
cepte donc pas la fonction que Sa Majesté Tempereur a daigné 
me conférer hier. La chaire de langues hébraïque, chaldaïque 
et syriaque au Collège de France n'est pas supprimée ; je ne suis 
pas destitué ; seulement, le traitement de ladite chaire est affecté 
provisoirement à un autre usage. Ce traitement, monsieur le 
ministre, j'avais' continué de le toucher, sans que ma « dignité », 
dont je suis bon juge, en souffrit, d'abord parce qu'on me laissa 
espérer, lors de l'arrêté de suspension, une prompte réouver- 
ture; en second lieu, parce que renoncer à ce traitement eût 
été reconnaître un état de choses contre lequel j'ai protesté en 
toute circonstance ; en troisième lieu, parce qu'en réalité j'ai 
rempli ma fonction autant qu'il dépendait de moi, et même, 
selon mon opinion, de la manière la plus fructueuse. Dès qu'il 
me fut prouvé, en efl'et, que la réouverture de mon cours pou- 
vait encore être fort éloignée, j'ai fait chez moi, au petit nombre 
d'orientalistes et de philologues que mes leçons devaient inté- 
resser, le cours que j'aurais fait dans la a salle des Langues » 
au Collège de France. Ces sortes d'enseigaçm^ot (je Tal tôu- 



2i4 DESTITUTION D'UN PROFESSEUR 

jours dit^ ] sont uniquement destinées à dix ou douze personnes 
déjà préparées, et vouéesaux travaux scienliûques. Aux époques 
1rs plus florissantes du Collège de France, les maîtres les plus 
célèbres ont procédé de cette manière, et j'ose croire que bien 
des cours qui se sont faits cette année dans les salles réglemen- 
laires n'ont pas porté autant de fruits que le mien. II ne faut 
pas que les étroites idées administratives de notre temps se 
transportent d'une façon trop absolue dans Tordre des choses 
de Fesprit. L'économie superûcielle, qui regarde comme la 
suprême sagesse de voir le produit tangible et immédiat de ses 
deniers, n'a rien à faire avec ta science. La science mesure les 
mérites aux résultats acquis et non à l'exécution plus ou moins 
ponctuelle d'un règlement, et, si jamais vous reprochez à un sa- 
vant qui fait quelque honneur à son pays de ne pas gagner la 
faible somme que l'État lui alloue, croyez-le, monsieur le mi- 
nistre, il vous répondra comme je vous réponds en ce moment, 
et selon un illustre exemple : Pecunia tua lecum sit. 

Appliquez donc, monsieur le ministre, les fonds votés pour 
la chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque à telle 
fin que vous jugerez à propos. Je conserve un litre que je tiens 
de la double présentation de MM. les professeurs au Collège de 
France et de mes confrères à PInstilut. Sans traitement, je 
continuerai à remplir les devoirs que ce titre m^mpose, c'est- 
à-dire à travailler de toutes mes forces au progrès des études 
dont la tradition m'a été confiée. 

Agréez, monsieur le ministre, l'assurance delà haute estime 
cl du profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'èlro, do 
Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur. 

E. Rbnan. 

1. Voir ma leçon d'ouverture, p. v, vi, 8, 0, 30. 



AU COLLÈGE DE FRANCE. 245 

Le 5 juin, parut au Journal des Débats Tarticle 
suivant : 

Le temps nous a manqué hier pour dire notre avis sur les 
questions que soulève la lettre de M. Renan. A part un trait un 
pou vif, excusé par l*agacement qu'on cause toujours aux gens 
d*esprît en leur parlant de questions d'argent, notre collabo* 
rateur nous paraît avoir été guidé en cette circonstance par un 
son liment très-juste des droits de la science libre. Sa loyauté et 
son désintéressement connus auraient bien dû faire supposer 
qu*il ne donnerait jamais sa démission d'une place à laquelle il 
attache un sens très-élevé. M. Renan a des vues particulières, 
qu'il a souvent développées, sur le Collège de France. U pense 
que cot établissement doit représenter la science la plus spéciale, 
mais aussi la plus indépendante. Les personnes qui partagent 
le moins les idées de M. Renan connaissent la sincérité et la 
ténacité avec lesquelles il les soutient. La conduite de notre 
collaborateur nous paraît donc, dans ceite circonstance, avoir 
été conséquente ; en tout cas, elle n'a dû surprendre personne, 
et nous sommes étonnés qu'on ne l'ait pas prévue. 

M. I\pnan ayant refusé tout moyen de retraite pour sortir do 
la situation qu'il a choisie avec réflexion, la série de mesures 
prises, par M. le minisire de l'instruction publique *n'a qu'un 
effet, c'est la cessation du trailemont que M. Renan avait con* 
linué jusqu'ici à toucher. M. Renan accepte cette conséquence 
avec 6erté. Nous regrettons un peu, nous l'avouons, que M. lo 
ministre ait fait intervenir dans les graves questions de prin- 
cipe impliquées en ce débat une aussi mince question d'éco- 
nomie. Si M. Renan, par des circonstances venant de lui, avait 
omis de faire ses leçons pendant doux ou trois ans, nous re- 
connaissons bien volontiers qu'il y aurait toute sorte d'ob- 
jections à lui faire. Mais M. Renan a sans cesse réclamé contre 



2i0 DESTITUTION D'UN PROFESSEUR 

la suspension de son cours. Il a toujours dit qu*il était prêt à 
remonter dans sa chaire quand on lèverait l'arrêté qui l'en 
écartait. En6n, par une pensée pleine de sagesse, il a donné 
chez lui deux fois par semaine les leçons qu'il lui eût été plus 
agréable et plus commode de donner au Collège de France. 
Dans un tel état de choses, M. Renan avait parfaitement raison 
de maintenir ses droits et de ne pas aggraver de gaieté de cœur 
la situation qu'on lui avait faite. 

Les motifs d'ordre public qui ont empêché la réouverture du 
cours de M. Renan étaient-ils aussi graves qu'on l'a supposé? 
Nous ne le croyons pas. La première et la seule leçon qu'ait 
faite M. Renan fut accueillie par la jeunesse avec un enthou- 
siasme dont on n'a pas perdu le souvenir. Comme nous croyons 
les démonstrations publiques contraires au véritable esprit de 
liberté, nous ne désirerions nullement voir renaître les manifes- 
tations bruyantesqui, ce jour-là, accompagnèrent le professeur 
jusqu'à sa demeure. Mais M. Renan, dans sa première leçon, 
tant applaudie, déclara à plusieurs reprises que le cours qu'il 
avait à faire était un cours technique destiné à un petit nombre 
d'auditeurs. C'est un usage que les professeurs récemment 
nommés débutent par une première leçon de généralités, la- 
quelle se fait d'ordinaire dans un amphithéâtre plus vaste que 
celui qui sert aux leçons spéciales. M. Renan suivit cet usage. 
A la fin de son discours d'ouverture, il prit congé en quelque 
sorte de son nombreux auditoire, et déclara qu'à la prochaine 
leçon il commencerait l'exposition de la grammaire hébraïque. 
La salle où se font ces sortes de cours peut contenir vingt ou 
trente personnes, et jamais elle n'est remplie. Admettons que, 
vu rintérêt spécial du cours, et par suite de la curiosité un 
peu excitée du public, la salle eût été comble les premiers 
jours; en vérité, l'ordre public court-il de grands dangers 
parce qu'on so presse un peu dans une salie de quelques mètres 
carrés? Les mesures les plus simples, et qui n'eussent pas 



AU COLLÈGE DE ERANGE. 247 

exigé la présence d'un seul sergent de ville, auraient suffi pour 
empêcher tout inconvénient. 

Nous regrettons donc qu'au lieu de préférer cette solution, 
si conforme aux vrais principes de la liberté scientifique, on 
Tait, au contraire, ajournée. Mais, puisque M. Renan se déclare 
peu atteint par la mesure qui lui enlève son traitement, et qu'il 
garde le titre auquel il tient si fort, les droits essentiels de la 
science sont sains et saufs. M. Renan insiste avec raison sur 
une circonstance capitale qu'on a souvent feint d'ignorer. Il a 
été nommé à la place qu'il occupe sur la double présentation 
de ses collègues et confrères du Collège et de l'Institut. Quand 
il s'agit de choix faits sur présentation, le rôle de l'adminis- 
tration est bien simple. A toutes les objections qu'on soulève 
contre de tels choix, elle n'a qu'une seule chose à répondre : 
a J'ai nommé celui qu'on m'a présenté. Prenez-vous-en aux 
corps qui ont fait la présentation, i» 

Le 12 juin, parut au Moniteur le décret suivant ; 

Napoléon, etc., 

Sur la proposition de notre ministre de l'instruction publi- 
que; 

Vu le décret du 4«' juin 4864, par lequel M. Renan, pro- 
fesseur au Collège de France, est relevé de ses fonctions et 
appelé à la charge de conservateur sous-directeur adjoint du 
département des manuscrits à la Bibliothèque impériale; 

Vu la lettre de M. Renan qui refuse cette fonction et prétend 
conserver son premier emploi ; 

Vu le décret du 9 mars 4852 portant que l'empereur nomme 
et révoque les professeurs du Collège de France, 

Avons décrété et décrétons ce qui suit : 



248 DESTITUTION D'UN PROFESSEUR 

Art. 4*'. La nomination de M. Renan à la Bibliothèque im- 
périaie est rapporlée. 

Art. 2. M. Renan demeure révoqué de ses fonctions au Col- 
lège de France. 

Art. 3, Notre ministre de Tinstruction publique est charge» 
de l'exécution du présent décret. 

Fait au palais de Fontainebleau, le 44 juin 4864. 

Napoléon. 

Le lA juin, parut dans le Journal des Débats Tar- 
ticle suivant : 

Le décret inséré hier au Moniteur a tranché tous les doutes 
qui pouvaient rester sur la situation de M. Renan. M. Renan 
est destitué. Nos principes en fait do liberté sont assez connus 
pour que nous n'ayons pas besoin d'exprimer les regrets que 
nous cause cette mesure. Pour nous borner aux questions de 
forme, nous ferons remarquer que le décret de destitution de 
M. Renan n'est pas motivé. Les quatre destitutions de profes- 
seurs au Collège de France qui ont été prononcées depuis lo 
commencement de ce siècle avaient été précédées d*un exposé 
de motifs. L'ordonnance royale qui priva M. Tissot do sa chaire 
n'en avait pas dans sa première rédaction; M.Lefèvre-Gineau, 
alors administrateur du Collège de France, refusa de la rece- 
voir en cet état. On la lui rendit avec un exposé qui servit du 
moins à montrer la faiblesse des raisons sur lesquelles on se 
fondait, et qui, en 4830, amena l'annulation de l'ordonnance. 

Cette omission nous semble fâcheuse. L'obligation de moti- 
ver un décret de destitution ne serait écrite nulle part qu'elle 
serait un devoir pour Tadminislra lion. Au degré lo plus humble 
de la fonction, celui que l'État frappe a le droit de savoir pour- 



AD COLLÈGE DR FRANCE. 249 

quoi on le frappe. L'administration doit cette garantie à celui 
qu'elle destitue ; on peut dire qu'elle se la doit à elle-même. 
Il faut que la responsabilité de pareils actes soit pleinement 
avouée, qu'on voie d'oCi ils viennent, à quelle ligne de conduite 

ils se rattachent. C'est là une sécurité pour le fonctionnaire; 
car l'aveu des motifs peut arrêter bien des mesures violentes ; 
on peut fort bien ne pas vouloir faire explicitement ce qu'on 
fait tacitement et comme une simple mesure administrative. 
Cette obligation, d'ailleurs, nous semble résulter clairement du 
décret du 6 mars 1852. L'article 5 de ce décret, énumérant les 
peines qui peuvent être portées contre les membres de rensei- 
gnement supérieur, met de ce nombre « la peine de \s( révoca- 
tion, laquelle ne peut être prononcée que sur la proposition 
du ministre de l'instruction publique, par le président de la 
République ». Que celte proposition doive être motivée, c'est 
ce qui nous paraît évident. La révocation est une a peine »; le 
décret du 9 mars le déclare. Une peine suppose une « faute ». 
L'administration ne peut proclamer à la face du public qu'un 
citoyen a commis un manquement à ses devoirs sans dire quel 
est ce manquement. Or, le décret inséré au Moniteur le là juin 
n'articule contre M. Renan aucun grief. M. Renan, sans curiosité 
indiscrète, peut bien désirer savoir quelle est la faute qu'il a 
commise selon les principes de M. le ministre, quel est le blâme 
que M. le ministre lui inflige. 

Nous persistons aussi à croire^ que M. Renan aurait dû jouir 

1. M. Laboalayc, dans un article â*ane logiqne péremptoire, pu- 
blié au Journal des Débats lo 10 Juin, avait prouvé l'illégalité dn 
ma révocation. Le décret porté le 11 Juillet 1863 contenait co qui 
suit : 

« Considérant qu*il importe d'assurer aux membres du corps en- 
seignant toutes les garanties possibles de Justice... 

« Art. I*'. A partir de ce jour, un comité composé de cinq mem- 
bres désignés par le conseil impérial de Tinstruction publique, et 



250 DESTITUTION D'UN PROFESSEUR, ETC. 

des garanties assurées par lo décret du 41 juillet 4863 à tous 
les membres de l'enseignement supérieur et de renseignement 
secondaire. Lo considérant du décret du 9 mars 485) met ex- 
ppessément le CoIiég3 de France dans le corps enseignant. 
Si le Collège de Franco fait exception dans le corps enseignant, 
le doit être par plus d'indépendance. S'il a une situation pri- 
vilégiée, ce n'est pas une raison pour lui refuser le droit com- 
mun. Est-il naturel qu'un professeur de sixième ait plus de 
garanties que le successeur de Burnouf ou deCuvier? 

Les motifs pour lesquels M. Renan a été destitué n'étant 
pas exprimés, i.ous ne les discuterons pas. Mais nous croyons 
que touj les libéraux ressentiront vivement le coup porté, dans 
la personne de notre coUabôraleur, à l'indépendance de la 
pensée. 

choisis dans son sein, sera appelé à donner son avis motivé toutes 
les fois qu'il pourra y avoir lieu à la révocation d*nn professeur de 
renseignement supérieur ou de renseignement secondaire qui sera 
titulaire de son emploi. 

« Art. 3. L*inculpé sera admis à présenter sa défense, selon qu*il 
le jugera préférable, de vivo voix ou par écrit. » 

Le Collège de France fait partie de renseignement supérieur, de 
renseignement secondaire ou de l'enseignement primaire. A moins 
de soutenir qu'il fait partie de renseignement primaire, il faut ad- 
mettre que le décret susdit 8*y applique. 



LES lÎTDDES SAVANTES 



EN ALLEMAGNE. 



(LcUre aux dlrectears do la Revue germanique*.) 

Paris, le 15 décembre i857. 

Messieurs, 

Votre projet d'une Bévue germanique réalise un 
des vœux que j'ai le plus souvent formés. Je n'ai 
point la prétention de vous suggérer des idées que 
vous n'ayez déjà eues. Cependant, afin de vous 
prouver quel intérêt je prends à votre noble des- 
sein, je me permettrai de vous communiquer quel- 
ques réflexions sur la place que devra, ce me sem- 
ble, occuper dans votre recueil la partie des études 
allemandes dont je me suis plus particulièrement 
occupé. 

i. Cette lettre parut dans le premier numéro de la Revue gertiia- 



\ 



252 LES ÉTUDES SAVANTES 

Votre Revue doit être un tableau complet des 
travaux intellectuels en Allemagne. Or, la partie 
de ces travaux qui mérite le plus, selon moi, d'at- 
tirer l'attention, ce sont les sciences historiques 
et philologiques. L'Allemagne, jusqu'à ces dernières 
années, a été égalée par la France dans le domaine 
des sciences physiques et mathématiques. La philo- 
sophie allemande est quelque chose de très-particu- 
lier, qui ne peut être comparé à quoi que ce soit et 
dont le temps seul permettra d'apprécier la valeur. 
Quant à l'ensemble des productions qu'on appelait 
autrefois les « ouvrages de l'esprit » et qu'on désigne 
maintenant du nom de « littérature », l'Allemagne n'a 
point échappé à la décadence générale dont les 
œuvres d'imagination sont frappées de nos jours : 
elle a eu, en ce genre, des hommes de génie ; à 
l'heure qu'il est, elle possède à peine quelques 
hommes de talent. La véritable excellence de l'Alle- 
magne est, à mon avis, dans l'interprétation du 
l)assé. L'Allemagne a compris l'histoire bien plus 
comme une science que comme un art. Elle n'a pas 
de grands historiens dans le sens que nous attachons 
à ce mot; il faut pour mériter ce nom un talent de 
composition qu'elle semble dédaigner,; mais jamais 
race ne posséda une plus merveilleuse aptitude pour 
les recherches d'érudition. La science critique et bis- 



EN ALLEMAGNE. 253 

torique de Tesprit humain, la philologie, instrument 
nécessaire de cette science, voilà sa création. Certes, 
l'étude sérieuse et patiente des monuments antiques 
existait avant que l'Allemagne s'en fût emparée. 
Pour n'en citer qu'un seul exemple, quel admirable 
répertoire de solide érudition que l'ancien recueil de 
'Académie des inscriptions et belles-lettres ! Mais le 
service qu'a rendu l'Allemagne, c'est d'avoir élevé à 
la hauteur d'une science organisée ce qui n'avait été 
jusque-là qu'un délassement d'amateur, et d'avoir 
donné une valeur philosophique à des études qu'on 
envisageait comme un simple exercice de curio- 
sité. 

L'Allemagne, vous le savez, n'a pas de « Revues » 
comme nous les entendons. Elle a des journaux spé- 
ciaux où chaque science dépose ses découvertes suc- 
cessives. Les Allemands n'écrivent pas ; ils cherchent 
et ils pensent. Le genre de critique difficile et bril- 
lant dont la Bévue des Deux Mondes a créé le modèle 
parmi nous ne va pas à la tournure de leur génie, 
plus soucieux du fond que de la forme. Même diiïé- 
rence dans l'enseignement. Les cours faits dans 
la manière éloquente que MM. Cousin, Yillemaiu, 
Guizot ont inaugttfée en France, n'ont dans les uni- 
versités allemandes aucun succès. Les enseignement* 
les plus spéciaux, au contraire, y ont des auditeura. 



354 LES ÉTODES SAVANTES 

quand on est sûr d'y recueillir des idées nouvelles 
ou des faits nouveaux. 

C'est donc dans les journaux spéciaux que les ré- 
dacteurs d'une Bévue germcmique devraient, selon 
moi, chercher les éléments les plus considérables de 
leur travail. Le Journal de la Société orientale alle- 
mande est le plus abondant répertoire pour les tra- 
vaux relatifs aux antiquités de l'Asie. On ferait une 
œuvre utile en traduisant le rapport qui parait dans 
chaque volume de ce recueil sur les progrès annuels 
des études orientales. Le journal de M. Haupt pour 
les antiquités germaniques, le Musée du Rhin pour 
l'antiquité classique, les Communications de l'insti- 
tut de Perthes pour la géographie, sont aussi de 
précieux recueils, où notre insouciance des choses 
étrangères laisse s'enfouir de véritables trésors. Le 
Journal pour la philologie comparée de MM. Kuhn et 
Aufrecht, enfin, est la publication périodique la plus 
intéressante que je connaisse, par la richesse, la 
variété, la finesse des découvertes qui y sont consi- 
gnées. C'est là que s'est fondée la science capitale 
qui résume le travail philologique des dernières 
années, la mythologie comparée. C'est aux fines 
analyses de M. Kuhn et de ses collaborateurs qu'on 
doit la démonstration de ce résultat important, 
que la raoe hado-européenne n*a eu d'abord qu*un 



EN ALLEMAGNE. 255 

système de mythes, dont les Védas nous présentent 
la forme la plus ancienne, comme elle n'a eu d* abord 
qu'un seul vocabulaire, qui se trouve épars dans les 
rameaux divers de la grande famille depuis l'Islande 
jusqu'à Ceylan, 

U est certains hommes dont les livres se pré- 
sentent avec une sorte de périodicité, et qui sont 
une école à eux seuls. Ce tour particulier d'esprit 
qui rend les Allemands impropres à composer des 
ouvrages, mais qui en fait d'excellents collecteurs 
de matériaux, devait amener quelques travailleurs 
au système, plus commode pour eux que pour le 
public, dé donner leurs idées au fur et à mesure 
qu'elles leur viennent. En France, on s'impose de 
ne livrer son œuvre au public que quand elle est 
parfaitement mûrie et achevée; en Allemagne, on la 
donne à l'état provisoii^, non comme un enseigne- 
ment doctrinal, mais comme une excitation à penser 
et comme un ferment pour les esprits. Il résulte de 
tout cela des livres moins bien faits que les nôtres, 
mais un mouvement fort supérieur au nôtre. Parmi 
ceux qui ont cédé à cette tentation, indice au 
moins d'une très-grande activité, je citerai d'abord 
M. A. Weber, de l'académie et de l'université de 
Berlin. Je ne connais pas en Europe de chercheur 
plus pénétrant et plus fécond. Ses Indische Studien 



256 LES ÉTUDES SAVANTES 

paraissant à des intervalles irréguliers et ses autres 
ouvrages vous donneront toujours le dernier mot du 
grand ensemble de recherches qui se rattache au san- 
scrit. M. Ewald et ses Annuaires vous tiendront au 
courant des études bibliques : consultés avec discer- 
nement et avec déGance quand il s'agit de questions 
de personnes, les ouvrages de ce critique parfois émi- 
nent sont d'un prix infini. Pourriez-vous oublier 
M. de Bunsen, cette infatigable activité, ce zèle pour 
tout ce qui est noble et grand, et ce vaste atelier de 
travail scientifique qui se groupe autour de lui^? Les 
trois ou quatre volumes que publie par an M. de 
Bunsen sont un vrai jouinal, où l'on est sûr de 
trouver toujours les résultats, sinon les plus démon- 
trés, du moins les plus récents, de la philologie 
comparée, des études védiques, des études sur 
TAvesta, des études bibliques, en un mot de tout 
ce qui est vivant et en progrès dans le champ des 
études philologiques. 

Vous aurez sans doute des correspondants auprès 
des diverses universités. C'est là qu'il faut prendre 
comme à sa source le riche développement d'idées 
qui assure à l'Allemagne, dans l'ordre des spécula- 



i. Cet homme excellent est mort depuis que les pages que dous 
reproduisons ici ont été écrites. 



EN ALLEMAGNE. 257 

lions rationnelles, une si incontestable supériorité. 
L'enseignement n'est point en Allemagne, comme il 
l'est dans d'autres pays, une pédagogie étroite et 
jalouse de la science. Les établissements d'instruc- 
tion publique y sont aussi des établissements scien- 
tifiques, recevant l'impulsion, non d'une administra- 
tion centrale, d'ordinaire peu au courant des choses 
intellectuelles, et naturellement indifférente ou hos- 
tile à ce qu'elle ne comprend pas, mais de savants et 
de penseurs, prenant au sérieux les choses de l'es* 
prit. De là un enseignement large, libre; plein d'ini- 
tiative, représentant à chaque heure l'état de la 
science ; si bien que le jeune homme qui l'a suivi 
aperçoit clairement dès ses débuts le point d'oCi 
il faut partir et la région qui promet de récom- 
penser par des découvertes les efforts des travail- 
leurs. 

Je sais que je vous parle ici d'un idéal quelque 
peu éclipsé aujourd'hui. Selon moi, l'âge d'or de 
l'Allemagne, au moins sous le rapport des conditions 
extérieures de la vie intellectuelle, est passé. La 
réaction des dix dernières années* a exercé sur ces 
belles études une influence fatale. L'enseignement 
de la théologie, autrefois si indépendant et si élevé. 



1. Je rappelle qne ceci fut écrit à la fin de 1857. 

17 



858 LES ÉTUDES SAVANTES 

est devenu dans les pays protestants d'Allemagne 
presque aussi impossible que dans les pays catho- 
liques. Or, qu'on ne s'y trompe pas, c'est l'enseigne- 
ment de la théologie qui a été la cause dû grand dé- 
veloppement qu'ont pris en Allemagne les études 
philologiques : les fondateurs des études orien- 
tales en particulier, les Eichhom, les Gesenius, 
étaient des théologiens. Cette ressource si précieuse 
pour le travi^U intellectuel est perdue peut-être sans 
retour. Les jeunes gens sérieux, qui autrefois trou- 
vaient dand l'enseignement de la théologie ou le 
ministère pastoral un excellent moyen de mener une 
vie laborieuse, repoussés par les symboles inaccep- 
tables ou étroits qu'on leur impose, se rejettent sur 
les carrières purement scientifiques, qui sont néces- 
sairement peu nombreuses. Tout cela, se combinant 
avec le renchérissement de la vie matérielle, qui 
«tteint même les villes d'universités en Allemagne, 
a produit une misère sur laquelle nous n'insisterions 
pas, si elle n'avait pour la science les plus fâcheux 
résultats. En effet, une conséquence de cet état de 
gène, ce sont les travaux hitifs par lesquels une 
jeunesse intelligente, mais trop nombreuse et trop 
empressée, cherche à se frayer une route vers les 
fonctions salariées. Ce n'est jamais impunément 
qu'où met les découvertes aux enchères. Les travaux 



EN ALLEMAGNE. 259 

solides sont de tous les temps ; mais les découvertes 
viennent à leur jour, et il ne faut pas les devancer. 
Le grand défaut de TÂllemagne est cet empresse- 
ment fiévreux d'annoncer des résultats nouveaux et 
de dépasser les maîtres, qui produit un déluge de 
thèses hardies et de paradoxes. Ajoutez à cela les 
intrigues d'un parti religieux, mettant pour condition 
à ses faveurs tout autre chose que le mérite scienti- 
fique, et vous comprendrez les effets désastreux 
qu ont pu produire sur des études aussi délicates 
que les nôtres quelques années d'un tel régime. 
Vous aurez le droit d'être sévères pour l'école su- 
perficielle, qui voudi*ait ainsi passer l'éponge sur le 
travail d'un demi-siècle, et enlever à l'Allemagne sa 
vraie couronne, celle de la science critique, saine et 
désintéressée. 

Et puisque j'ai commencé à vous communiquer 
mes réflexions sur des points secondaires de votre 
plan, auxquels peut-être vous ne penseriez pas, 
j'oserai vous conseiller de ne pas chercher le déve- 
loppement de l'esprit allemand seulement en Alle- 
magne. Je ne sais si je me trcunpe, mais je crois voir 
le moment approcher où les Allemands joueront le 
même rôle que ces Scots de la première moitié du 
moyen âge, qu'on trouve partout à l'état de mission- 
naires de la science et de grammairiens. Déjà presque 



2G0 LES ÉTUDES SAVANTES 

tout le travail matériel de la philologie est supporté 
dans le monde par des Allemands. Ne négligez donc 
pas d'embrasser dans votre recueil ces nombreuses 
colonies où, grâce à une puissance d'expansion qui 
nous étonne, la race germanique porte son activité in- 
tellectuelle et son sérieux. Suivez-la dans l'académie 
de Saint-Pétersbourg, où, malgré des susceptibilités 
assez naturelles, la science allemande s'est créé une 
importante succursale, peu inférieure à l'académie 
de Berlin, surtout pour les sciences géographi- 
ques. Cherchez-la en Angleterre, à Oxford, à 
Londres, où vous rencontrerez à l'état d'exilés vo- 
^lontaires quelques-uns des meilleurs représentants 
de la nouvelle école, MM. Max MuUer, Aufrecht, 
d'autres encore. Us écrivent en anglais; mais lem 
science, leur pensée sont allemandes : cela doit vous 
suffire. La Hollande mérite aussi que vous lui ou- 
vriez votre recueil. L'université de Leyde me parait 
depuis quelques années dans une direction excel- 
lente : elle possède un grand enseignement histori- 
que, à la tête duquel est M. Dozy, et une solide école 
d'exégèse dirigée par MM. Scholten et Kuenen. En 
Suisse, vous trouverez l'université, de Zurich et le 
savoir un peu hasardeux de M. Hitzig. L'Asie et 
l'Afrique enfin vous offriront d'admirables mission- 
naires, tels que les Krapf, les Isenberg, et des voya- 



EN ALLEMAGNE. 261 

geurs» tels que Barth et Overweg ^ Tandis que les 
missions catholiques, autrefois si fructueuses, ne 
rendent plus à la science que de médiocres services, 
à cause du peu d'instruction et de curiosité de la 
plupart de ceux qui s'y dévouent ^, les missions al- 
lemandes, anglaises, américaines, ont produit d'ha- 
biles explorateurs qui ouvrent devant nous des 
mondes inconnus, et prennent place parmi les fon- 
dateurs de la science critique de 1* humanité. 

N'oubliez pas les juifs allemands : ils sont une 
partie essentielle et pourtant distincte du mouve- 
ment qui doit vous occuper. C'est un monde fort 
mêlé, mais où se rencontrent encore des Mendels- 
sohn et des Spmosa, et d'où sont sortis dé bons 
auxiliaires du travail scientifique. Par une singulière 
destinée, la race juive est de nos jours un utile in- 
terprète de certaines civilisations de l'Orient qui 
se sont trouvées, il y a deux ou trois mille ans, en 
contact avec elle, et dont les études bibliques et 
talmudiques la rapprochent. 

Enfin, cherchez aussi l'Allemagne en France. Nous 
possédons parmi nous une colonie allemande qui, 

1. Morts depuis. 

2. Une exception devrait certes être faite pour le voyage en Ara- 
bie de M. Palgrave. Mais nons ignorons si M. Palgrave s'est envisagé 
on s^envisage encore comme an missionnaire catholique. Nous ferons 
bien volontiers une autre exception pour M. Bigandet. 



sei LES ËTUDLS SAVANTES EN ALLEMAGNE. 

en même temps qu'elle communique largement avec 
le centre des idées françiùses, puise directement 
encore aux mamelles germaniques, dont elle n'est 
point détachée : c'est l'école de Strasbourg. Cette 
modeste et savante école, dont l'administration cen- 
trale a parfois trop peu respecté l'individualité, est 
parmi nous le seul reste des anciennes institutions 
provinciales, qui avaient de si bons elTets pour la 
culture intellectuelle . Vous connaissez sans doute la 



L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRANGE 



JUGEE PAR LES ALLEMANDS. 



Rien de plus nuisible aux progrès de l'esprit hu- 
main que les jalousies nationales. On a pu autrefois 
accuser la France d'être, de toutes les nations, la 
plus dédaigneuse de l'étranger. C'est là un défaut 
dont elle s'est en partie corrigée. Dans l'ordre de 
rinstiTiction publique, du moins, une série de mis- 
sions ont eu pour objet d'étudier le système d'édu- 
cation des peuples voisins. Nos voisins ne nous ont 
guère rendu la pareille, et on doit le regretter, car, 
si des ouvrages sur l'instruction publique en Allema- 
gne, en Hollande, faits par des Français sont utiles, 
des ouvrages sur l'instruction publique en France 
faits par des Allemands, par des Hollandais, nous 
seraient bien plus utiles encore. La rareté de tels 
livres donne un grand prix au travail de M. HahnS 

i. Das UntemchtS'Wesen in Frankreich, miteiner GeschkhU dêr 
Pm-iser Univenim, von Lodwig Hahn ; Breslau, 1848. 



204 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

bien que ce travail n'ait rien d'ofliciel. H. Hahn s'est 
donné sa mission à lui-même, ou plutôt il Ta reçue 
du hasard, qui lui a fait passer quelques années 
parmi nous. 

Son livre prouve, du reste, mieux encore que Tin- 
différence de ses compatriotes, combien les univer- 
sités allemandes sont éloignées de goûter rensei- 
gnement français. Il est difficile de pousser plus loin 
la sévérité. A peine est-il un point de notre système 
d'enseignement qui obtienne un éloge de M. Hahn, 
et il n'en est pas un seul auquel il n'adresse les 
plus vives critiques. Souvent, d'ailleurs, il n'a fait 
que puiser à l'arsenal des ennemis de l'Université 
ses renseignements et ses appréciations. 



I. 



L'ouvrage de M. Hahn renferme deux parties 
distinctes : l'une consacrée à l'exposition, où il re- 
trace la législation et l'état de l'instruction publi- 
que en France; l'autre, consacrée à la critique, 
où il juge d'après ses principes nos institutions et 
nos règlements. La première partie est nécessaû'e- 



EN FRANCE. 205 

ment dénuée d'intérêt pour nous. Quant aux juge^ 
ments de H. Hahn sur les mérites et les défauts de 
notre système d'éducation publique, comme ils sont 
évidemment ceux de la plupart de ses compatriotes, 
il est bon de les connaître, bien que parfois on 
puisse regretter qu'ils soient fondés sur une obser-* 
yation superficielle et sur des informations inexactes* 
H. Hahn a vu en passant un certain nombre de clas- 
ses ; il a pris des notes avec précipitation, recueilli 
quelques anecdotes, et attaché de l'importance à 
des enfantillages. Sa critique rappelle trop souvent 
le trait du voyageur qui juge d'après le teint 
de son hôtesse celui de toutes les femmes du pays. 
Ainsi il raconte d'un ton scandalisé qu'un écolier 
de rhétorique, avec lequel il s'entretenait sur les 
difficultés du Phédotty lui a dit, pour se tirer d'em- 
barras: <( Ces bëtises-là, nous les passons ^ » Ailleurs, 
il nous apprend que, quand un chef d'institution a 
besoin d'un maître d'études, il s'adresse à l'esta- 
minet le plus voisin, et que les élèves appellent cela 
« aller à la foire aux pions » {auf den Pionsmarke 
gehny. 

Les critiques de M. Hahn qui s'adressent à l'en- 
semble de notre système d'instruction publique sont 

i. p. 409. Ces mots remarquables sont rapportés en français. 
2. P. 508. 



S66 L'INSTRCCTION PUBLIQUE 

autrement importantes; car celles-ci ne viennent 
pas d'une connaissance pins ou moins incomplète 
de ce qui se passe dans nos collèges; elles viennent 
de principes opposés aux nôtres et qui sont vrais à 
quelques égards. Dans l'organisation française de l'in- 
struction publique, la source de tout le mal, aux 
yeux de M. Ilahn, c'est le système du concours. 
Notre censeur allemand revient à tout propos sur 
cette idée fondamentale, et, imitant le trait du vieux 
Caton, il termine ainsi les chapitres les plus divers: 
Cœterum censeo concursum delendum esse. A l'en 
croire, cette institution serait aussi funeste comme 
épreuve pour les professeurs que comme moyen 
d'émulation entre les élèves. « Il est fort regret- 
table, dit-il, que le concours soit la seule voie 
pour arriver au professorat des collèges, et que l'ha- 
bileté pratique, jointe à des connaissances suffisantes, 
ne puisse y donner entrée. Les hommes les plus ex- 
périmentés dans l'éducation, ceux qui apportent à 
leurs difficiles fonctions non des facultés brillantes, 
mais un esprit solide avec un peu de lenteur et de 
timidité, seront toujours placés, dans les épreuves 
publiques, après les jeunes gens qui savent amuser 
leur auditoire et leurs juges, et qui, doués d'une 
parole facile pour se tirer des difficultés, ne possè- 
dent ni assez de patience ni assez de fermeté 



EN rUANCE. 207 

poor bien enseigner. Tontes les dispositions qae Ton 
essaiera d'introduire dans la législation des concours 
en faveur des maîtres plus mûrs seront insuffi- 
santes pour obvier aux inconvénients du système. Il 
devrait y avoir des conditions d'un autre genre 
et plus largement entendues pour arriver aux 
places importantes de l'enseignement secondaire. 
Il y a maintenant dans les collèges des profes- 
seurs qui, sans sortir des limites de l'enseigne- 
ment grammatical, ont fait preuve du plus grand 
zèle et d'une habileté supérieure; il y en a même 
quelques-uns dont les. écrits témoignent de plus de 
culture littéraire qu'on n'en trouve chez la plupart 
des agrégés des classes supérieures, et qui pourtant 
sont condamnés à vieillir dans une classe de gram- 
maire, parce que leur âge avancé ne leur permet 
plus de tenter une lutte périlleuse conU'e tant de 
jeunes candidats. Indépendamment de l'injustice 
d'un tel procédé, le dévouement le plus honnête 
doit nécessairement se refroidir, s'il ne voit plus 
aucun but devant lui, surtout dans un pays où la 
pédagogie inspire peu d'intérêt par elle-même. Le 
système exclusif du concours est donc à la fois inique 
et préjudiciable à l'enseignement des collèges*. » 

i. p. 530 et suiv. 



H8 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

Il est facile de montrer ain^ le cflté faible et les 
iDconvéDients de toute institutioa. Maïs on ne fait 
preuve de sagacité qu'en indiquant le remède. Le - 



EN FRANCE. âCO 

Télément démocratique dans le domaine de l'ensei- 
gnement, et répond surtout aux idées des jeunes 
étudiants et de ceux qui s'appellent libéraux. S'il 
n'était ainsi couronné de l'auréole du libéralisme, 
il y a longtemps qu'on aurait reconnu quels in- 
convénients il entraîne à côté de quelques avan- 
tages fort contestables, et, depuis quinze années, 
H. Cousin n'aurait pas en vain combattu ce mode 
de nomination avec toute la verve de sa cri- 
tique*. » 

La centralisation et l'unifbrmité de l'instruction 
publique parmi nous sont pour M. Habn l'objet de 
reproches presque aussi acerbes que le système des 
concours : a On ne peut avoir qu'une seule opinion, 
dit-il, sur l'organisation napoléonienne de l'Univer- 
sité. Il était impossible d'imaginer un système plus 
puissant et plus simple pour fonder l'unité de l'in- 
struction nationale et pourvoir à la stabilité des 
traditions. Mais, d'un autre côté, une institution 
dirigée uniquement vers ce but portait en elle-même 
un danger immédiat, eï ce danger ne s'est que trop 
révélé : c'était de sacrifier le progrès à la fixité, de 
faire dégénérer l'unité d'esprit en uniformité de mé- 
thode et de procédés, d'étouffer toutes les tenta- 

1. p. 587. 



270 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

tives nouvelles en fait d'éducation. En effet, la pré- 
tention hautement avouée des universitaires, c'est 
que, d'un bout du royaume jusqu'à l'autre, aucun 
changement ne survienne, soit dans la direction des 
éfudes, soit dans le maintien de la discipline, qui 
ne soit prescrit par l'autorité centrale; c'est que, 
pour les méthodes d'enseignement et les livres clas- 
siques, pour la distribution des heures et les règle- 
ments disciplinaires, un collège du Nord corresponde 
dans les derniei's détails à une école située sur la 
Méditerranée... Avant d'introduire quelque innova- 
tion, il faut en faire l'épreuve; or, il est naturel 
que l'on hésite à tehter l'expérience sur la totalité 
des écoles ; en sorte que, la sévère uniformité ne 
permettant pas de faire ces essais sur des établisse- 
ments isolés, il devait en résulter que toute la cor- 
poration se trouvât enchaînée dans une complète 
immobilité. C'est, en effet, ce qui est arrivé. Le 
corps enseignant est devenu tellement stationnaire 
en France, que je ne connais aucune société qui, 
dans ce temps de progrès universel, et chez la natioQ 
la plus mobile du monde, persiste en ses voies 
avec autant d'aise et de satisfaction, qui repousse 
avec autant de dédain et de présomption toutes les 
méthodes étrangères, et qui soit si prompte à voir 
une révolution, môme dans les changements les plus 



EN FRANCE. 271 

insignifiants ^.. Cette uniformité me semble la cause 
principale de la faible3se relative des études dans les 
collèges de province.,. Si les écoles de Paris, avec 
un système d'enseignement fort défectueux, pro- 
duisent parfois de brillants résultats, ce sont là 
bien moins les fruits du système que les effets de 
mobiles extérieurs, qui entretiennent chez la jeu- 
nesse studieuse de la capitale une ardeur vrai- 
ment extraordinaire. Dans la province, au contraire, 
où ces motifs d'émulation manquent, les maîtres ne 
songent à rien changer ni à rien améliorer dans la 
méthode officielle; souvent même ils se relâchent et 
se négligent à un pomt déplorable. La brillante 
routine de la capitale devient, dans le reste du pays, 
une besogne assoupissante, sans vie ni intérêt. Si 
les proviseurs et les professeurs des collèges de pro- 
vince pouvaient suivre leurs propres inspirations, 
on trouverait en plusieurs villes des centres d'in- 
struction moins éclatants peut-être que les collèges 
de Paris, mais tout aussi féconds. L'uniformité, 
au contraire, a étouffé la liberté et la vie ; l'égalité 
absolue, c'est le souffle de la mort. . . Des deux 
devises de la révolution française, la liberté et l'éga- 
lité, Napoléon n'a eu égard, dans ses créations, 

1. p. 172 et suÎT. 



i72 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

qu'à la seconde : T égalité a eu pour effet d*exclui*e 
absolument la liberté. L'égalité, le principe de la 
centralisation sei*vaient les vues du despotisme impé- 
rial. La Restauration ne s'occupa guère davantage 
de l'émancipation des académies. Mais le gouverne- 
ment de Juillet a-t-îl été fidèle à son principe et à 
son programme, en maintenant l'uniformité dans les 
établissements de l'Université? Je ne le pense pas. 
Cependant, pour ne pas adresser au gouvernement 
lui-même un reproche qui retombe sur lui beaucoup 
moins que sur ses adversaires, je dois faire remar- 
quer que c'est surtout la faute de l'opposition pré- 
tendue libérale {der vermeintlich liberalen Opposi- 
tion der Liiiken\ si la stagnation est devenue une 
loi de l'Université, et si l'égalité est restée intacte 
aux dépens de la liberté. Depuis que le parti clérical 
a commencé à demander la liberté de l'enseigne- 
ment, le corps universitaire est devenu, aux yeux 
de ceux qui se disent libéraux, le représentant de 
l'esprit moderne, et malheur aux mains profanes qui 
osent toucher à ce saint des saints! Dans son zèle 
aveugle contre le parti qui tire avantage pour ses 
desseins des vices profonds de l'Université, l'oppo- 
. sition ne croit pouvoir rien faire de mieux que de 
nier ces défauts et de les couvrir du manteau de sa 
popularité. Le droit de l'État sur l'éducation des 



EN FRANCE. 273 

enfants est parfois exagéré jusqu'à la maxime lacé- 
démonienne; le principe de l'unité d'esprit dans les 
sociétés moderaes est préconisé de toute manière et 
sur tous les tons ; les considérations vraiment loyales 
et franches sont fatalement sacrifiées aux besoins de 
la polémique ^.. » 

Ce qui suit a de quoi nous surprendre. M. Hahn 
présente comme une réforme utile et comme un 
premier pas dans la carrière du progrès la modifica- 
tion ou la suppression du Conseil de l'instruction 
publique, et certaines autres mesures qui ont paru 
chez nous tout à fait funestes et qui l'ont été en 
eflet. Ces passages montrent que l'auteur a peu 
compris le véritable esprit de la société française. 
Soyons juste pourtant; M. Hahn a vu les choses de 
notre pays sous un faux jour ; il s'est laissé prendre 
à des déclamations partout répétées : il n'est pour- 
tant pas ennemi des lumières. Ses principes sur l'é- 
ducation du peuple en sont la preuve. « Si c'est un 
devoir, dit-il, pour tous les régimes de donner leur 
principale attention à l'instruction du peuple, ce 
devoir incombe surtout aux gouvernements qui sont 
fondés sur le principe de la liberté. La politique 
vraiment libérale n'ignore pas que la propagation de 

1. p. 176 et siiir, 

18 



274 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

r éducation est sa garantie la plus sûi'e et sa base 
la plus ferme. Un pays qui vent être libre doit être 
éclairé ; autrement, ses plus nobles sentiments sont 
pour lui un danger. Si les droits politiques devan- 
cent oa dépassent la culture intellectuelle, il est à 
craindre que le peuple ne se laisse entraîner, dans 
Texcrcice de ses droits, aux plus graves erreurs*. » 
Dans l'appréciation des faits, M.Hahn se n^ontre, ici 
comme toujoxu^, critique sévère. « Le principe de 
l'enseignement obligatoire [die Schulpflichtigkeil), 
dans le sens allemand, c'est-à-dire le devoir rigou- 
reux imposé par la loi aux parents de faire partici- 
per leurs enfants au bienfait de l'enseignement, 
n'est point encore introduit en France. Des principes 
de liberté mal entendue ont jusqu'ici empêché d'em- 
ployer ce moyen, le seul efficace pour procurer la 
diflfusion générale de l'instruction élémentaire. Un 
libéralisme peu assuré de lui-même, reposant sur 
de faux principes, et par cela même timide et tou- 
jours en garde contre la puissance de l'État, a refusé 
d'attribuer à la société le droit de contrainte relati- 
vement à l'éducation. La question se posa dans les 
premières années de la révolution de Juillet... Le 
gouvernement était porté à reconnaître au moins 



i. p. 184 et suiv. 



EN FRAKCE. 275 

indirectement le principe de l'école obligatoire; mais 
la Chambre des dépatés le repoussa, et la Chambre 
des pairs se rangea au ménie sentiment, bien que 
dans le sein des deux assemblées les membres les 
plus compétents, et surtout la commission chargée 
du riçport, par Forgane de M. Cousin, se fussent 
prononcés très-décidément en faveur de l'obligation 
universelle*, d M. Hahn trouve que l'instruction 
primaire est parmi nous peu répandue et insuffi- 
sante'; la position et le mérite des instituteurs lai 
ont paru au-dessous du médiocre*. Le tableau qu'il 
trace de Fédncation des femmes^ est aussi des plus 
tristes. P16t à Die« que la réalité ne fût pas plus 
triste encore f 



IL 



La partie de Fo'uvrage de M. Hahn qui est rela- 
tive à renseignement secondaire est la plus intéres- 



% p. 263 et soiT. 

3. P. 327 et 8UÎV. 

4. P. 38i et snff. 



270 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

santé et la plus développée. « L'Univei'sité, dit-il, 
en prenant l'antiquité classique pour Tobjet prin- 
cipal et presque exclusif des études , a prétendu 
rendre un service inappréciable à la civilisation, 
ainsi quà la prépondérance imaginaire de la culture 
française en Europe ; elle insiste avec vanité sur ce 
bienfait, pour soutenir les intérêts de sa domination 
absolue ; et pourtant il est certain qu'au fond elle 
n'a pas la juste conscience des vraies études de l'hu- 
maniste. Elle entasse avec surabondance la matière 
classique, mais sans la vivifier par l'esprit littéraire; 
les formes antiques circulent journellement et pas- 
sent de main en main; mais le sens du beau antique 
manque profondément ; on rassemble laborieusement 
des pierres polies pour la construction, mais jamais 
elles ne s'élèvent en un édifice harmonieux; jamak 
on ne passe d'un aride exercice d'intelligence à une 
nourriture vitale de tout l'homme spirituel. Tout se 
borne à des applications étroites et mesquines : au 
lieu de fortifier les facultés intellectuelles, au lieu 
d'un développement où la beauté de la forme serait 
en harmonie, avec les progrès de la raison, on 
acquiert seulement une habileté singulière pour 
déguiser à soi-même et aux autres le vide de la 
pensée sous une forme creuse, éblouissante et pom- 
peuse. On s'imagine conserver et continuer les tia- 



EN FRANCE. 277 

ditions philologiques dô Port-Royal; on promet à la 
nation des fruits comparables à ceux qu*a produits 
cette vigoureuse école, un nouveau siècle d'or en 
littérature ; mais on ne s'aperçoit pas que, de toute 
cette culture classique, on a saisi Técorce et non le 
fruit, en sorte qu'au lieu d'élever l'âme, cette cul- 
ture n'aboutit qu'à empirer le mal d'un siècle tout 
extérieur et profondément atteint de matérialisme. 
Un esprit étroit et formaliste est le trait caractéris- 
tique de l'enseignement en France; ce n'est pas 
une vraie culture de l'esprit; c'en est la carica- 
ture. 

(c S*il faut conserver aux études classiques, dans 
Yéducation de la jeunesse, la prééminence que, du- 
rant des siècles, elles ont obtenue à bon droit et pour 
le salut des peuples; si elles doivent résister aux 
assauts d'un matérialisme impatient et uniquement 
attentif aux intérêts immédiats, elles dont l'action 
est presque entièrement désintéressée, il est absolu- 
ment nécessaire que le vrai caractère, les avantages 
essentiels et profonds d'une telle éducation sortent 
d'abord pour les maîtres eux-mêmes du nuage d'un 
respect traditionnel et deviennent une conviction 
profonde. On n'entraînera pas la société sceptique 
avec de vaines phrases, contre lesquelles le pre- 
mier argument palpable des réalistes aurait trop 



278 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

facilement raison. Il faut pardonner aux gens da 
monde de méconnaître le prix de l'éducation clas- 
sique, de préférer pour la jeunesse l'étude des litté- 
ratures modernes à celle des langues mortes, de 
s'imaginer mieux connaître les chefs-d'œuvre de 
l'antiquité au moyen de bonnes traductions que 
par une étude de dix années ; tous ces faciles ar- 
guments ont gain de cause, si cm ne leur oppose 
qu'une prétendue pédagogie, au fond tout aussi 
banale, qui ne traite pas les langues anciennes 
autrement que les langues modernes, qui fait 
moins pénétrer dans l'esprit des anciens, dans le 
développement harmonieux de leur pensée, que ne 
le ferait une traduction supportable, qui enfin ne 
repose sur aucune idée saine des lois de la gymnas- 
tique intellectuelle, sur aucune étude approfondie 
du développement lent et graduel des facultés tel 
qu'il doit résulter des études littéraires. 

« On entend répéter de toutes parts des phrases 
stéréotypées sur la beauté et la simplicité des études 
classiques et sur leurs avantages pour le développe- 
ment intellectuel ; mais, au delà de ces phrases, au 
delà des lieux communs généralement répandus, 
on ne trouve dans la conscience et dans la pra- 
tique de la plupart des maîtres aucun principe, 
aucune étoile conductrice. L'étude des langues an- 



EN FRANCE. • 270 

ciennes» de moyen qu'elle était, est devenue la 
fin de Téducation ; d'œuvre patiente qu'elle devait 
être, elle est devenue un pur exercice mécanique 
pour acquérir une routine tout artificielle. Tan- 
dis que l'avantage spécial de l'étude d'une langue 
morte est d'être une logique pratique, par l'ana- 
lyse qu'elle exige des formes du langage, et que, 
par conséquent, il s*agit, dans ce premier travail, 
non d'écarter les difficultés, mais d'apprendre mé- 
thodiquement à les surmonter, qu'il ne s'agit point, 
dis-je^ d'abréger la route, puisque, en un sens, 
la route est elle-même la fin et le but, tout l'art 
de l'enseignement classique en France consiste à 
faire arriver le plus promptement possible à l'in- 
telligence facile des auteurs, ou à un style agréable 
en latin; et cela, en éludant toutes les difficultés 
grammaticales et logiques. La grammaire devient 
ainsi un recueil de procédés et d'artifices pratiques, 
fondés bien plutôt sur l'analogie extérieure que sur 
la nécessité rationnelle ; l'exemple, au lieu de ne faire 
qu'éclaircir la règle, devient le principal, la règle 
ne servant qu'à édaircir l'exemple. La traduction 
en langue ancienne est bien moins une application 
intelligente des règles qu'une réunion machinale de 
phrases apprises par cœur, un travail tout aveugle. 
Dans l'explication des auteurs, on néglige le soin 



280 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

de pénétrer le développement de la pensée, et on ne 
recherche qu'une élégance suspecte dans le style 
français. Envisageons en détail la nature de cet 
enseignement pseudo-humaniste * ... » 

M. Hahn examine de ce point de vue toutes les 
branches de notre enseignement classique. Les études 
grammaticales sont de toutes les plus maltraitées; 
l'auteur s'élève avec force (et ici, il faut l'avouer, 
avec quelque raison) contre le tour mécanique et 
la méthode extérieure de nos rudiments, contre 
l'usage du « mot à mot » et les « cahiers d'expres- 
sions ». Il se révolte contre les « que retranchés », 
les « de qui peuvent se tourner par qui s'appelle », 
et autres recettes du même genre. 11 voudrait une 
méthode philologique, et la substitution d'un out 
vrage' élémentaire analogue à la Méthode latine de 
M. Burnouf (plus conforme elle-même aux métho- 
des allemandes) à la grammaire artificielle et sans 
logique de Lhomond. Cette partie du travail de 
M. Hahn (p. 386-402) est pleine d'observations plus 
ou moins sévères, mais toujours originales, et que 
l'habitude seule nous empêche de faire. L'usage des 
vers latins réveille sa verve et son antipathie contre 
les habitudes un peu extérieures de notre éducation 

« 

1. p. 384 et suiv. 



L 



EN FRANCE. 281 

classique. Il admire ces tours de force et l'esprit que 
nous y dépensons; mais il n'y voit que le chef-d'œu- 
vre du pastiche*. Même reproche et toujours pour 
les mêmes raisons adressé à notre système de récita- 
tions, qu'il accuse d'être un exercice purement mé- 
canique et de nul effet pour la culture de l'esprit. 
S'il est plus indulgent pour les études grecques, si 
la grammaire de M. Burnouf obtient ses éloges, 
tandis que tous nos livres élémentaires lui parais- 
sent détestables, c'est qu'il espère en rapporter 
l'honneur à la philologie allemande et aux travaux 
de Buttmann et de Matthiae. « Encore, ajoute- 
t-il, cet ouvrage paraît-il aux professeurs trop 
systématique, trop pédantesque. Tout ce qui n'est 
pas routine passe dans l'Université pour pédan- 
terie*. » Notre rhétorique n'a pas davantage l'ap- 
probation de M. Hahn. Le programme qui est assi- 
gné à cette classe lui parait impossible à réaliser, 
eu égard à la faiblesse des études antérieures; la di- 
rection qu'on donne aux études lui semble trop ex- 
clusivement oratoire; l'exercice des discours latins 
et français lui paraît une pure affaire de recettes et 
de procédés*. Il s'étonne d'ailleui's, avec pleine 

1. p. 303. 

2. p. 407-408. 

3. P. 410 et tuiv. 



282 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

raisoD, que l'étude philologique et la théorie grani- 
maticale de la langue française soient si négligées 
parmi nous*. L'enseigpement de Thistoire, tel qu'il 
est établi dans nos lycées, le trouve moins sévère ; 
il reproche seulement aux professeurs de ne pas 
pix)portionner suffisamment leurs leçons à la force 
des élèves et de suivre la même méthode dans 
les classes inférieures et dans les classes su- 
périeures. Il voudrait que Ton parcourût deux fois 
toute retendue de Thistoire : une première fois, jus- 
qu'à la quatrième, dans des abrégés simples et 
faciles; une seconde fois depuis la quatrième, d'une 
manière plus approfondie-. Enfin, la philosophie 
trouve en lui, par une exception honorable, un juge 
des plus impartiaux. M. Hahn s'étend longuement 
sur la nature de cet enseignement et cherche à le 
justifier des attaques dont il a été l'objet- Son auto- 
rité mérite d'autant plus d'être considérée, qu'il 
pousse jusqu'à l'aD'ectation le soin de témoigner son 
attachement au christianisme, et qu'il semble en 
toute autre chose se rapprocher pour la manière de 
voir de ceux qui ont accusé d'impiété notre ensei- 
gnement philosophique ^ 

1. p. 420 et suiv. 

2. P. 425 et suiv. 

3. P. 429 et suiv. — M. Hahn a placé à la suite de son ouvrage 



EN FRANCE. 283 

11 serait long et peut-être inutile de rapporter ici 
tous les griefs généraux que M. Hahn articule contre 
notre système d'instruction secondaire. Il ne lui 
reconnaît presque aucune efficacité pour la culture 
de l'esprit national, et il pense d'ailleurs qu'une telle 
éducation est, par ses conditions mêmes, le privilège 
des classes aisées ou même des riches. Cela serait 
peu regrettable, si cette culture était, comme il le 
suppose, exclusivement dirigée vers le baccalauréat 
ou le concours général. Ces deux institutions, la 
dernière surtout, sont jugées très-défavorablement*. 
Le concours général est, aux yeux de notre auteur, 
la source des défauts les plus graves de notre ensei- 
gnement, qui sont le pastiche, la routine, la « spé- 
cialité », soit chez les élèves, soit chez le profes- 
seur*. Quant au régime intérieur des établissements, 
JI. Hahn trouve les heures de travail trop multi- 
pliées, et s'élève avec force contre le système de ré- 
compenses et de punitions généralement adopté. Il 
voudrait supprimer du même coup les pensums et 
les récompenses honorifiques; mais il n'a garde 



une esquisse de Thistoire des controverses sur la liberté de rensei- 
gnement. l\ penche, en général, vers le parti le moins favorable à 
l'Université. 

i. P. 370-37C, 487 et suiv. 

2. P. 401. 



284 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

de nous dire par quoi il voudrait les remplacer'. 
« Il est temps, dit-il, en terminant cette criti- 
que, il est grand temps, dans l'intérêt de l'édu- 
cation classique, de réformer ces abus. En pro- 
vince, encore plus qu'à Paris, on doit craindre que 
les intérêts matériels ne prennent le dessus sur un 
système aussi insoutenable, aussi fautif; car en pro- 
vince les résultats apparents du grand concours ne 
jettent pas de la poudre aux yeux. Puisse l'ensei- 
gnement lui-même se laisser réformer; puisse-t-il 
admettre dans son sein les éléments d'un mouvement 
original et indépendant, pour ne point provoquer une 
réaction radicale, qui détruirait sans ménagement 
toute culture classique M » 



IlL 



L'éducation française est jugée par M. Hahn plus 
sévèrement encore que Tinslruction donnée par l'Uni- 



1. p. 4G3 et Buiv., 500 et suiv. 

2. P. 4G5. 



EN FRANCE. 285 

versité. L'éducation de famille lui parait tout sim- 
plement impossible, puisqu'à l'entendre, il n'y a plus 
de famille en France. Voici à ce sujet ses paroles ; 
inutile d'en relever l'exagération : « La France mo- 
derne ne connaît plus la famille. Pour que l'éducation 
paternelle fût désirable et féconde en résultats, il 
faudrait que. les relations domestiques fussent réta- 
blies dans leur état normal, et que, grâce à l'union 
intime et à l'amour sincère des époux, tous les ger- 
mes de vertu et de sainteté pusâent être l'objet d'une 
cultui-e assidue. Mais qui oserait prétendre qu'il en 
est ainsi de nos jours en France? Qui ne sait que la 
vie conjugale est tombée si bas en ce pays, que c'est 
à peine si l'on y conserve encore la conscience des de- 
voirs qu'elle impose, que c'est à peine si l'on y peut 
rendre l'individu responsable de ses égarements per- 
sonnels, parce que, dans l'atmosphère empestée où 
chacun apprend à penser et à sentir, U respire avec 
le souffle vital la frivolité des sentiments et l'indif- 
férence morale? Si la vie domestique est ainsi attaquée 
des vers à sa base même, qui pourrait s'éton- 
ner que l'éducation de famille soit devenue impossi- 
ble ? Les parents ne voient dans les enfants, aussitôt 
qu'ils sont en âge de réfléchir, que des témoins 
incommodes de leurs infidélités réciproques, et n'ont 
rien de plus pressé que de s'en débarrasser. Ainsi les 



2Î0 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

collèges et les pensions s^enrichissent grâce à Tiai- 
raoralité des familles^» 

Comment TUniversité s*acquitte-t-elle de la tache 
difficile de suppléer àr l'éducation paternelle? « Je 
ci-ois, dit M. Hahn, qu'elle n'en a compris ni le sé- 
rieux ni la grandeur. Dans l'enseignement, nous 
avons trouvé de fausses méthodes, un faux système 
à critiquer, mais dans ce système beaucoup de force, 
une action énergique et puissante ; quant à Tédiica- 
tion, elle est absolument nulle. L'éducation dans 
r Université est une pure discipline. Au premier coup 
d'œil, tout est parfait ; l'ordre extérieur est irrépro- 
chable ; la tenue des élèves, la ponctualité, la régu- 
larité des exercices ne laissent rien à désirer; durant 
les heures de travail, le silence est maintenu avec 
rigueur ; durant les heures de récréation, les conver- 
sations obscènes; la grossièreté de mœurs sont pu- 
nies ; aucun symptôme de dépravation ne se montre. 
Sous ce rapport, TOniversité porte encore aujour- 
d'hui l'empreinte de son origine impériale. Napoléon, 
qui voulait en toute chose unité, ordre et obéissance, 
qui visait à ce que la France, comme un vaste camp, 
ne connût qu'une seule volonté, ne laissa point 
échapper l'occasion de dresser militairement la jeu- 

i. p. 503. 



BN FRANCE. 287 

nesse; l'idéal de rhistructioD publique fut à ses yeux 
une discipline sévère et presque rude, comme celle 
du soldat. Dans chaque exercice, il voulut l'exac- 
titude de la caserne et du champ de bataille; le 
règlement d'un collège fut celui d'un régiment t 
les élèves eurent plutôt des supérieurs que dei: 
éducateurs; ils trouvèrent même parmi leurs ca- 
marades des sous-offiders et des caporaux ; partout 
les règles de la subordination et la prérogative du 
conomandement. Une éducation plus complète, con- 
çue d'après des principes plus élevés, capable de 
développer les nobles facultés, de réveiller l'indé- 
pendâBce de la pensée et de donner à chacun la 
conscience de son droit, eût formé une génération 
œmme le despotisme impérial n'en voulait pas. — 
Jamais la discipline ne remplacera l'éducation véri- 
table : la discipline peut refréner les passions, mais 
non les diriger en les épurant ; la discipline sur- 
tout ne peut entretenir les inclinations vertueuses et 
les bons principes, qui seuls donnent à la vie morale 
une base solide, une direction assurée; elle ne four- 
nit aucun contre-poids contre l'influence secrète 
des vices contagieux de la haute société. Aussitôt que 
la contrainte disparaît, aussitôt que le jeune homme 
jouit de sa liberté, il laisse un libre cours à ses pre- 
miers penchants, qui ne sont pas étouffés, et à ses 



288 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

nouvelles passions, auxquelles nulle conviction mo- 
rale ne niet un frein*. » 

u le ne pense pas, dit ailleurs M. Hahn, que le 
plus grand nombre des élèves des internats y devien- 
nent profondément immoraux, ni qu'ils en sortent 
plus corrompus qu'ils ne l'eussent été dans la 
maison paternelle; mais il est certain qu'ils n'en 
rapportent dans le monde aucun principe, aucune 
conviction qui puisse les mettre en garde contre 
l'abus de la liberté dont ils vont jouir, et contre la 
séduction des vices de la société. Dans un tel sys- 
tème d'éducation publique, la moralité de l'individu 
n'a plus aucune base ; nous ne devons donc pas nous 
étonner que les mœurs publiques présentent tous les 
jours en France un spectacle plus affligeant. Com- 
ment l'égoïsme, la cupidité, la frivolité, ne devien- 
draient-ils pas le levier de toute chose, si aucun mo- 
bile plus noble, plus désintéressé, n'est implanté 
dans l'âme de la jeunesse? On dit que l'Université 
s'appuie sur le sentiment de l'honneur, et par là 
développe un des ressorts les plus puissants qui pous- 
sent aux nobles actions; c'est là une erreur; l'Uni- 
versité excite et surexcite, il est \Taî, l'ambition, 
qu'elle dirige vers les résultats extérieurs, mais 

1. p. 501 et 8uiv. 



EN FRANCE. riS.) 

non le véritable honneur, lequel considère la valeur 
interne et morale des actions en elles-mêmes*. » 

L'injustice et la partialité de ce tableau ne doivent 
pas nous empêcher de reconnaître ce qu'il y a de 
vrai dans les principes théoriques de M. Ilabn. Ses 
erreurs oui leur cause dans l'incurable prévention 
qu'il a conçue contre le caractère français. A l'en 
croire, l'instruction publique sera nulle parmi nous, 
tant que nous n'aurons pas adopté la science que 
l'Allemagne appelle pédagogique. Les Allemands se 
montrent en général très-fiers de cette science*. Au 
fond pourtant, il n'y a guère sous ce rapport, entre 
eux et nous, qu'une seule différence : c'est que nous 
ne réunissons pas sous un nom commun et techni- 
que les excellents écrits que nous possédons sur l'é- 
ducation, depuis le Traité des études de Rollin. II est 
vrai que, l'enseignement de nos écoles étant assujetti, 
dans ses moindres détails, à une autorité supérieure, 
cette science a dû se traduire chez nous en ordon- 
nances et en règlements; les nombreux arrêtés éma- 
nés du ministère de l'instruction publique composent 
notre vraie « pédagogique » .On peut dire, si l'on veut, 
que le problème de l'instruction publique a été posé 
chez nous dans des conditions où il est insoluble. On 

i. p. 510. 
2. p. 307. 

19 



200 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

ne saurait dire qu'il n'a pas été agité avec suite et 
persévérance. 

L'ouvrage de M. Hahn était achevé et presque en- 
tièrement inoprimé avant la fin du mois de février 
1848. Dans une seconde préface, datée d'avril, il 
exprime sa pensée sur les changements qu'il suppose 
devoir s'accomplir dans l'enseignement. Mais ne nous 
flattons pas de le trouver ici plus indulgent. C'est 
par les défauts -qu'il a le plus vivement critiqués, 
par le principe d'égalité et de centralisation, par la 
discipline extérieure, par le mécanisme sans âme 
qu'il trouve l'Univei'sité en harmonie avec le nouveau 
régime, et qu'il veut bien lui accorder quelque chance 
de vie^ Évidemment M. Hahn, tandis qu'il a vécu 
parmi nous, a été sous l'empire d'une antipathie 
très-vive contre notre esprit, et il n'a pas voulu 
nous comprendre. Il tombe presque dans la niaiserie, 
à force de répéter que l'on ne connaît en France 
d'autre mobile que l'intérêt. Hélas! l'égoïsme est de 
tous les temps et de tous les pays. 11 y a dans cette 
façon de déclamer contre des maux très- réels une 
sorte d'illusion d'optique fort dangereuse en histoire. 
Le siècle présent n'apparaît qu'à travers un nuage 
de poussière soulevé par le tumulte de la vie réelle ; 

1. P vni, lï. 



BIf FRANCE. 291 

on a peine à dtsUnguer dans ce toarbillon les formes 
belles et pures de Tidéal. Au coatraire, œ ouage des 
petits intérêts étant tombé, le passé noas apparat' 
grare, sévère et désintéi'essé. Ne le voyant que dans 
ses livres et ses nMmuments^ dans sa pensée en nn 
mot, nous sommes tentés de croii*e qu on ne faisait 
autrefois que penser. Ce n est pas le fracas de la rue 
qui passe à ta postérité. Quand T avenir nous verra 
dégagés du tumulte qui nous étourdit^ il nous jugera 
comme nous jugeons le passé. La race des égoïstes, 
qui n'ont le sens ni de Fart, ni de la science, ni de la 
morale» est de tcms les temps. Mais ceux-là meurent 
tout entiers; ils n'ont pas leur place dans le giand 
tableau que rhumanité contemple derrière elle : ce 
sont les flots bruyants qui murmurent sous les roues 
(lu pyroscaphe dans sa course, mais se taisent der- 
rière lui. 



IV. 



Quatre ans après M. Hahn, un autre Alleaand, 
M. HolzapïelS a repris le mêflne sujet que lui. L'au- 

i. MHtheilungen xteber Erziehung tind Unterricht in Frankreich, 
von D' R. Holzapfel ; BerîTri, 1H53. 



292 L'INSTRUCTION PUBLIQUE 

teur, placé à la tête d'une des écoles les plus impor- 
tantes de la Prusse, a fait un séjour assez prolongé 
parnîi nous. Au milieu de l'inconstance qui, en 
fait d'éducation plus encore qu'en toute autre chose, 
semble le caractère de la France, un exposé de 
notre système d'instruction devient bien vite arriéré. 
Une loi d'instruction publique a chez nous le temps 
d'éclore, de vivre et de mourir durant le temps qu'il 
faut à un Allemand pour s'en former une idée claire. 
Le système que nous trouvons exposé et apprécié dans 
lelivi:e de M. Holzapfel est l'ancien système, constitué 
par vingt ans de tâtonnements et par l'effort combiné 
des hommes les plus éminents de ce siècle, système 
qui depuis a été profondément modifié. Mais, si les 
lois se succèdent chez nous avec une rapidité souvent 
fâcheuse, les habitudes d'esprit ne changent pas. 
Les idées françaises en fait d'éducation sont les plus 
arrêtées qu'il y ait. L'Université du xviii* siècle, les 
jésuites d'autrefois, la nouvelle Université, les mai- 
sons ecclésiastiques de nos jours, n'ont au fond qu'un 
seul et même système, dont on pourrait montrer que 
les jésuites sont les vrais inventeurs, système fondé 
sur trois principes essentiels : 1* la séparation de 
l'enfant de sa famille; 2^ la constitution de grands 
internats, où les exercices se font comme dans un 
régiment; 3^ une instruction pseudo-humaniste, ayant 



EN FRANCE. m 

pour base une étude toute matérielle des langues 
anciennes, sans souci du fond des choses, sans cri- 
tique, sans vraie philologie. 

Les jugements de M. Holzapfel sur nos principes 
généraux en fait d'éducation (principes que l'organi- 
sation nouvelle est loin d'avoir atténués) ressem- 
blent beaucoup à ceux de M. Hahn. M. Holzapfel ne 
trouve à signaler que des différences entre notre sys- 
tème et ce qui existe en Allemagne. La plupart des 
critiques qu'il nous adresse tiennent à la constitution 
même de notre société, et, si elles s'appliquent à des 
maux réels, ces maux peuvent être regardés comme 
à peu près incurables. Ainsi ce qui le blesse par- 
dessus tout, c'est le manque presque absolu de l'é- 
ducation de famille, c'est cette séquestration de Ten- 
fant, cette façon de le tenir loin des influences qui 
seules peuvent former en lui des habitudes de mo- 
ralité douce. A la vue des étranges précautions prises 
contre l'action des parents les plus proches, à la vue 
de l'empressement avec lequel les parents se débar- 
rassent de l'éducation de leurs enfants, comme d'une 
besogne embaiTassante et difficile, M. Hahn et 
M. Holzapfel concluent qu'il faut que notre société 
soit entièrement corrompue et que les liens les plus 
sacrés y soient détruits sans retour. Le régime des 
internats, inconnu à l'Allemagne, leur semble plein 



294 L^INSTRUCTION POBLIQUE 

de graves mconyénients. Qu'eussent-ils dit, s'il avaient 
appris qu'il devait un jour être question de rendre 
ce régime presque obligatoire et de tout réduire à ce 
qu'ils appellent le régime de la caserne? Cette orga- 
nisation militaire, qui donne à nos collèges l'aspect 
d'un quartier de cavalerie , est ce qui Wesse le plus 
M. Holzapfel. 11 ne comprend pas que des caractères 
élevés et des esprits originaux puissent sortir de cette 
vulgarité. Il pense, du reste, que tout cela eâ con- 
forme au caractère de notre nation, et qu'il ne faut 
pas chercher le développement libre de l'mdivida 
dans un pays qui n'a jamais compris que deux 
choses : commander et obéir. 

Quant à nos règlements d'instruction publique, 
envisagés en eux-mêmes et indépendamment du sys- 
tème qu'ils servent à réaliser, M. Holzapfel leur re- 
proche d'être trop nombreux, trop uniformes, et de ne 
rien laisser à l'initiative personnelle du professeur. 
Deux Français qui ont reçu l'enseignement officiel de 
leur pays, l'un dans Textrême Nord, l'autre dans l'ex- 
trénie Sud, se trouvent en face l'un de l'autre comme 
deux condisciple, et, s'il s'agissait de réciter un mor- 
ceau, l'un pourrait continuer la phrase que l'autre 
laisserait interrompue. On se figure en ce pays que 
la perfection est atteinte, quand l'administration est 
en mesure de dire ce que fait, à une heure donnée. 



EN FRANCE. 



205 



le professeur de telle classe à Lille et à Perpignan; 
et cela, parce que toujours le régiment a été pris 

• 

pour idéal. M. Holzapfel n'est pas moins choqué 
de la suspicion où les règlements semblent tenir 
les élèves et les professeurs, de cette perpétuelle 
attention à prévoir des abus dont la seule idée 
Messe Timagination, comme. si l'on supposait que 
la pensée des uns et des autres est toujours tour- 
née vers le mal. L'institution des concours et nos 
moyens d'émulation trouvent aussi en lui un cen- 
seur bien rigide. A ses yeux, c'est là une suite de 
la tendance de l'esprit français à faire prévaloir 
le mobile de la gloire et de la vanité sur celui de la 
conscience et du devoir. 

On voit que M. Holzapfel est, en général, un juge 
sévère de nos institutions et de notre caractère 
national. Mais c'est uii esprit éclairé et sans passion. 
Les hommes sérieux préfèrent les critiques de tels 
juges, fussent-elles exagérées, aux éloges trompeurs 
qu'on se décerne à soi-même pour s'aveugler sur 
ses défauts 



RÉFLEXIONS SUR L'ÉTAT DES ESPRITS. 



18A9. 



L 



Un mot résume l'histoire de la littérature, de la 
philosophie, de l'art depuis dix-huit mois, et ce mot, 
c'est la peur. Le Prophète était achevé avant 1848, 
et je ne pense pas que ce soit la révolution de Fé- 
vrier qui ait inspiré les Confidences et Rapliael. La 
France, depuis plus d^une année, semble avoir oublié 
de produire. 

11 ne s'agit point là d'un fait accidentel et sans 
portée. Cet étrange arrêt delà pensée tient aux con- 
ditions essentielles^ du mouvement intellectuel dans 
les sociétés contemporaines, et forme avec le passé 
un remarquable contraste. 

S'il est un lieu commun démenti par les faits, c'est 
que le temps des révolutions est peu favorable au tra- 
vail de Tesprit, que la littérature, pour produire des 



298 L'ÉTAT DES ESPRITS 

chefs-d'œuvre, a besoin de calme et de loisir, et que 
les arts méritent Tépithète classique d' « amis de la 
paix » . L'histoire démontre, au centrante, que le mou- 
vement, la guerre, les alarmes, sont le vrai milieu 
où rhumanité se développe, que le génie ne végète 
puissamment que sous l'orage, et que les grandes 
créations de la science et de la poésie sont apparues 
dans des sociétés fort troublées. De tous les siè- 
cles, le XVI* est sans doute celui où l'esprit humain 
a déployé le plus d'énergie et d'activité en tous sens : 
c'est le siècle créateur par excellence. La règle lui 
manque, il est vrai : c'est un taillis épais et luxuriant 
où l'art n'a point encore dessiné des allées. Mais 
quelle fécondité ! Quel siècle que celui de Luther et 
de Raphaël, de Michel-Ange et de FArioste, d'Ulrich 
de Hutten et d'Éi'asme, de Cardan et de Copernic! 
Tout s'y fonde : philologie, mathématiques, astro- 
nomie, sciences physiques, philosophie. Eh bien, ce 
siècle admirable, où se constitue définitivement l'es- 
prit moderne, est le siècle de la lutte de tous contre 
tous : luttes religieuses, luttes politiques, luttes 
littéraires, luttes scientifiques. Cette Italie, qui de- 
vançait alors l'Europe dans les voies de la civilisation, 
était le théâtre de guerres barbares telles que l'a- 
venir, il faut l'espérer, n'en verra plus. Le sac de 
Rome ne troublait pas le pinceau de Michel-Ange ; 



EN 1849. 209 

orphelin à six ans, sabré par les soldats de Gaston de 
Foix dans la cathédrale de Brescia, sauvé par sa 
mère, qui le lécha comme une chienne, Tartaglia crée 
l'algèbre. 11 n'y a que les rhéteurs qui puissent pré- 
férer l'œuvre calme et artificielle de l'écrivain à 
l'œuvre brûlante et vraie qui fut un acte, qui apparut 
à son jour comme le cri spontané d'une âme héroïque 
ou passionnée. Dante aurait-il composé au sein d'un 
studieux loisir ces chants les plus originaux d'une 
période de dix siècles? Les souffrances du poète, ses 
colères,«on exil ne sont-il pas une moitié du poème ? 
Ne sent-on pas dans Milton le blessé des luttes poli- 
tiques? Chateaubriand aurait-il été ce qu'il est, si 
le xix^ siècle eût continué tranquillement le xvm'? 

L'état habituel d'Athènes, c'était la terreur. Jamais 
les mœurs politiques ne furent plus implacables, ja- 
mais la sécurité des personnes ne fut moindre. L'en- 
nemi était toujours à dix lieues ; tous les ans, on le 
voyait paraître ; tous- les ans, il fallait aller guerroyer 
contre lui. Et à l'intérieur, quelle série interminable 
de révolutions! Aujourd'hui exilé, demain vendu 
comme esclave , ou condamné à boire la ciguë, puis 
regretté, honoré comme un dieu, exposé tous les 
jours à se voir traduit à la barre du plus impi- 
toyable t( tribunal révolutionnaire », l'Athénien qui, 
au milieu de cette vie agitée, n'était jamais sûr 



300 L'ÉTAT DES ESPRITS 

du lendemain, produisait avec une spontanéité qui 
nous étonne. Le Parthénon et les Propylées, les 
créations de Phidias, les dialogues de Platon, les 
comédies d'Aristophane furent l'œuvre d'une épo- 
que fort ressemblante à 93, d'un état politique qtt\ 
entraînait, proportion gardée, plus de morts violentes 
que notre première révolution n'en fit à son mo- 
ment le plus terrible. Où est dans ces chefs-d'œuvre 
la trace de la terreur? Je ne sais quelle timidité s'est 
chez nous emparée des esprits. Sitôt que le moindi^e 
nuage parait à l'horizon, chacun se renferme, se 
flétrit sous la peur : « Que faire en des temps comme 
ceux-ci? 11 faudrait de la sécurité. On n'a goût à rien 
produire, quand tout est mis en question. » Mais 
songez donc que, depuis le commencement du monde, ' 
tout est aiûsi mis en question, et que, si les grands 
hommes dont les travaux nous ont faits ce que nous 
sommes eussent raisonné de la sorte, l'esprit huma'ui 
serait demeuré stérile. 

Ce fatal besoin de repos vient de la longue paix que 
nous avons traversée, et qui a si profondément influé 
sur le tour de nos idées. La forte génération qui prit 
la robe virile en 1815 eut le bonheur d'être bercée 
au milieu des grands périls, et d'avoir pour exercer 
sa jeunesse une lutte généreuse. Mais, nous qui 
avons commencé de sentir en 1830, nous que le 



EN 1840. 301 

sort a fait naître sous les influences de Mercure, 
le monde nous est apparu comme une machine ré- 
gulièrement organisée ; la paix nous a semblé Fat- 
mospbëre naturelle de l'esprit humain, la lutte ne 
s'est montrée à nous que sous les mesquines pro- 
portions d'une opposition parlementaire. Le moin- 
dre orage nous étonne. Conserver timidement ce 
que nos pères ont fait, voilà tout l'horizon qu'on 
nous a proposé. Malheur à la génération qui n'a eu 
sous les yeux qu'une police régulière, qui a conçu la 
vie comme un repos et l'art comme une jouissance I 
Les grandes choses n'apparaissent jamais dsms ces 
tiëdes milieux. Il ne faut pas refuser toute valeur aux 
productions des époques de calme et de régularité. 
Elles sont fines, sensées, raisonnables, conséquentes 
avec elles-mêmes; elles se lisent avec agrément aux 
heures de loisir ; mais elles n'ont rien de ferme et 
d'original, rien qui sente l'humanité militante, rien 
qui approche des œuvres hardies de ces temps extraor- 
dinaires 011 les éléments de l'humanité en ébullition 
apparaissent tour à tour à la surface. L'univers ne 
créa qu'aux périodes primitives et sous le règne du 
chaos. Les u monstres » ne sauraient nattre sous le 
paisible régime d'équilibre qui a succédé aux tem- 
pêtes des premiers âges. 
11 faut être juste : jamais on n'a vécu plus à l'aise 



302 L'ÉTAT DES ESPRITS. 

que de 1830 à 1848. Peut-on dire cependant que, 
pendant cette période, Thumanité se soit enrichie de 
beaucoup d'idées nouvelles, que la moralité, l'intel- 
ligence, la vraie religion aient fait de sensibles 
progrès? Une civilisation régulière, en traçant a 
l'existence un chemin trop étroit, et en imposant à la 
liberté individuelle de continuelles entraides, ne nuit 
pas moins à la spontanéité que le régime de Tarbi- 
Uaire. « Cette liberté formaliste, dit M. Villemam, fait 
naître plus de tracasseries que de graades luttes, plus 
d'intrigues que de grandes passions. » Gertainen^ent, 
les libertés publiques sont maintenant mieux garan- 
ties qu'à l'époque où naquit le christianisme; et 
pourtant une grande idée trouverait de nos jours 
pour se répandre plus d'obstacles que n'en rencontra 
le christianisme à ses débuts. Si Jésus paraiss^t de 
nos jours, on le traduirait en police correctionirelle; 
ce qui est pis que d'être crucifié. On se figure trop 
facilement que la liberté est favorable au dévelop- 
pement d'idées vraiment originales. Comme on a 
découvert que dans le passé tout système nouveau 
est né sans autorisation et a grandi hofô la loi, jus- 
qu'au jour où, prenant sa revanche, il est à son tour 
devenu loi, on a pu crou'e qu'en reconnaissant et 
légalisant le droit des idées nouvelles à se pro- 
duire, les choses en iraient beaucoup mieux. C'est 



EN 1849. 303 

le contraire qui est arrivé. Jamais on n'a pensé 
avec moins d'originalité que depuis qu'on a été 
libre de le faire. L'idée vraie ne demande pas de 
permission; elle se soucie peu que son droit soit 
ou non reconnu. Le christianisme n'a pas eu be- 
soin de la liberté de la presse ni de la liberté de 
réunion pour conquérir le monde. 

Une liberté reconnue légalement doit être réglée. 
Or, une liberté réglée constitue une chaîne plus 
étroite que l'absence de loi. En Judée, sous Ponce- 
Pilate, le droit de réunion n'était écrit nulle part et 
on n'en était que plus libre de se réunir; car, pai* là 
même que ce droit n'était pas écrit, il n'était pas li- 
miié. Mieux vaut, je le répète, pour la grande origi- 
nalité, l'arbitraire et les inconvénients qu'il entraîne 
que l'inextricable toile d'araignée où nous enserrent 
des milliers d'articles de lois, arsenal qui foui*nit 
des armes à toute fin. Nos garanties ne profitent 
réellement qu'à la petite originalité» si fatale en 
C3 qu'elle déprécie la grande; elle sei*vent très- 
peu le progrès véritable de l'esprit humain. Nous 
usons nos forces à défendre des libertés abstraites, 
sans songer que la liberté est un moyen, qu'elle a du 
prix si elle facilite l'avènement des idées vraies, mais 
seulement alors. Nous tenons à pouvoir produire ce 
qui est en nous, et de fait nous ne produisons rien. 



30t r-'ÉTAT DES ESPRITS 

Nous voulons être libres de penser, et de fait on 
a pensé plus librement et plus hardiment il y a 
un demi-siècle à la cour de Weimar, sous un gou- 
vernement absolu, qu'on ne le fait dans notre 
pays, après tant de combats livrés pour la liberté. 
Gœthe, l'ami d'un grand-duc, aurait pu se voir 
en France poursuivi devant les tribunaux. Occu- 
pons-nous donc un peu plus de penser, et un 
peu moins d'avoir le droit d'exprimer notre pen- 
sée. L'homme qui a raison est toujours assez li- 
bre. D'ordinaire, ceux qui se plaignent le plus des 
entraves apportées à la pensée ne sont pas- tant des 
gens possédés par le vrai et souffrant de ne pou- 
voir le divulguer, 'que des gens qui n'auraient rien 
à dire s'ils étaient autorisés à tout dire. Les nova- 
teurs à qui l'avenir a donné raison ont pu être 
persécutés; mais la persécution n'a pas retardé 
d'une année peut-être le triomphe de leurs idées, 
et leur a plus servi que n'eût fait un avènement im- 
médiat. 

Sans doute nous devons soigneusement maintenir 
les libertés que nos pères ont conquises par tant d'ef- 
forts; mais il importe bien plus encore de se con- 
vaincre que ce n'est là qu'une condition, avantageuse 
si l'on a de fortes études, funeste si l'on n'en a pas. 
Car à quoi sert-il d'être libre de se réunir, si où n'a 



EN 1849. 305 

pas de bonnes choses à se communiquer ? A quoi sert- 
il d'être libre de parler et d'écrire, si l'on n'a rien 
de vrai et de neuf à dire ? 

Ce n'est donc ni le bien-être ni même la liberté 
qui contribuent beaucoup à l'énergie du dévelop- 
pement intellectuel; c'est le spectacle des grandes 
choses, c'est l'activité universelle, c'est la passion 
développée par le combat. Le travail de l'esprit 
ne serait sérieusement menacé que le jour où 
l'humanité serait trop à l'aise. Grâce à Dieu, nous 
n'avons pas à craindre que ce jour soit près de 
nous! 

Un journal sommait, il y a quelques semaines, 
l'Assemblée nationale de proclamer le « droit au re- 
pos )> ; ingénieuse image dont le sens n'échappait à 
personne. Certes, s'il ne fallait voir dans la vie que le 
plaisir, on devrait maudire l'agitation de la pensée, et 
traiter de pervers ceux qui viennent, pour satisfaire 
leur inquiétude, troubler le doux sommeil desautres. 
Mais, s'il en était ainsi, si le bien-être était réelle- 
ment la fin de l'humanité, Fourier et Cabet auraient 
raison. Il est horrible qu'un homme soit sacrifié à la 
jouissance d'un autre homme. L'inégalité n'est con- 
cevable et juste qu'aux yeux de celui qui prête à la 
société une signification morale. S'il ne s'agissait que 
de jouir, mieux vaudrait pour tous lebrouet noir que 

20 



306 L'ÉTAT DES ESPRITS 

pour un petit nombre les délices, pour le grand nom- 
bre la faim. En vérité, serait-ce la peine de sacrifier 
sa vie et son bonheur au bien d' autrui, si tout se bor- 
nait à procurer de fades jouissances à quelques niais, 
qui se sont mis eux-mêmes par leur égoisme au 
ban de l'humanité? Et qu'importe, à la fm de cette 
triste et courte vie, d'avoir pu être cité comme un 
exemple de félicité extérieure ? Ce qui importe, c'est 
d'avoir beaucoup pensé et beaucoup aimé, c'est 
d'avoir levé un œil ferme sur toute chose, c'est de 
pouvoir dire à sa dernière heure: a J'ai beaucoup 
vécu. )) J'aime mieux un yogui, j'aime mieux un 
mouni de l'Inde, j'aime mieux Siméon Stylite mangé 
des vers sur sa colonne, que ces pâles existences que 
n'a jamais traversées le rayon db l'idéal, qui depuis 
leur premier jusqu'à leur dernier moment se sont 
déroulées jour par jour comme les feuillets d'un 
livre de comptoir. 

Le but de l'humanité n'est pas le bonheur; c'est 
la perfection intellectuelle et morale. 11 s'agit bien 
de se reposer, grand Dieu I quand on a l'infini à par- 
courir et le parfait à atteindre I L'humanité ne se 
reposera que dans le parfait. Il serait trop étrange 
que des hommes intéressés, par des considérations de 
bourse ou de boutique, arrêtassent le mouvement de 
l'esprit, le vrai mouvement religieux. L'état le plus 



EN 1849. 307 

dangereux pour rhumanité serait celui où la majo- 
rité, se trouvant à l'aise et ne voulant pas être déran- 
gée, maintiendrait son repos aux dépens des penseurs 
et d'une minorité. Ce jour-là, il n'y aurait plus de 
salut que dans les barbares. Le barbare, en effet, 
représentant quelque chose d'inassouvi, est l'éternel 
trouble-fête des siècles satisfaits. Or, les barbares ne 
font jamais défaut. Quand ceux du dehors sont épui- 
sés, il y a ceux du dedans. 

Ce sera donc bien vainement que nos aînés, devenus 
sages, nous prieront de ne plus penser et de nous 
tenir immobiles, de peur de déi^anger le frêle abri 
sous lequel ils reposent. Nous réclamons pour nous 
la liberté qu'ils ont prise pour eux. Nous les laisse- 
rons se convertir, et nous en appellerons de Voltaire 
malade à Voltaire en santé. 

Réfléchissez donc un instant à ce que vous voulez 
faire, et songez que c'est la chose impossible par 
excellence, celle que, depuis l'origine des sociétés, 
les conservateurs ont tentée sans y réussir : 
arrêter l'esprit humain, assoupir l'activité intel- 
lectuelle, persuader à la jeunesse que toute pen- 
sée est dangereuse et tourne à mal. Vous avez 
pensé librement, nous penserons de môme; ces 
grands hommes du passé que vous nous avez appris 
à admirer, ces illustres promoteurs de la pensée que 



308 L*ÉTAT DES ESPRITS 

VOUS répudiez aujourd'hui, nous les admirerons 
comme vous. Nous vous rappellerons vos leçons, 
nous vous défendrons contre vous-mêmes. Vous êtes 
vieux et malades ; mais nous, vos élèves en libéra- 
lisme, nous, jeunes et pleins de vie, nous à qui ap- 
partient l'avenir, pourquoi accepterions- nous la 
communauté de vos terreurs 7 Gomment voulez-vous 
qu'une génération naissante se condamne à sécher de 
dépit et de frayeur ? L'espérance est de notre âge, 
et nous aimons mieux succomber dans la lutte que 
mourir de froid ou de peur. 

« Pour faire croire le peuple, avez-vous dit, il faut 
que nous croyions, n — De tous les partis, c'est ici le 
plus chimérique. N'est pas orthodoxe qui veut. Vous 
croirez au moment du danger, ou plutôt vous cher* 
cherez à croire. Au premier beau soleil, vous rede- 
viendrez incrédules. Oh I les étranges chrétiens que 
les chrétiens de la peur ! 

Il y a, je le sais, dans l'homme des instincts de 
faiblesse, d'humilité, de mollesse, qui se réveillent 
surtout aux mauvais jours, et qui souffrent de cette 
mâle tenue du rationalisme, laquelle ressemble 
x^arfois à une sorte de roideur. Il est certaines âmes 
d'une nature fort délicate, qu'il sera à jamais impos- 
sible de plier au sévère régime, à l'austère discipline 
de la philosophie. Les grandes calamités, en humiliant 



EN 1849. 3C0 

la raison» en émoussant la pointe des vives facultés, 
inspirent à l'humanité, comme les maladies à Tindi- 
vidu, un certain besoin de soumission, d*abaisse- 
ment, d'humiliation. Il passe un vent tiède et humide 
qui détend toute rigidité, rend lâche ce qui tenût 
ferme. On est presque tenté de se frapper la poitrine 
pour l'audace que l'on a eue en bonne santé; les 
ressorts perdent leur élasticité ; les instincts généreux 
et forts s'aifaiblissent; on éprouve je ne sais quelle 
molle velléité de tomber à genoux. Si les fléaux du 
moyen âge revenaient, les monastères se repeuple* 
raient, les superstitions du moyen âge reviendraient. 
La superstition sera toujours en raison inverse de la 
vigueur de l'esprit et de la culture intellectuelle. Elle 
est là derrière l'humanité, attendant ses moments de 
défaillance pour la recevoir dans ses bras, et préten- 
dre ensuite que l'humanité s'est donnée à elle. Pour 
nous, nous ne plierons pas; nous tiendrons ferme 
comme Ajax contre les dieux ; s'ils prétendent nous 
faire fléchir en nous frappant, ils se trompent. Honte 
aux timides qui ont peur I honte surtout à ceux qui 
exploitent nos misères et «attendent pour nous vain* 
cre que le malheur nous ait déjà à moitié vaincus I 

Il est triste pour Thomme d'intelligence de tra- 
verser ces moments d'affaissement, de voir les choses 
saintes raillées par les profanes, et de subir le rire 



310 L'ÉTAT DES ESPRITS 

insultant de la frivolité triomphante. Mais n'importe : 
le philosophe tient le dépôt sacré, il porte l'avenir, 
il est homme dans le grand et large sens. 11 le sût, 
et de là ses joies et ses tristesses : ses tristesses, car, 
pénétré de Tamour du parfait, il souffre que tant de 
consciences y demeurent à jamais fermées ; ses joies, 
car il sait que les ressorts de l'humanité ne s* usent 
pas^ que, pour être assoupies, les puissances de 
l'âme humaine ne sont pas éteintes, et qu'un jour 
elles se réveilleront pour étonner de leur fière origi- 
nalité, de leur indomptable énergie, et leurs timides 
apologistes et leurs insolents contempteurs. 

Notre première colère est sans doute pour la bru- 
tale inintelligence qui a causé tous nos maux et qui, 
par ses excès, ou plutôt par ses menaces, a rendu 
suspecte toute pensée libérale. Mais que ceux qui, 
escomptant par avance nos malheurs, fondent leur 
espoir sur la fatigue et la dépression intellectuelle 
qu'amènent les grandes souffrances, ne s'imaginent 
pas que la génération qui entre dans la vie de h 
pensée est à euxl Nous saurons maintenir l'esprit 
moderne, et contre ceux .qui veulent ramener le 
moyen âge, et contre ceux qui prétendent substituer 
à notre civilisation vivante et multiple je ne sais 
quelle société architecturale et pétrifiée, comme celle 
du siècle où l'on bâtit les pyramides. 



EN 1849. 311 

Si la phUosophie, si la sqence, si l'art, si la litté- 
rature n'étaient qu'un agréable passe-temps, un jeu 
pour les oisifs, un ornement de luxe, une fantaisie 
d'amateur, « la moins vaine des vanités » en un mot, 
il y aurait des jours où le savant devrait dire avec le 
poète : 

Honte à qui peat chanter, pendant que Rome brûle ! 

Mais, si le travail de la pensée est la chose la plus 
sérieuse qu'il y ait, si les destinées de l'humanité et 
la perfection de l'individu y sont attachées, ce travail 
a, comme les choses religieuses, une valeur de tous 
les jours et de tous les instants. Ne donner à l'étude 
et à la culture intellectuelle que les moments de 
calme et de loisir, c'est faire injure à l'esprit humain, 
c'est supposer qu'il y a quelque chose de plus sérieux 
qUe la recherche de la vérité. Or, s'il en étaitainsi, si 
la philosophie ne constituait qu'un intérêt de second 
ordre, l'homme qui a voué sa vie au parfait, qui veut 
pouvoir dire à ses derniers instants : « J'ai accompli 
ma fin, » devrait-il y consacrer une heure, quand il 
saurait que des devoirs plus élevés le réclament? 

Que les révolutions et les craintes de l'avenir 
soient un écueil pour la littér^Jxire frivole et pour la 
science qui ne s'est jamais interrogée sur ce qu'elle 
veut et ce qu'elle vaut, cela se conçoit. Il y a dea 



312 L'ÉTAT DES ESPRITS 

jours 01^ S* amuser est un crime ou tout au moins une 
impossibilité. La niaise littérature des coteries et des 
salons, la science des curieux et des amateurs est 
bien dépréciée par les terribles spectacles des guerres 
et des révolutions; le roman-feuilleton perd beaucoup 
de son intérêt au bas des colonnes d'un journal qui 
offre le récit des combats de chaque jour; Tamateur 
doit craindre de voir ses collections emportées ou • 
dérangées par le vent de l'orage. Pour prendre goût 
à ces paisibles jouissances, il faut n'avoir rien à faire 
ni rien à craindre. Quant à la pensée philosophique, 
elle n'est jamais plus libre qu'aux grands jours de 
l'histoire. Ce qui est bon est toujours bon, et si, 
pour cultiver la science et l'art, nous attendons le 
calme, nous attendrons longtemps peut-être. Si nos 
pères eussent ainsi raisonné, ils se fussent croisé les 
bras, et nous ne jouirions pas de leur héritage. 
Qu'importe après tout que la journée de demain 
soit sûre ou incertaine? qu'importe que l'avenir nous 
appartienne ou ne nous appartienne pas ? La vérité 
est-elle moins belle, et Dieu est-il moins grand? Le 
monde croulerait, qu'il faudrait philosopher encore, 
et j'ai la confiance que, si jamais notre planète est 
victime d'un cataclysme, à ce moment redoutable, i* 
se trouvera des hommes qui, au milieu du boulever- 
sement et du chaos, auront une pensée désinté- 



EN 1849. 313 

ressée, scientifique» et qui» oubliant leur mort pro- 
cbûne, discuteront le phénomène» pour en tirer des 
conséquences sur le système général de l'univers. 



IL 



Tout le secret de la situation intellectuelle du temps 
où nous vivons est dans cette fatale vérité : Le travail 
intellectuel a été abaissé au rang des jouissances. Le 
jour des luttes sérieuses étant venu, les jouissances 
se sont trouvées insignifiantes et fades. La faute n'est 
donc pas aux événements, qui auraient dû plutôt con- 
tribuer à exciter la pensée ; elle est tout entière à la 
décadence générale amenée par l'amour du repos» à 
ce bonteux culte du plaisir, dont les folies commu- 
nistes ne sont que la dernière conséquence. Car, je 
le répète, si le but de la vie était de jouir, il ne fau- 
drait pas trouver mauvais que chacun réclamât sa 
part; en une telle hypothèse, toute jouissance qu'on 
se procurerait aux dépens des autres serait bien 
réellement une injustice et un vol. 

La science, l'art, la philosophie n'ont de valeur 
qu'en tant qu'elles sont choses religieuses, c'est-à- 



314 L'ÉTAT DES ESPRITS 

dire en tantqu'elles fournissent à rbomme le pain spi- 
rituel, que les religions lui fournissaient autrefois et 
qu'elles ne peuvent plus lui donner. « Une seule chose 
est nécessaire. » Il faut admettre ce précepte du grand 
maître de la morale comme le principe de toute 
noble vie, comme la règle expressive, quoique dange- 
reuse en sa brièveté, des devoirs de la nature hu- 
maine. Le premier pas de celui qui veut se donner à 
la sagesse, comme disait la respectable antiquité, 
est de faire deux partff dans la vie : Tune vulgaire et 
n'ayant rien de sacré, se résumant en des besoins et 
des jouissances d'un ordre inférieur; l'autre, que 
Ton peut appeler idéale, céleste, divine, désintéres- 
sée, absorbée dans le culte des formes pures de la 
vérité, de la beauté, de la bonté morale, ou (pour 
prendre l'expression la plus large et la plus consacrée 
par les respects du passé) de Dieu lui-même, tou- 
ché, perçu, senti sous ses mille formes par l'intel- 
ligence de tout ce qui est vrai et l'amour de tout 
ce qui est beau. Le saint est celui qui consacre 
sa vie à ce grand idéal et déclare tout le reste 
inutile. 

Oui, il y a dans le culte pur des facultés humunes 
et des objets divins qu'elles atteignent une religion 
tout aussi suave, tout aussi riche en délices que les 
cultes les plus vénérables. J'ai goûté dans mon en- 



EN 1840. 315 

faaee et dans ma première jeunesse les plus douces 
joies du croyant, et, je le dis du fond de mon âme, 
ces joies n'étaient rien, comparées à celles que j'ai 
senties dans la pure contemplation du beau et la 
recherche passionnée du vrai. Je souhaite à tous mes 
frères restés dans l'orthodoxie une paix comparable 
à ceUe où je vis depuis que ma lutte a pris fin, et 
que la tempête apaisée m'a laissé au milieu de ce 
grand océan pacifique, mer sans vagues et sans 
rivages, où l'on n'a d'autre étoile que la raison, ni 
d'autre boussole que son cœur. 

L'ascétisme chrétien n'avait pas tort en déclarant 
que les choses religieuses ont seules une valeur 
idéale, et que tout le reste est vanité. Mais, en pro- 
clamant cette grande simplification de la vie, il en- 
tendit d'une façon si étroite la seule chose nécessaire, 
que son principe devint avec le temps, pour l'esprit 
humain, une chaîne intolérable. Non-seulement les 
pères de la vie spirituelle négligèrent totalement le 
vrai et le beau ( la philosophie, la science, la poésie 
étaient à leurs yeux des vanités ) ; mais, en s'attachant 
exclu^vement au bien, ils le conçurent sous la forme 
la plus mesquine : le bien fut pour eux l'exécution 
de la volonté d'un être supérieur, une sorte de sujé- 
tion humiliante pour la dignité humaine; or, la pour- 
suite du bien moral n'est pas plus une obéissance 



310 L'ÉTAT DBS ESPRITS 

à des lois imposées que la recherche du beau dans une 
œuvre d'art n'est l'observation de certdnes règles. . 
Ainsi la nature humaine se trouva mutilée dans sa 
portion la plus élevée. Parmi les choses intellec- 
tuelles, qui sont toutes également saintes, on dis- 
tingua du sacré et du profane. Le profane, grâce aux 
instincts de la nature, plus forts que les principes 
d'un ascétisme artificiel, ne fut pas entièrement 
banni ; on le toléra quoique vanité : mais, si on eût 
été conséquent, on l'eût banni sans pitié ; c'était une 
faiblesse à laquelle les parfaits renonçaient. Fatale 
distinction, qui a empoisonné l'existence de tant 
d'âmes belles et libres, nées pour savourer l'idéal 
dans toute son inflnité, et dont la vie s'est écoulée 
triste et oppressée sous l'étreinte de l'étau fatal I Que 
de luttes elle m'a coûtées I La première victoire phi- 
losophique de ma jeunesse fut de proclamer du fond 
de ma conscience : « Tout ce qui est de l'âme est 
sacré. » 

L'infériorité de la société contemporaine vient de ce 
que la culture intellectuelle n'y est point entendue 
comme une chose religieuse , de ce que la poésie, la 
science, la littérature y sont envisagées comme des 
arts de luxe, qui ne s'adressent guère qu'aux classes 
privilégiées de la fortune. L'art grec produisait pour la 
patrie; l'art au xvii* siècle produisait pour le roi, ce 



EN 1840. 317 

qui étsût en un sens produire pour la nation. L'art 
de nos jours ne produit guère que sur la commande 
des individus. La Grèce tirait de son sein des 
poèmes, des temples, des statues, pour épuiser sa 
propre fécondité et satisfaire à un besoin de la nature 
humaine. Chez nous, on accorde à Fart quelques sub- 
ventions péniblement marchandées, non par le besoin 
qu'on éprouve de voir la pensée nationale traduite 
en grandes œuvres, non par l'impulsion intime qui 
porte l'homme à réaliser la beauté, mais par une 
vue réfléchie, parce qu'on reconnaît, sans savoir trop 
pourquoi, que l'art doit avoir sa place, et qu'on ne 
veut pas rester en arrière du passée Or, réfléchissez 
aux conséquences de ce déplorable régime qui sou- 
met l'art, et plus ou moins la littérature et la poésie, 
au goût des individus. Dans l'ordre des productions 
de l'esprit, bien moins que dans l'ordre industriel, 
et cependant pour une grande part, la productiou se 
règle sur une demande expresse ou supposée de 
l'acheteur, et, par la force des choses, il arrive que 
c'est ou la richesse ou le grand nombre qui fait la 
demande. Celui donc qui est obligé de vivre 



1. Une des raisons que Ton faisait valoir tout récemment en faveur 
du projet pour Tachèvement du Luovre, c'est qu'il y aurait là un 
« moyen d'occuper les artistes ». Est-ce que Périclès fit valoir ce 
motif aux Athéniens, quand il s'agit de bâtir les Propylées? (1849.) 



318 L'ÉTAT DES ESPRITS 

de la production intellectuelle doit songer avant 
tout à deviner la demande du riche ou du grand 
nombre pour s'y conformer. Or, que demande le riche, 
que demande le grand nombre, en fait de produc- 
tions intellectuelles? Est-ce de la littérature sé- 
rieuse? est-ce de la haute philosophie? Dans Tart, 
sont-ce des productions pures et sévères, de belles 
créations morales? Nullement. C'est de la littérature 
amusante; ce sont des feuilletons, des romans, des 
pièces spirituelles*. Ainsi, le riche et la foule réglant 
plus ou moins la production littéraire et artistique 
par leur goût suffisamment connu, et ce goût étant 
souvent porté (il y a de nobles exceptions) vers la 
littérature frivole et l'art indigne de ce nom, il 
devait fatalement arriver qu'un tel état de choses 
avilît la littérature, l'art et la science. Le goût du 
riche et du badaud, en effet, faisant le prix des 
choses, un jockey, une danseuse qui correspondent 
à ce goût sont des personnages de plus de valeur que 
le savant ou le philosophe, dont les œuvres sont peu 

i. Le progrès des temps a montré que cette dernière qualité était 
môme inutile. La sottise, la plaisanterie nauséabonde, Tignoble pla- 
titude sont devenues les conditions du succès bourgeois et pro- 
vincial. Mais une distinction est nécessaire dans ce mot « le goût du 
grand nombre ». Je suis persuadé que, si les ouvriers des villes 
étaient libres de se créer une littérature, ils la créeraient forte et 
sine. (1867.) 



EN 1840. ai9 

demandées. Voilà pourquoi un fabricant de romans- 
feuilletons peut faire une brillante fortune et arriver 
à ce qu'on appelle une position dans le monde, tan- 
dis qu'un savant sérieux, eûl^il d'aussi beaux travaux 
que Bopp ou M. Eugène Burnouf, ne pourrait en au- 
cune manière vivre du produit vénal de ses œuvres. 
La poésie, la philosophie, la littérature n'étaient 
pas, dans les beaux siècles de l'antiquité, des profes- 
sions exclusives, comme cela a lieu dans notre société 
moderne. On était philosophe ou poète, comme on 
est honnête homme, dans toutes les positions de la 
vie. Nul intérêt pratique, nulle institution officielle 
n'était nécessaire pour exciter le zèle de la recherche 
ou la production poétique. La curiosité spontanée, 
l'instinct des belles choses y suffisaient. Amnionius 
Saccas, le fondateur de la plus abstraite des écoles 
philosophiques de l'antiquité, était un portefaix. 
Imaginez un fort de la halle créant chez nous un 
ordre de spéculation analogue à la philosophie de 
Schelling ou de Hegel I Quand je pense à ce noble 
peuple d'Athènes, où tous sentaient et vivaient de 
la vie de la nation, à ce peuple qui applaudissait 
les pièces de Sophocle et critiquait Isocrate, à cette 
ville où les femmes disaient: a C'est là ce Démos- 
thène ! » où une marchande d'herbes reconnaissait 
Théophraste pour étranger, où tous avaient fait leur 



320 L'ÉTAT DES ESPRITS 

éducation au même gymnase et dans les mêmes 
chants, où tous savaient et comprenaient Homère : 
je ne puis m'empêcher de concevoir quelque humeur 
contre notre société si profondément divisée en 
hommes cultivés et en barbares. Là, tous avaient leur 
place au soleil de Fintelligence, tous avaient part 
aux mêmes souvenirs, tous se glorifiaient des mêmes 
trophées, tous avaient contemplé la même Minerve 
et le même Jupiter. Que sont pour notre peuple 
Racine, Bossuet, BuDbn? que lui disent les héros de 
Nordllngue et de Fontenoi *? Le peuple est chez nous 
déshérité de la vie intellectuelle ; il n'y a pas pour 
lui de littérature. Immense malheur pour le peuple! 
malheur plus grand encore pour la littérature I 

Le travail intellectuel n'a toute sa valeur que 
quand il résulte spontanément du besoin de la na- 
ture humaine, exprimé par ce mot : « L'homme ne 
vit pas seulement de pain. » Le grand sens scientifi- 
que et religieux ne renaîtra que quand on reviendra à 
une conception de la vie aussi vraie, aussi peu mêlée 



1. G*est un des bienfaits de l*£inpire d*avoir donné au peuple des 
souTenirs héroïques et un nom facile à comprendre et à idolâtrer. 
Napoléon, si franchement adopté par Timagination populaire, offrant 
un grand sujet d'enthousiasme national, aura puissamment contri- 
bué à l'exaltation intellectuelle des classes ignorantes, et est de?enu 
pour elles ce qu'Homère éiait pour la Grèce, l'initiateur des grandes 
choses, celui qui fait tressaillir U !J)re et étinceler l'oeil. (1849.) 



EN 1840. m 

de factice 9 que celle du voyageur seul au milieu 
des forêts de rÂmérique, ou que celle du brah- 
mane trouvant qu'il a vécu ce qu'il devait, et se 
disposant au grand départ, c'est-à-dire à mourir sur 
les sommets de l'Himalaya. Qui n'a éprouvé de ces 
moments de solitude intêHeure, durant lesquels 
l'âme, descendant de couche en couche et cherchant 
à se joindre elle-même, perce les unes après les 
autres toutes les surfaces superposées, jusqu'à ce 
qu'elle arrive à la région silencieuse où toute conven- 
tion expire, où l'on est en face de soi-même sans fic- 
tion ni artifice ? Ces moments sont rares et fugitifs ; 
habituellement nous vivons en face d'une tierce per- 
sonne, qui empêché l'effrayant contact, du moi contre 
lui-même. La franchise de la vie n'existe qu'à la 
condition de déchirer ce voile et de poser incessam- 
ment sur le fond vrai de notre nature pour y écouter 
les instincts désintéressés, qui nous portent à savoir, 
à adorer, à sdmer. 



IIL 



Plût à Dieu que toutes les âmes vives et pures 
fussent persuadées que la question de l'avenhr de 

Si 



mi L*ÉTAT 9ms ESPRITS 

•rfiuftiamté est tout entière tin« cpiestien de doctrine, 
et «pie fa seule philosophie, c'est-à-dhre la recherclîc 
pal!oru»«fHe, esi compétente peurlarésoudre! Laréw- 
kftioiTTéellemeirt efficaoe, ceUe qui donnera k forme 
3^ rwenîr, ne sera pas «ne péipolutien potitRfde, ce 
seraïKie ré^ohitioii fdi^ewe et fiioi*aIe. La politique 
a)lwirm't(mt«eK}a*elle powvadt fournir; c'est désor- 
mais «n (^amp aride, épuisé, «<ne latte de passions 
et «Pwtfigues, fort «din^reotes à Fhinnairîté, irrté- 
resaantes seuftement pour ceux qiri s'y rodent. 

Il f* m des sièdes -où tout devient politique : 
ai«9i, pasT eîwmpte, à fa limite du moyen âge et 
des temps moderaes, an temps de Philippe le Bel, 
de Louis XI , les doctears et les penseurs étaient 
peu de <Aose, ou n'avaient de valeur réelle que 
s^b servaient la politique. Il en fut de même au 
oemwiemcemeBit de neFtPe siècle. La politiqire akH's 
nena te traî» dw mescle; tes gène d'esprR qui 
aspiraient à autre chose qu'à chamner leurs con- 
temporains devaient se faire hommes d'État, pour 
exercer sur le temps une légitime part d'influence. 
Ce n'est pas une blâmable ambition qui a entraîné 
dans ce tourbillon les hommes les plus intelli- 
gents de la première moitié de notre siècle; ces 
JMiimnes ont fait ce qa*Jlff -dwaiest faire pour servir 
Ibufs GoniempoiaB». Mais l'état de efacEses qu'ite 



EN lt49. 323 

représenli^ent touche à son terme; le rOle pi-in- 
cipal Ta ée plos eu plos, ce me semble, passer 
aux immies (Se la pensée ^ A cMé des nècles où la 
X)olitt<]tte a occupé la première place dans le mou- 
vement de rhmnamté, ii en est d'antres où elle 
s*est ftw acculée dans te petit moede de T in- 
trigue, et eu le grand intérêt s'est porté sur les 
hommes de l'esprit. Par exemple, au xvni* siècle, 
qui a tenu en ses mains les grandes alEEtires de 
rhumanitéf C'est Toltam, c'est Rousseau, c'est 
Montesquieu, c'est toute une grande éc<rfe de pen- 
seurs qui s'empare puissamment du siècle, le façonne 
et crée Tavenir. Que sont la guerre de la succession 
d' Autriche, î» gowredeSept ans, le pacte d« famille, 
comparés comme éyénements an Contrai êocial ou à 
VEnprit des Lois? Les afifaires étaient entra liBS Hiains 
d'un r(H incapable, de courtisans sans vues ni por- 
tée. Les Trais personnages-histcniques du temps sont 
des écrivains, des philosophes, des hommes d'esprit 
ou de génie. Et ces penseurs cherchent-ils à s'occuper 
des affaires é^État, comme le fera la première gêné- 



i. J&kiiM wémskot oelite nUift prophéëe, qui flemble aa premier 
coup é'^att s'être Men peu réalisée. Hak je parla ici d*ioflaeiice his- 
torifM réiUe, o«a de ■MM#adoU. Paut-ôti», dans oeoi mm, quand 
on tea rbktolua du m* aiède, découvrirart-oo, de i848 à 1857, de» 
hommes qui eurent plos d'importapce que H. RouLer ( 1857 >. 



524 L'ÉTAT DPS ESPRITS 

ration du xix* siècle? Nullement; ils restent écri- 
vains, philosophes, moralistes, et c*est comme tels 
qu'ils agissent sur le monde. J'imagine de même que 
ceux qui nous rendront la grande originalité se- 
ront non pas des politiques, mais des penseurs. Ils 
grandiront en dehors du monde officiel, ne songeant 
même pas à lui faire opposition, le laissant mourir 
dans son cercle épuisé*. 

Dans les maigres pâturages des lies de Bretagne, 
chaque brebis du troupeau, attachée à un pieu, ne 
peut brouter une h^be rare que dans l'étroit rayon 
de la corde qui la retient. Telle me paraît la condi- 
tion actuelle de la politique; elle a usé les ressources 
qu'elle possède pour résoudre le problème de l'hu- 
manité. La morale, la philosophie, la vraie religion 
ne sont pas à sa portée ; elle tourne dans une fatale 
impuissance. Si le salut du siècle présent devait 
venir de l'habileté, espérons-nous trouver des hommes 
plus habiles que M. Guîzot, que M. Thiers? Qui ne 
hausserait les épaules en voyant la naïve inexpérience 
de médiocres débutants qui prétendent du premier 



i. « Aucuns voyants la place du gouvernement politique saisie pnr 
des hommes incapables, s'en sont reculés. Et celuy qui demanda h 
Comtés Jusques à quand il fàudroit philosopher, en reoeut cette n'- 
ponsc : « Jusques à tant que ce ne soient plus des asniers qui condui- 
« sent nos armées. » (Montaigne, lîv. I, c. 24.) ^ 



EN 1840. 325 

coup mieux faire que de tels hommes ? Non» on se 
les dépassera pas en fusant comme eux ; on les 
dépassera en faisant autrement qu'eux. Si de tels 
hommes ont été frappés d'incapacité, est-ce leur 
faute? ou ne seraitr-ce pas plutôt qu'aucune habileté 
n'est égale à la situation? 

Prenons encore pour exemple les ti'ois premiers 
siècles de l'ère chrétienne. Où se passaient alors les 
grandes choses? où se fondait l'avenir? quels étaient 
les noms désignés aux respects des générations fu- 
tures? Était-ce Tibère et Séjan, était-ce Galba, Othon, 
Vitellius, qui occupaient vraiment le centre de l'hu- 
manité, comme on le croyait sans doute de leur 
temps? Le centre du monde, c'était le coin de terre 
le plus méprisé de l'Orient. Les grands hommes 
marqués pour l'apothéose étaient des croyants en- 
thousiastes fort étrangers aux secrets de la grande 
politique. Cinq siècles plus tard, on ne nommera entre 
les hommes illustres de ce siècle que Pierre, Paul, 
Jean, Matthieu, pauvresgens qui, assurément, faisaient 
peu figure. Qu'aurait dit Tacite, si on lui eût annoncé 
que tous les personnages de ses histoires seraient un 
jour complètement effacés devant les chefs de ces 
« chrétiens » dont il parle avec tant de mépris ; que le 
nom d'Auguste ne serait sauvé de l'oubli que parce 
qu'en tête des fastes de l'année chrétienne, on lirait : 



350 L'ÉTAT ÏWS ESPRITS 

Imperatûe (kemtt Augmi^^ Ckri^m nafm est m 
Belhlehem hida ; qu'on ne se sofavieiidnât de Kéron 
que parce que sous son règae souftirent PSerre et 
Paul, maîtres fatctrs de Rome ; que le Botn de Tnqati 
se retrouverait encore dans quelques légCDdes, non 
pour avoir vaincu les Daces et poussé jusqu'à» Tigre 
les limites de Tempire, mais parce qu'un crédale 
évêqae de Rome du vf siècle eut un Jour la fantai- 
sic de prier pour lui? Voilà donc un îmuiensc déve- 
loppement, sourdement préparé dorstnt trois siècles 
en dehors de la politique, grandissant parallèlement 
à la société officielle, persécuté par dfle, et qui, un 
certain jour, étouffe la politique, ou plutôt se trouve 
vivant et fort, quand le monde officiel se meurt 
d'épuisement. Si saint Ambroise fût resté gouverneur 
de Ligurie, en supposant même qu'il eût eu de 
l'avancement, et fût devenu, comme son père, préfet 
des Gaules, il seraît maintenant oublié. 11 a bien 
mieux fait de devenir évêque. Dites donc encore 
qa^îl n'y a moyen de servir Fhumanité qu*en se jetant 
dans la mêlée. Je dis, moi, an contraire, qtre celui 
qui embrasse de toute âme cet humiliant labeur 
prouve parla même qu'il n'est pas appelé à la gi-ande 
œuvre. Qu'est-ce .que la politique de nos jours? Une 
agitation sans principe et sans lui, un combat d'am- 
bitions rivales, des mines et contre-mines d'intrigaes. 



EiN tM9. m 

un vaste théâtre de caèaks^ de loties taaie» petsoiH 
neUes. Que frot-il powr j rénsakv pour elfe « pM* 
Sibte », CMHse on ditiMiiiÉeM&t? Une vive originar 
lité? une pensée ardente et forte? une co»\iictHMi 
impétnevse ? €e sont là d'invincibles obstacles «i 
succès* U Jsui se pas penser ou ne pas dire sa peor- 
»ée; il Imri s*eaienner dans un système de eosivem- 
ùom et de msoBomgia officiek. £t ¥Ms croyez i|iie 
c'est de là que swiïxA ee dontaftous aveos besoin, une 
sève originale, wm reaeufwUeMent du patriotisme, udoe 
croyance capable de passionner de nouveau Thuma- 
•nité? Autant vendrait espérer que le sceptlciame 
engendrera la foi, et qu'une religion^ nonliieUe sertira 
des boréaux d'an ministère ou des cotfdoirs d'ane 
assemblée. Ce qu'il faut à rbumanité, c'est une 
morale et une foi ; c'est des profondeurs de ia na- 
ture humaine que cette foi d(Mt sortir, et non des 
chemins battus et inCëconda ds monde oCficieL 

M. de Chateaubriand a, je crois, soutenu quelqne 
part que l'entrée des bmnnies de lettres dans la poli}- 
tique active marque TafliBÛblissement de l'esprit poli- 
tique chez nne nation. Il est plus vrai de dure que cela 
prouve un affaiblissement de req>ritphiIosophiqne: 
cela prouve que Fora ne cmnprcnd plus la valeur et la 
dignité de F intelligence; cela prouve que le règne a 
passé de l'esprit et de la doctrine à l'intrigue et à la 



328 L*ÉTAT DES ESPRITS 

petite activité. Il en est ainsi de notre temps. Mais le 
flot toujours montant des questions sociales forcera la 
politique d'avouer son impuissance. Alors on com- 
prendra que la grande révolution viendra, non des 
hommes d'action, mais des hommes de pensée et de 
sentiment, et toutes les âmes élevées, abandonnant 
la terre aux esprits inquiets, tenant pour choses 
indifférentes les formes de gouvernement, les noms 
des gouvernants et leurs actes, se réfugieront sur les 
hauteurs de la nature humaine, et,brûlant de l'enthou- 
siasme du beau et du vrai, créeront cette force nou- 
velle, qui renversera les frôles abris de la politique, 
et deviendra à son tour la loi de l'humanité. 

Qui opérera ces merveilles? La philosophie, la 
science, l'action combinée de toutes les facultés 
humaines. Le temps des sectes est passé. On ne se 
convertit pas de la finesse au béotisme; n'aurait-on 
été raisondable qu'une heure, on se rappelle toujours 
cette heure. Pour qu'une secte religieuse fût désor- 
mais possible, il faudrait un large fossé d'oubli, 
comme celui qui fut creusé par l'invasion barbare, 
où vinssent s'abtmer tous les souvenirs du monde 
moderne. Conservez une bibliothèque, une école, un 
monument tant soit peu significatif, vous conservez 
la critique, ou du moins le souvenir d'un âge criti- 
que. Or, je le répète, il n'y a qu'un moyen de guérir 



EN 1840. 320 

de la critique comme du soepticisme, c'est d*oublîer 
son passé et de recommencer la vie sur un autre pied. 
Voilà pourquoi toutes les sectes religieuses qui ont 
essayé, depuis un demi-siècle, de s'établir en Europe, 
sont venues se briser contre une sorte de ridicule. 
Notre temps est si peu religieux qu'il n'a pas même 
pu enfanter une hérésie ^ Tenter une innovation 
religieuse, c'est faire acte de croyant, et c'est parce 
que tout le monde désespère de voir renaître la foi, 
qu'il devient de mauvais goût de rien changer au 
statu quo en religion. La France est le pays du monde 
le plus orthodoxe, car c'est le pays du monde le 
moins religieux. Si la France avait davantage le sen- 
timent religieux, elle fût devenue protestante comme 
l'Allemagne. Mais, n'entendant absolument rien en 
théologie, et sentant pourtant le besoin d'une 
croyance, elle trouve commode de garder le système 
qu'elle rencontre sous sa main, sans se soucier de le 
perfectionner ; car tenter de le perfectionner, ce se- 
rait le prendre au sérieux, ce serait faire acte de 
théologie ; or, il est de bon ton parmi nous de dé- 

1. Ceci s'applique surtout à la France catholique. Il u*eii est pas 
de même en Angleterre ni aux États-Unis. La formation de nou- 
velles sectes, que les catholiques reprochent aux protestants comme 
une marque de leur faiblesse, prouve, au contraire, que le sentiment 
religieux vit encore chez ces derniers, puisqu'il y est criîatcur. nicn 
de pins mort que ce qui ne bouge pas. 



TJO L'ÉTAT frES ESPRITS 

clarer qu'oQ ne s oceupe»paflâe4ee»âorieâ de choses. 
L*indiiTérence et l' orthodoxie se toocbent. L'hécésiur- 
que n'a doac rien à espérer de bob jours Bidesortho- 
do\es sévères, qui TaïuUbémaiisftrQ&t, ni des Uhrcs 
penseurs, qui souriront à la tentative de réfon»er 
rirréfor niable. 

Il y a une ligne tiès-délicate au delà de laquelle 
Técole philosophique devient secte ; malheoi* à qui 
!a franchit ! À Tinstant la langue s'altère, on oe paiie 
plus pour tout le mcMide, on affîecte des fiormes mys- 
tiques, use pai't de superstitioD et de crédulité parati 
tout à coup dans les doctrines qui semblaient tes plus 
raisonnables, la rêverie ae ittéie à la scieace. Lepliilo- 
sophe cesse de mériter son nom» s'il pcétend deveair 
le patiiarcbe d'une petite égliâe,si, déaertâii^le grand 
auditoire du genre bumain, il aspire à jouetf le rôle 
facile et datteur pour Vamoui-propre de grand prêtre 
et de prophète dans des cénacles d'adeptes dont on 
se demande parfois avec hésitation : a Sontr-ils asscK 
naïfs pour être croyants? » Le tiait général déseni- 
vres religieuses est d'avoir besoin pour être compri- 
ses d'un sens spécial que tout le monde n'a pas, 
d'être vraies ou belles pour les affiliés et non pour 
tous les hommes* Des croyances à pai*t, des sen- 
timents à part entraînent un style à part, des ima- 
ges à part. C'est assurément un admirable génie 



EN t»40. 851 

que saint Pauî, et ponitant semt-ce les grands in- 
sfincts de la nature^ bamaine, pris dans leur forme la 
plos générale, qtn fcm la beaul* de ses lettres, 
commç ils font la beanté des Dîalognes de Maton, 
par exemple? Non. Sénèque on Tacite, en lisant ces 
curieuses compositions^ ne tes eussent pas trouvées 
belles, du mo'ms an même degré que nous, initiés 
que nous sommes aux données de l'esthétique chré- 
tienne. Le sectaire est fermé à la moitié du monde. 
Toute secte se préswte ayec des limites; or, une 
limite quelconque est ce qu'il y a de plus antipathi- 
que aux bons esprits. Nous aro®s vu tant d'écoles se 
succéder dans Tbistoire, que nous ne pouvons nous ré- 
signer à croire que Tune d'elles possède plus qu'une 
antre la vérité absolue. Tout en reconnaissant vo- 
lontiers que la grande originalité a été jusqu'ici sec- 
taire, ou au moins dogmatique, nous voyons l'impos- 
sibilité absolue de renfermer k l'avenir l'espritbamain 
dans aucune de ces formes étroites qu'on appelle une 
église. Car, avec une conscience aussi réfléchie que 
la nôtre, nous aurions bien vite fait des rapproche- 
ments, nous nous jugerions nous-mêmes comme 
nous jugeons le passé, nous nous critiquerions tout 
vivants. Le dogmatisme du sectaire est inconciliable 
avec la critique; comment s'empêcher de vérifier sur 
soi-même les l(ris qu'on a observées dans le dévelop- 



332 L'ÉTAT DES ESPRITS 

pement des autres doctrines, et comment concilier la 
croyance absolue avec de telles arrière-pensées? On 
peut donc dire sans hésiter qu'aucune secte religieuse 
ne naîtra désormaia en Europe, à moins que des 
races neuves, étrangères à la réflexion, n'étouffent 
encore une fois la civilisation. 

La question de Tavenir des religions doit donc être 
résolue diversement, selon le sens qu'on attache au 
mot de religion. Si l'on entend par ce mot un ensem- 
ble de doctrines léguées traditionnellement, revêtant 
une forme mythique et dogmatique, il faut dire, sans 
hésiter, que les religions ne tiennent pas au fond 
même de la nature humaine et qu'elles disparaîti*ont 
un jour. Si, au contraire, on entend par ce mot une 
croyance accompagnée d'enthousiasme, de dévoue- 
ment et de sacrifices, il est indubitable que l'huma- 
nité sera éternellement religieuse. Mais ce qui ne 
l'est pas moins, c'est qu'une doctrine n'a désormais 
quelque chance de faire fortune qu'en se rattachant 
bien largement à la nature humaine, en écartant 
toute forme particulière, en s'adressant à tout le 
monde sans distinction d'adeptes ou de profanés. La 
philosophie du xviii* siècle demeure ici notre éternel 
modèle. Cette philosophie a changé le monde et 
inspiré d'énergiques convictions, sans se faire secte 
ou religion. La réforme religieuse et sociale viendra, 



EN 4849. C33 

puisque tous l'appellent; mais elle ne viendra d'au- 
cune secte; elle sera le fruit du progrès de la science 
et des efforts unis de Thumanité. 

Ce n'est donc pas une exagération de dire que la 
science renferme l'avenir de l'humanité, qu'elle seule 
peut apprendre à Thomme sa destinée et lui ensei- 
gner la manière d'atteindre sa fin. Jusqu'ici, ce n'est 
pas la raison qui a mené le monde ; c'est le caprice, 
c'est la passion. Un jour viendra où la raison éclairée 
par l'expérience prendra son empire, le seul qui 
soit de droit divin, et conduira le monde non plus 
au hasard, mais avec la vue claire du but à atteindre. 
Noti-e époque de passion et d'erreur apparaîtra alors 
comme la pure barbarie, ou comme l'âge capricieux 
et fantasque qui, chez l'enfant, sépare les charmes du 
premier âge de la raison de l'homme fait. Notre 
poFitique machinale, nos partis aveugles et égoïstes 
sembleront des monstres d'un autre âge. On n'ima- 
ginera plus comment un siècle a pu décerner le 
titre d'habiles à des hommes prenant le gouver- 
nement de l'humanité comme une simple partie 
d'échecs. La science qui conduira le monde, ce ne 
sera pas la politique. La politique, c'est-à-dire la 
manière de gouverner l'humanité de la même façon 
que l'on gouverne une machine ou un troupeau^ dis- 
paraîtra comme art spécial. La science maltresse» 



334 LȃTAT DttS ESPRITS 

l6 smivcraîn d'alors, ce sera la phiiosephie, c'esl^ 
à-dire la science qui rtcimche le bwt et tes eoadî- 
lions de la société. Pear la pelidqiie, dit Herder, 
riionme est an itioyen; pour la morale^ il est une 
fin. La révolution de Tawiitr sera le triomphe de 
la morale sar k politique. Organiser seîeoliriqae- 
ment Fh«»aioîté, tel est le dernier mot de la scieace 
moderne; telle est son audacieuse maâs iégi^tîiiie 
prétention. De quoi s' étonnerait-on, quaad mn songe 
que tout le progi«ès accompli jnsqu'id n*est peut- 
être que la premièfe page ée la préfaœ d'usé cravve 
in&iîe? 

Eh bien, que totts ceux qui a<forentei»setre quelque 
cImmo s'unissent par Tobjet qu'ils adorent. L'atbée, 
c'est Pbomae frivole ; les impies, les païens, ce sont 
les égoïstes, ceux qpii n'ectendeot rien aux choses 
de Dieu, âmes flétries qui afTecient la finesse et 
rieat de ceux qui croient, lunes basses et t^restres, 
destinées à jaunir d'égoïsme et à mourir de nullité. 
Gomment, ô disciples du Christ, faitesHreus alliance 
avec ces hoaimes? Ahl ne vasdi ait-il pas mieux 
noifô assesir les uns et ks autres à côté de la paoïrre 
humanité, assise même et silencieuse ssr le bord 
du chemin, pour retever ses yeux vers le ciel, qu'elle 
ne regarde plus? Quant à iious, le sort en est jeté; 
et, lors même qœ la mperstîtion et la îégèreté, désor- 



KN 1849. m 



mais inséparables et auxiliaires Tune de l'autre, 
parviendraient à engourdir pour un temps la con- 
science humaine, il sera dit qu'en ce xix* siècle, le 
siècle de la peur, il y eut encore quelques hommes 
qui, nonobstant le mépris du vulgaire, aimèrent à 
être appelés gens d'un autre monde; des hommes 
qui crurent à la vérité, et se passionnèrent à sa re- 
cherche, au milieu d'un âge frivole, parce qu'il était 
sans foi, et superstitieux parce qu'il était frivole. 



L'AVENIR RELIGIEUX 



DES SOCIETES MODSRNES. 



Beaucoup de personnes, de celles qu'on nomme 
éclairées» sont arrivées de nos jours à un système 
singulier. Persuadées que le bien suprême est Funi- 
verselle pacification, elles pensent que tout ce qui 
divise les hommes doit être prévenu par TÉtat, et 
elles ferment les yeux sur les questions qui trouble- 
raient leur heureuse quiétude. La Chine est, sans 
qu'elles le sachent, l'idéal qu'elles se proposent. Là, 
chacun a son épithëte officielle, chacun a droit après 
sa mort à la considération dont il a joui pendant âa 
vie; tout magistrat y est intègre, tout préfet bon 
administrateur; tous les rois ont été des pères : s'ils 
ne l'ont pas été, nul ne l'ose dire, et Ton raconte 
que, quand les vieux sages trouvaient la trace de 
quelque méfait commis par les souverains, ils l'effa- 
çaient prudemment. La Chine apparaît de la sorte 

22 



338 L'AVENIR RELIGIEUX 

au premier coup d'œi^ comme un paradis de sages, 
et le xyni" siècle, qui prit au sérieux cette^niaiserie 
obstinée des annales du Céleste-Empire, crut avoir 
trouvé le peuple modèle. En réalité, la Chine, avec 
ses mandarins, sa police par moments admirable, 
ses concours de gradués, son instruction publique si 
largement répandue, a toujours été inférieure à notre 
Occident, même à ses plus mauvais jours. Quand 
nous brûlions des hommes pour des subtilités théo- 
logiques , nous étions fort loin assurément de cette 
indifférence raisonnable prar les choses transcen- 
dantes qui est, aux yeux d^ua disciple de Confaciu3, 
la condition essentielle du bonheur; mais il faut 
prendre l'es races dans l'ensemble de leur histoire. 
La Chine, par suite de son optimisnie béai, meurt 
non pas de vieillesse, mais d'une enfance indéfini- 
ment prolongée. Les nations occidentales, qui ont 
eu la fièvre ardente de l'absolu et du droit, Knqui- 
sition, le tribunal révolutionnaire, la terreur, sont 
jeimes, maîtresses du monde. Capables de beaucoup 
aimer et de beaucoup haïr, elles doivent à leurs 
excès mêmes d'avoir dans le passé quelque chose à 
détester et dans l'avenir un idéal à poursuivre. 
Les mots de foi et d'^espérance ont pour, dles çn 
sens : ce 90nt des races dogmatiques, habituées à 
préférer mille choses à la vie, possédées d'une con- 



DES SOGIiÉ.!^ M&0ERNES. 9M 

fiance invincible ea ce qu'elles crttieiii 1» mérité. 
Ce que les poUtiqae» supeirficiek au siècle denûer 
ei du commeneement de celui-ci admiraifint le plus 
dans les institutious de la Ghiskey c'était l'écart pru* 
dent où la législation avait eu soin de. teiûr les ques^- 
jtions religieuses. Une sorte d'acadénûe des sdenecs 
morales réglant une fois pour toutes leS: rdations de 
rbomme avec l'infini, un pouvoir central étendant 
une prudente prohibition sur tout ce. qui pouvait 
monter les tètes et amen^ des discussioas, une reli- 
gion de cérémonies et d'innocentes pcoradeSy leur 
parurent le chef-d'œuvre d'une administration sage. 
Sans la persuasion plus <mi moins avouée que le but 
de la vie est de jouir, on regardait comme des impor- 
tuas ceux qui rappelaient les proUémés d'un ordre 
frupérieur. Luther ei Calvin étaient des. hoaraieg 
dangereux^ qui avaient fait verser beaucoup de sang. 
Peu s'en falkât qu'on ne reprochât à Pikte d'avoir 
^ avec trop de faiblesse, en n'arrêtant pas le chris- 
tianisme, et aux commissaires de la police romaine 
de n'avoir pas exercé une surveillance assex active 
sur les catacombes. Toute propagande fut un délit. 
Un des articles org^iques du Goneordat portait que 
Jes prédicatexurs ne devaient se permettre dans leurs 
instructions aucune inculpation directe ou indirecte 
contre les autres cultes autorisés par l'État. 



340 L'AVENIR RELIGIEUX 

Des réactions vives, et en apparence opposées, ont 
prouvé que cette tendance étroite de quelques esprits 
n'était nullement celle de l'Europe, et que l'Occident 
ne se résignera jamais, pour vivre en paix, à n'avoir 
plus de motif de vivre. La lutte changera mille fois 
de face, les partis abandonneront, il faut l'espérer, 
les armes déloyales dont ils se sont trop souvent 
servis; mais la guerre ne finira' pas. Quelles sont 1(8 
formes que . revêtira l'éternel discord dont Di(ii 
même a semé les germes dans l'humanité? Si les 
religions ont un avenir^ quel est cet avenir? Com- 
ment limiter sans l'éteindre le foyer d'incendie que 
toute grande société porte en son sein? Comment les 
proportions des familles religieuses qui se partagent 
le monde peuvent-elles être modifiées? Quelques 
livres récents ont appelé l'attention sur tous ces 
points. Un écrivain connu depuis longtemps par des 
ouvrages d'une pensée individuelle et hardie, M. Sal- 
vador, a publié sur les questions religieuses un des 
livres les plus originaux qui aient paru depuis des 
années*. Un jeune et brillant publiciste, dont le 
noble cœur sait comprendre tout ce qui est libéral, 
M. Prevost-Paradol, en réimprimant qn écrit publié 
il y a près de quarante ans par un des hommes de la 

1 . Pans, Rome et Jérusalem^ ou îa question religieuse au xi\« sîènJe, 
par M. de Salvador. Paris, 18C0. 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 341 

génération passée qui eurent le plus de pressenti- 
ments de Favenir; y a joint des vues pleines de jus- 
tesse et de force sur l'état des diverses communions 
chrétiennes *• Un anonyme a exposé avec une vigueur 
remarquable les conséquences qui résultent de notre 
législation des cultes» et montré ce qu'il faut entendre 
par la liberté religieuse *• Enfin des événements 
contemporains qu'on ne discutera pas ici, car il y a 
de la gaucherie à proposer, sans être consulté, des 
solutions pour des problèmes qu'on n'a pas soulevés, 
des issues pour des situations qu'on n'a pas faites, 
ont^montré combien les questions religieuses sont 
encore mêlées au mouvement du monde, combien la 
politique en doit tenir compte, et combien les 
maximes suivies jusqu'ici sont devenues insuffisantes 
en présence des faits nouveaux qui se sont produits. 
Il faut rechercher si l'on est autorisé à tirer de tous 
ces faits quelques lumières sur les transformations 
possibles du code religieux de l'humanité. 

1. Du Protestantisme en France, par Samuel Vincent, avec une 
introduction de M. Prevost-Paradol. Paris, 1859. 
3. La Liberté religieuse et la Législation actuelle. Paris, 1860. 



SIS LUWENIB BELHSIEIJX 



L 



La première question qui «e présente quand on 
réfléchit sur rayenir religieux du monde est celle-ci : 
Peut-on croire qu'il apparaîtra une forme religieuse 
nouvelle, expression complète et originale dès Bâoîns 
èo» temps jiouveaux, ou bien ces besoins cberche- 
ront-ils à se satisfaire en modifiant diversement les 
cultes existants? En d'autres termes, en dehors da 
judaîsâae, du christianisme, de l'islamisme, qm 
occupent à eux seuls depuis douze cents ans le champ 
clos de la civilisation, se formera- t-il une autre reli- 
gion n'ayant pas plus de lien avec ces trois-là que 
lésus n'en eut avec IIAoïse, et Mahomet avec Jésusf 
Ce problème prend dans le livre de M. Salvador un 
relief singulier, A égale distance et de l'orthodoxie, 
qui se renferme dans les symboles de l'une des trois 
religions, et de la libre symbolique, qui les interprète 
en des sens de plus en plus raiïïnés, et du déisme, 
qui n'en garde que le squelette desséché, et de la 
critique, qui cherche à en saisir la valeur dans l'en- 
semble total du mouvement de l'humanité, M. Sal- 
vador occupe une place à part au milieu du travail 



DES SOCIÉTÉS MODCmNES. 343 

religieux de notre temps. Si, comme le pensent 
quelques personnes, notre mal à tous est d'être trop 
historiens, M. Salvador peut passer pow tout à fait 
exempt du commun défaut de ses contemporains. 
Nature entière, grande, forte, pleine de race, s'in^ 
quiétant peu de faire sourire, se souciant médiocre- 
ment de nos nuances, de notre exactitude, étranger 
à cette fine intuition du passé que la critique alle- 
mande a inaugurée, M. Salvador est vraiment un 
original, un rénovateur religieux. Il ne connait qu'à 
demi, il associe librement, il combine. Sa place eût 
été au XVI® siècle, en Hollande, à côté des Spinoza et 
des Acosta ; égaré en un siècle d'analyse, je crains 
qtf il ne reste une apparition stérile. Le premier en 
France, M. Salvador aborda le problème des origines 
du christianisme. Il le fit avec une érudition insuffi- 
santé, mais avec un vif sentiment de quelques-unes 
des données du problème. Nous sera»t-il permis de 
le dire? il y portait un don de race, cette espèce de 
coup d'oeil politique qui a rendu les Sémites seuls 
capables de grandes combinaisons religieuses. Cette 
race saisit les lignes générales des choses humaines, 
non comme nous par l'analyse et l'étude érudite 
des détails, mais par une sorte de vue sommaire, 
comme Élie du haut du CarmeL La philosophie 
de l'histoire ^t une oeuvre juive et en un sem ia 



344 L'AVENIR RELIGIEUX 

dernière transformation de l'esprit prophétique, la 
prophétie, vers l'époque des Séleucides, devenant 
vision apocalyptique, et la vision apocalyptique, telle 
que nous la trouvons pour la première fois chez 
l'auteur inconnu du livre de Daniel, étant l'antécé- 
dent immédiat de l'abbé Joachim, de Bossuet, de 
Vico, de Herder^ Quand on étudie la philosophie de 
l'histoire des musulmans dans les Prolégomènes 
dlbn-Khaldoun, que vient de traduire M. de Slane, 
on est étonné des grandes vues d'ensemble que ces 
sortes de religions unitaires surent inspirer bien 
avant qu'aucune idée d'une science exacte de l'histoire 
se fût développée. Abd-el-Kader, de nos jours, a 
conservé au plus haut degré cette faculté de sa race ; 
c'est le prophète de l'arrière-saison sémitique, le 
Jérémie de l'islam. M. Salvador m'apparatt parfois 
sous un jour analogue. Si vous le prenez par le côté 
de l'exactitude et de l'esprit positif, vous le trou- 
verez bizarre, souvent puéril. Ses spéculations, em- 
preintes de ce genre d'imagination abstraite qui 
caractérise le peuple juif, sont souvent arbitrah-es; 
elles rappellent Philon et la cabbale. Mais il faut se 
rappeler que la première condition pour les combi- 

1. La théorie des « quatre empires «, qui, depuis Bossuet, est la 
base de la théorie historique enseignée dans nos écoles, a été ex- 
primée pour la première fois dans le livre de Daniel. 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 345 

naisons fécondes, c'est Ta peu près. Mahomet n'e&t 
pas si bien amalgamé le christianisme et le judaïsme, 
s'il avait su lire et si la Bible lui avait été connue 
directement. La combinaison religieuse de l'avenir^ 
en supposant que l'avenir nous réserve à cet égard 
quelque surprise» ne viendra certainement pas de 
critiques et de théologiens. Des têtes ardentes, voyant 
les choses à travers le voile de leurs rêves pas- 
sionnés, sont pour cela bien mieux préparées. 

M. Salvador est sans contredit l'homme de notre 
temps qui a conçu la rénovation du dogme de la façon 
la plus large. Quelquefois il rappelle saint Paul par 
la chaleur de son âme, son ardeur révolutionnaire en 
religion, et la facilité avec laquelle il se meut au 
milieu de la confusion. Médiocre historien, il nous 
surpasse tous par l'entente pratique des choses reli- 
gieuses. Nous sommes pour la plupart trop chrétiens 
pour n'avoir pas en religion quelque préjugé, quelque 
attache d'habitude ou de sympathie. M. Salvador est 
presque à notre égard ce que devaient paraître les 
juifs aux païens de la Grèce et de Rome : un incré- 
dule, un homme dégagé de la tradition, an railleur 
des dieux. Quelle vivacité originale dans le récit de 
sa vocation religieuse M Quel prophète d'israôl a 

1. Paris, nom et Jérusalem, tome I*% pages 243 et suivantes. 



34C L*AVEKJR RELIGIEUX 

plus bardim^t affirmé TaTenir de sa race? « Avance, 
dit-OQ au juif, et dédare-nous quel est ton nom. 
— Mon nom ? Je m'appelle juif, mot gui signifie 
louangeur y célébreur invariable de TÉtre, de rUniqiie, 
de l'Étemel ^ — Ton âge? — Mon âge? Deux mille 
ans de plus que Jésus-ChrisL — ïa profession ? — Je 
laisse à l'écart les tristes professions qui m'avaient 
été faites, et dont je ne maniCeste encore que trop 
l'empreinte et les conséquences; mais ma destination 
à moi, ma profession traditionnelle est celle-ci : je 
garantis la sainte imprescriptibilité du nom de la loi, 
et je suis le conservateur vivant de La noblesse 
antique et de la légitimité attachée par droit divin au 
nom, au propre nom du peuple. — Lève la main et 
promets de parler sans faaine et sans crainte, de dire 
la vérité, toute la vérité. — Je sais de science cer- 
taine que, malgré ses admirables grandeurs, Rome 
est une cité usurpatrice, qu'elle n'est pas la vraie 
Jérusalem. Pour la gloire universelle de Dieu, de 
même que dans les mtérêts positifs du monde, Rome 
doit être providentiellement transformée, doit être 
souverainement remplacée. Je sais de science cer* 
tame qull faut que la .divinité de Jésus-Cbrist soit 
modifiée à fond ou rectifiée ouvertement dans une 

1. Le phil<dogiie aorait ici 4ee résenrw à faire. 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 317 

■s 

sainte et large mesare. Après avoir renda au peaple 
ce qui appartient au nom du peuple, rendez à l'Éter- 
nel ce qui n'appartient qu'au nom de l'Éternel. Je 
sais aussi, et depuis longtemps, qu'il y aura lieu pour 
les autres nations de rompre un nouveau pain, 
d'inaugurer le vrai repos, le vrai saU>at de TÉterneL 
de célébrer de nouvelles pâques. Voilà mon libre et 
l^itime témoignage. Et, de plus, les choses que je 
sais par l'esprit de tradition, par l'esprit de justice 
et d'intelligence, ces choses-là, je les veux d'une 
volonté inébranlable, et elles seront par l'esprit de 
force morale, par nécessité suprême et divine auto- 
rité. » 

Tout œ qui a été fait de grand dans le monde a été 
liait au nom d'eiq)érances exagérées, et le peuple juif a 
des côtés û étranges qu'il ne faut jamais légèrement 
parler de lui. Cependant il est des passés si glorieux 
qu'ils excluent jusqu'à la pensée d'un avenir. Gom- 
ment parler de l'avenir d'Athènes? Quel destin pour 
la Grèce ne sera pas obscur, si l'on songe à ce qu'elle 
a été? Pour te même motif, je n'admets guère qu'à 
propos des juifs on parle d'autre chose que de ce 
qu'ils ont fait. Depuis lésus-Ghrist, les juifs, selon 
moi, n'ont servi qu'à conserver un livre. Du jour où 
ils ont transmis la Bible hébrû'que à la science euro- 
péenne, du jour où ils ont êftpria l'faéiareu à fieuchlin 



3iS L'AVENIR RELIGIEUX 

et à Luther, ils n'ont plus rien eu d'essentiel à faire. 
Certes, depuis ce temps-là, le judaïsme a donné au 
monde une remarquable proportion d'hommes excel- 
Jents, distingués ou même de premier ordre ; mais 
c'est là un privilège qu'il partage avec toutes les 
Églises peu nombreuses. Les petites Églises devien- 
nent, par la force des choses, des aristocraties où la 
lumière se fait plus promptement, et où les préjugés 
sont plus faciles à percer. 

Tout en admirant autant que M. Salvador le rôle 
du peuple juif dans le passé, je ne puis donc par- 
tager ses vues sur le rôle qu'il lui attribue dans 
l'avenir. Je crois à une réforme du christianisme; 
mais cette réforme ne consistera pas à revenir au 
judaïsme. En général, M. Salvador ne se fait pas une 
idée suffisante de la forte originalité du christianisme 
pris dans son ensemble. Je persiste à penser, malgré 
quelques vives répliques S que le christianisme est 
non la continuation du judaïsme, mais bien une réac- 
tion contre l'esprit dominant du judaïsme opérée dans 
le sem du judaïsme lui-même. Qiielles qu'aient été 
à cet égard les vues du fondateur, il faut bien recon 
naître que l'attitude de saint Paul , et plus encore 
la db*ection qui prévalut dans les Églises primitives, 

<. Tome I«% pages 90 et suintâtes. 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 340 

ne prêtent à aucune équivoque. Le judaïsme fournit 
le levain qui provoqua la fermentation, voilàutout. 
L'élément hellénique et romain d'abord, puis l'élé- 
ment germanique et celtique prirent complètement 
Je dessus, s'emparèrent exclusivement du christia- 
nisme, et le développèrent dans un sens fort différent 
de ses origines premières. Schleiermacher et l'école 
catholique de Munich, M. Lassaulx par exemple» 
sont dans le vrai quand ils proclament que Socrate 
et Platon sont bien plus nos ancêtres et plus près 
de Jésus-Christ que les rudes bédouins du temps 
de Josué et de David, ou que les juifs de la ligne 
pharisaïque (les vrais juifs), étroits, haineux, animés 
d'un fort esprit d'exclusion. M. de Bunsen est dans 
le vrai quand il pense que le perfectionnement suc- 
cessif du christianisme doit consister à s'éloigner 
de plus -en plus du judaïsme pour faire prédominer 
dans son sein le génie de la race indo-européenne* 
Il y aurait injustice à oublier le service de premier 
ordre que le peuple juif et le peuple arabe ont 
rendu à l'humanité en tranchant d'un coup de ciseau 
hardi l'écheveau inextricable des mythologies an- 
tiques; mais c'est là un service négatif, qui n'a eu 
sa pleine valeur que grâce à l'excellence des races 
européennes. L'islamisme, qui n'est pas tombé sur 
une terre aussi bonne, a été en somme plus nui- 



SM L'AVEMR RELIGIEUX 

sible qu'utile à Tespëee humaine ; il a tOHt étouffé 
par sa sécheresse et sa désolante sf mf^ciéé. Le chris- 
tianisme n'a échappé à ce danger que parce que 
f tifémeot sémitique a toujours été ea lui très-com- 
battu et a fini par être à peu près éliminé. 

Par suite de ses tendances plos juives que duré- 
tienneSt M. Salyador porte, dans sa manière déjuger 
les questions- religieuses, un esprit très-absolu. Il est 
injaste pour le protestantisme, parce qu'il ne le t^ 
pas afficher de prétention au droit divin en toute 
chose; il ne comprend pas l'avenir du chriâtianisaie 
libre tel que les peuples germaniques le conçoivent; 
il ne tient pas assez de compte de l'Angleterre, des 
États-Unis; il ne s'aperçoit pas de l'envahissement 
du monde par la race anglo-saxonne. La séparaticm 
du spirituel et du temporel, dont la société juive et 
la société musulmane n'eurent guère d'idée, et qui a 
été le salut de TEurope chrétienne, M. Salvador ne 
l'admet .qu'avec réserve. Il voudi-ait (ce dont Dieu 
nous préserve!) que ces deux pouvoirs pussent 
retrouver un jour leur unité*. Une certaine tendance 
théocratiqoe se fait jour cà. et là. En cela, H. Sal- 
vador se montre encore un, vrai Sémite. Les deux 
grandes formes de la civilisation sémitique ont cela 

1. Tome P', page 105. 



Des sociétés kodernes. 35! 

de propre qu'elles n'admettent pas te gouvemement 
civil dans le sens oà nous rentendoos. Le pouvoir, 
pour le Juif comme pour l'Arabe, vient toujours de 
Dieu : système déplorabte, qui a livré les peuples 
musulmaDs au despotisme» sans une ombre de garan- 
tie ni de tempérament, et a créé cet affreux état de 
société qu'offre l'islam depuis six ou sept cents ans I 
La théocratie, en attribuant au pouvoir une origine 
spirituelle, plaît aux esprits élevés; mais elle ren- 
ferme un poison caché, qui la rend toujours funeste : 
elle ne peut produire que des pouvoirs absolus. Le 
principe germanique, que le pouvoir, à ses différents 
degrés, est la propriété de celui qui l'exerce, en 
apparence si mesquin, est en réalité.bien meilleur; 
car, selon cette manière de Yoir, tout devient di-oit 
perscmnel : chacun a sa charte, cbacnn est roi dans 
sa forteresse* Il est certain du moins que c'est la 
notion de la souveraineté ainà conçue qui a fondé 
dans le monde la liberté. 

Là est la grande différence qui sépare M. Salvador 
de nous autres libéraux. ML Salvador veut unir et 
fonder; il songe à un pouvoir spirituel, il voudrai! 
un symbole et un dogme éts^li. Nous autres, nous 
voudrions que chacun eût son symbole; noœ crain- 
drions de trop fortes udions, car eUes nuiraient à la 
liberté. Gomme toutes les natures exaltées, M. SaU 



352 L'AVENIR RELIGIEUX 

vador aime l'unité. Pour nous, au contraire, la divi- 
sion est la condition de la liberté. Il dépendrait de 
/quelcpi'un de fondre les nations-en une seule nation, 
/ les Églises en une seule Église, les sectes, les écoles, 
\ en une seule secte, en une seule école, qu'il faudrait 
\ s'y opposer. Le vieux monde romain a péri par 
V unité, le salut du monde moderne sera sa diversité. 
M. Salvador invite le siècle à regarder vers Torient 
et le sud; nous autres, nous lui disons : Fuyez vers 
le nord et vers l'ouest. L'Orient n'a jamais rien pro- 
duit d'aussi bon que nous. Qu'y a-t-il de juif dans 
notre christianisme germanique et celtique, dans 
saint François d'Assise, dans sainte Gertrude, saint 
Bernard, sainte Elisabeth, et plus récemment dans 
Vincent de Paul, Schleiermacher, Ghanning? Est-ce 
à ces fleurs écloses au souffle romantique et char- 
mant de nos mers et de nos montagnes que vous 
comparerez vos Esther et vos Mardochée? Qu'y a-t-il 
de j uif dans le livre de XlmUatioriy dans la vie monas- 
tique, cet élément si capital du christianisme, dans 
la pauvreté, cette charmante vertu toute chrétienne, 
dans nos saints de l'époque mérovingienne, nos vrais 
saints? Restons Germains et Celtes; gardons notre 
« évangile éternel », le christianisme tel que l'a fait 
notre verte et froide nature. Tout ce qu'il y a de 
bon dans l'humanité s'y est greffe, tout progrès moral 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 353 

s'est identifié avec lui. Une soite de crudité native, 
et comme un péché originel, distingue les pays et 
les races sur lesquels cette excellente discipline n*a 
point passé. Remarquons, d'ailleurs, que le fait his- 
torique des origines est ici peu de chose, que la 
biographie est d'intérêt secondaire : Tidée est tout 
en pareille matière. Il sortirait de dessous terre un 
document qui montrerait que l'estime personnelle 
qu'on a faite jusqu'ici d'Aristote a été exagérée, qu'il 
n'est pas l'auteur des écrits ou des doctrines qu'on 
lui attribue, nous n'en resterions pas moins aristo- 
téliciens. Le nom propre n'est ici qu'une marque d'ori- 
gine, dont l'exactitude n'importe qu'à l'érudit. 

La question religieuse de l'avenir se trouve ainsi 
fort limitée. Aucune grande création religieuse com- 
plètement originale ne naîtra dans notre civilisation. 
Les tentatives dans le genre du saint-simonisme 
reposent sur un malentendu; elles veulent appliquer 
le nom de religion à des choses qui n'ont rien de 
religieux, telles que le bien-être, l'industrie. Où 
trouver en tout cela la part de l'abnégation, du 
dévouement, le sacrifice du réel à l'idéal, qui est l'es- 
sence même de la religion? Les tentatives de l'école 
révolutionnaire ne sont pas moins entachées d'erreur. 
La Révolution est un fait tout profane; son dernier 
mot, c'est le code civil. Si T'Amérique renferme 

23 



354 L*AVBNIR HELIGIEUX 

encore assez d'ignorance et d'énergie de nature pour 
qu'il puisse y éclore un de ces mouvements singu- 
liers qui n'ont guère de titre à la créance que d'avoir 
résisté aux sarcasmes de deux ou trois générations^ 
on peut affirmer que le rationalisme environnant 
sera néanmoins assez fort pour les empêcher de dou- 
bler le cap après lequel la foi aveugle devient tradi- 
tion. Les religions, comme l'araignée, ont besoin 
d'un point d'attache pour suspendre leur toile. Ce 
point d'attache manquera aux essais nouveaux. Le 
christianisme seul reste donc en possession d'un 
avenir. Seulement, le christianisme est tout un 
monde : il faut, pour se faire une idée de ses révo- 
lutions futures, étudier son état actuel et la propor- 
tion des partis qui se sont formés dans son sein. 



n. 



De tout temps, le christianisme a été très-dîvîsé. 
Résultat de trois siècles d'efforts individuels, il trouva 
le principe de sa force dans cette division même et 
dans l'extrême activité qu'elle produisait. L'organi- 
sation primitive du christianisme fut en quelque sorte 
municipale, chaque Église existant par elle-même et 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 3^5 

tontes les Églises communiquant entre elles par des 
épltres et des envoyés reconnus. Les Églises ne firent, 
à: vrai dire, que continuer le vaste système de syna- 
gogues qui couvrait l'empire à l'époque d'Auguste, 
et qui s'est continué chcz^les juifs jusqu'aux temps 
modernes. La vie intime des communautés juives, au 
moyen âge et encore de nos jours dans les pays où 
le judaïsme a conservé son organisation originale, 
est le modèle de ce qui se passait dans les Églises du 
temps de saint Paul : mêmes rivalités, mêmes cabales^ 
même éveil sur les questions de doctrine, de disci- 
pline, de hiérarchie, a Les Églises » ont devancé 
a l'Église », et même quand celle-ci, devenue offi- 
cielle, cherche à reproduire dans son sein l'unité de 
l'empire, la division s'opère par un autre côté. Un 
parti d'opposition rationnelle se fait jour sous le 
nom d'arianisme et balance pendant près d'un siècle 
la destinée de l'Église orthodoxe. Quand ce type de 
christianisme , trop avancé pour le temps, disparait, 
. sauf à revivre mille années après, une opposition 
bien plus profonde, celle qui tient aux races, com- 
mence à se manifester. L'Église se coupe selon la 
division des deux grandes familles du monde an- 
tiqtie, "Ce que Rome impériale rfavmt pu faire, Rome 
chrétienne ne le put davantage. De même que la 
langue latine, à l'heure où elle étendait ses conquêtes 



35Ô LAVENIR RELIGIEUX 

jusqu'en Ecosse, s'arrêtait à Naples, devant la ligne 
grecque du midi de Tltalie; de même VÉglise ro^ 
maine se trouva impuissante devant ITÊglise grecque. 
Plîotiusne fit qu'obéir à une nécessité historique; la 
séparation était faite depuis Constantin. Ces deux 
branches du christianisme continuent leur propa- 
gande durant tout le moyen âge : l'une s'assimile les 
peuples germaniques, l'autre les peuples slaves; 
longtemps elles se disputent l'empire. L'Église 
grecque, supérieure en culture à l'Église latine jus- 
qu'au X* ou XI* siècle S lui devient très-vite infé- 
rieure du côté de la force morale : l'islamisme 
r écrase; les Slaves, qu'elle s'est affiliés, se réveillent 
tard ; le latinisme, au xvi« siècle, prend une immense 
supériorité. Cette supériorité aboutit, comme toutes 
les renaissances, à une scission. Le grand réveil 
chrétien, le protestantisme, se produit dans l'tglise 
latine. La force, la profondeur, la liberté du génie 
germanique éclatent. Ce génie, qui ne s'était assu- 



1. La première moitié du moyen âge latio n'a pas nn homme d'une 
aussi vaste lecture ni d'une aussi belle instruction que Pliotius. Au 
XII* et au XIII" siècle, l'Occident est supérieur ; aucun Byzantin n'é- 
gale Abélard et Roger Bacon. Cependant, au xiv* et au xv« siècle, 
les Grecs sont encore nos maîtres; c'est à eux en grande partie 
qu'on doit la renaissance italienne. Pléthon, Manuel Paléologue et 
Bessarion étaient après tout lès première hommes de leur temps 
pour la culture de l'esprit. 



DES SOCIÉTÉS MODËHNES. 357 

jetti qu'à regret au gouvernement spirituel de 
Rome, réclame-ses droits et se crée un christianisme 
à sa manière, lequel, après beaucoup de tâtonne- 
ments, arrive, vers la fin du xviii' siècle et au xix% 
à une hauteur inconnue jusque-là. L'Allemagne 
à cette époque réalise la plus belle religion qui ait " 
été professée, et cette religion s'appelle toujoui-s 
christianisme. Ainsi, à côté des deux vieilles ortho- 
doxies, grecque et latine, qui restent enchaînées dans 
leurs symboles, se produit une nouvelle forme de 
christianisme, dont la dernière conséquence, qui est 
le christianisme libre, ne s'aperçoit que de notre 
temps. Trois puissances destinées à toujours se com- 
battre sans jamais s'anéantir ni môme s'affaiblir, à 
plus forte raison sans pouvoir se réunir, divisent la 
chrétienté, et, en la préservant de toute domination 
exclusive, assurent son avenir, j'ose dire aussi l'ave- 
nir de la philosophie et de la liberté. 

Cette triple division de la famille chrétienne, en 
effet, n'est pas, comme l'arianisme, le pélagia- 
nisme, une simple division de sectes : elle corres- 
pond à des divisions naturelles, à celles que trace 
dans le monde civilisé la séparation des races la- 
tines, germaniques, gréco-slaves. L'-AngleteiTe tout 
entière se laisserait séduire à la critique inintelli- 
gente du docteur Pusey, qu'elle ne se réconcilierait 



358 L'AVENIR RELIGIEUX 

pas avec le pape. Les théologiens grecs et latins s'en- 
tendraient sur filioque, que Rome pour cela ne régne- 
rait pas à Moscou, L'inutilité' des efforts que ces 
trois Églises ont faits pour s'absorber est désormais 
démontrée. Au moyen âge, l'Église latine pèse sur 
rÉglise grecque et sur les petites Églises orientales, 
qu'on peut considérer comme des annexes de l'Église 
grecque, du poids de sa supériorité militaire; depuis 
le XVI* siècle, elle pèse encore sur elles du poids de 
sa diplomatie et de toute l'importance que lui donne 
parmi les Slaves la possession de la Pologne. Elle 
détache du tronc oriental des branches entières, 
Arméniens unis. Maronites, grecs unis. Les Turcs in- 
fligent à l'Église grecque un affront en apparence éter- 
nel. Mais voici qu'au bout de quatre ou cinq cents ans, 
l'Église grecque ressuscite. Une conquête qui pendant 
des siècles sembla de peu d'importance, celle des 
Russes, lui confère en un jour un principat égal à 
celui des Latins. La race Imaginative et résistante 
des Slaves se substitue à la race grecque affaiblie, et, 
au bout de dix siècles, l'œuvre de Photîus se re- 
trouve comme un phénomène capital de l'histoire do 
monde. Le protestantisme ne s'est pas montré moins 
obstiné : Philippe II, Pie V, le duc d'Albe, les jésuites, 
Louis XIV s'y sont brisés; l'hérésie, qu'on proclamait 
exterminée, est restée maîtresse des parties les pins 



DES SOCIÉTÉS MODëHNES. 359 

vivantes de l'Europe. Rien donc ne sortira de la 
lutte réciproque des trois familles chrétiennes : leur 
équilibre n*est pas moins assuré que celui des trois 
grandes races auxquelles le monde appartient; leur 
division préservera l'avenir contre les excès d'un 
pouvoir religieux trop fort, comme la division de 
l'Europe doit empocher à jamais le retour de cet 
orbis romanusy de ce cercle fermé, où nul recours 
n'était possible contre la redoutable tyrannie qu'en- 
gendre toujours l'unité. 

La propagande de ces trois grandes Églises sur 
les portions non encore chrétiennes du monde chan- 
gera-t-elle quelque chose à leur situation respec- 
tive? En d'autres termes, quel est l'avenir des mis- 
sions catholiques, gréco-russes et protestantes? Une 
constante expérience permet de s'exprimer sur ce 
point avec beaucoup de précision* Peu de dévoue- 
ments sont aussi respectables que celui du mission- 
naire ; peu d'institutions ont rendu et peuvent 
rendre aux sciences historiques et géographiques 
des services aussi grands que les établissements de 
propagande. Si de nos jours les missions protes- 
tantes remplissent presque settlés ce noble rôle, par 
suite de la fâcheuse indifférence pour les sciences 
que montrent trop souvent les missionnaires catho- 
fiqaes, il de faut pas oublief leâ belles missioiis 



360 L'AVENIR RELIGIEUX 

catholiques du xviii* siècle, celles des jésuites en 
Chine, celles des missionnaires italiens dans Tlncle . 
et au Thibet, les Horace délia Penna, les Paulin de 
Saint-Barlhélemy, les Tieffenthaler. Mais, une fois 
cet hommage rendu à un courage digne d'admira- 
tion et à de réels services, il faut reconnaîti'e que 
les missions modernes n'ont eu sur l'histoire reli- 
gieuse du monde que des effets de second ordre. 
Cette façon d'agir en colporteur isolé de la vérité 
convient aux grands apostolats fondateurs qu'on 
trouve à l'origine de toutes les religions; elle est 
insuffisante quand le premier feu de la création est 
passé. Saint Paul de nos jours ne se ferait pas mis- 
sionnaire. On ne citerait pas une communauté chré- 
tienne sérieuse qui soit l'œuvre des missions mo- 
dernes. Les Églises de la Chine et du Japon étaient 
bâties sur le sable. Ni l'héroïsme de François 
Xavier, ni l'habileté et parfois la largeur d'esprit 
des jésuites n'ont pu les empêcher de crouler. Les 
efforts pour attaquer les grandes religions de l'Asie, 
l'islamisme, le brahmanisme, le bouddhisme, la 
religion lettrée de la Chine, ont été impuissants. 
Ce n'est pas vers* le christianisme que l'Afrique 
semble se tourner; à l'heure qu'il est, par une coïn- 
cidence singulière, elle se convertit d'un bout à 
l'autre à l'islamisme. Quant aux races sauvages. 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 31)1 

ces tristes survivants d'un monde en enfance, i\ 
qui Ton ne peut souhaiter qu'une douce mort, il 
y a presque dérision à leur appliquer nos formu- 
laires dogmatiques. Avant d'en faire des chrétiens, il 
faudrait en faire des hommes, et il est douteux qu'on 
y réussisse. On style le pauvre Taïtien à aller à la 
messe ou au prêche ; on ne corrige pas l'irrémé- 
diable mollesse de son cerveau, on le fait mourir de 
tristesse ou d'ennui. Ohî laissez ces derniers fils de 
la nature s'éteindre sur le sein de leur mère ; n'in- 
terrompez pas de nos dogmes austères, fruit d'une 
réflexion de vingt siècles, leurs jeux d'enfants, leurs 
danses au clair de lune, leur douce ivresse d'une 
heure ! La grande erreur des jésuites, cette idée 
que l'éducation de l'homme se fait par le dehors, 
au moyen de procédés artificiels et de machines 
pieuses, est au fond de toutes les missions. On 
crée des Paraguay, des joujoux d'enfant, et l'on 
croit faire revivre l'Éden ! 

Est-ce à dire que toute espérance d'agrandisse- 
ment soit fermée pour le christianisme? Non certes. 
Si nous prenons l'état géographique du christia- 
nisme vers l'an 1500 et si nous le comparons à ce 
qu'il est de nos jours, nous sommes frappés de ses 
vastes accroissements; mais ces accroissements ne 
sont pas dus aux missions : ils sont dus à la propa- 



362 L'AVENin RELIGIEUX 

gation de la race européenne, en d'autres termes, à 
la conquête et à. la colonisation. La conquête et la 
colonisation renferment tout le secret de Tavenir du 
christianisme ; il faut voir laquelle des trois commu- 
nions chrétiennes peut se promettre sous ce rapport 
les plus grands avantages. 

On ne peut nier que le protestantisme ne se pré- 
sente ici avec une certaine supériorité. Les nations 
colonisatrices sont presque toutes protestantes; le 
protestantisme j par son esprit d'individualité, par la 
simplicité de son culte, par son peu de besoin de com- 
munier avec le reste de la chrétienté, semble par 
excellence la religion du colon. Avec sa bible, l'An- 
glais trouve au fond de TOcéanie l'aliment religieux 
que le catholique ne peut recevoir sans tout un éta- 
blissement officiel d'évêques et de prêtres. « Sur dix 
hommes, dit très-bien M. Prevost-Paradol, qui, la 
hache et le fusil à la main, s'avancent dans des soli- 
tudes inexplorées, y établissent leur demeure et 
bientôt une cité, y fondent une famille et bientôt un 
État, un seul à peine appartient à l'Église romaine, 
et le plus souvent, s'il n'en sort pas lui-même, il n'y 
maintient pas ses enfants*, » Aussi le protestantisme 

I. On eôtinw que, si leâ cathoikjue» qui émigteni t^un Étets-t^nU 
étaiem restés fMèles à leur culte, iU fermeraient «oe pepukKion 



DES SOCIETES MODERNES. 363 

a-t-il bénéficié des meilleures conquêtes que le chris- 
tianisme ait faites, les États-Unis, l'Australie, les 
Indes hollandaises, le cap de Bonne- Espérance. 
L'Hindoustan et la Chine ont même reçu une forte 
semence protestante. Presque toute FOcéanie semble 
destinée à devenir protestante, et ce qu'il y a de plus 
grave, c'est que ces riches dépôts de race anglo- 
saxonne jetés au bout du monde colonisent et fructi- 
fient à leur tour avec une admirable fécondité. Il y a 
là une sourde conquête dont les résultats sont.incal- 
culables. — On se tromperait cependant si l'on 
croyait que, dans ce partage de la terre par la race 
de Japhet, les deux Églises orthodoxes n'ont pas 
aussi, à la suite de la politique, d'importantes con- 
quêtes à accomplir. 

La Russie, en effet, gagne à l'Église grecque des 
tribus nombreuses dans le nord et le centre de 
l'Asie; les populations bouddhiques paraissent ap- 
pelées à se souder à la branche orientale de la 
société chrétienne. Ces conquêtes se font sans vio- 
lence et avec assez d'habileté. La Chine recevra pro- 
bablement du même côté l'apport chrétien le plus 
énergique. Enfin quelques petites chrétientés schis- 



de 7,500,000 &ines; or, les États-Unis ne renferment que 2 millions 
de catboliqnes, malgré rannexion da Texas et de la Californie. 



3Ci L'AVENIR RliLIGIEOX 

matiques de T Orient, les Arméniens par exemple, 
semblent destinées à se rattacher à TÉglise gréco- 
russe, quand elles sortiront de leur isolement. On 
voit quel énorme domaine semble ainsi dévolu à la 
famille chrétienne qui un moment avait paru con- 
damnée à périr. 

Quant au catholicisme, si son avenir colonial est 
moins brillant que celui du protestantisme, il ne faut 

• 

pas s'arrêter à cette vue partielle. Certes l'Amérique 
espagnole et portugaise, le Canada, les Philippines, 
ne valent pas les États-Unis et l'Australie; mais, 
sur tout le littoral de la Méditerranée, Rome peut 
faire d'importantes conquêtes. Une Église qui est 
celle de la majorité des Français ne peut manquer 
d'être réservée à bien des fortunes imprévues et de 
recevoir plus d'un glorieux reflet. Les écoles chré- 
tiennes et les établissements charitables que le zèle 
du catholicisme français multiplie en Orient, comme 
pour combler l'effroyable lacune que l'islamisme 
porte au cœur, ont de l'avenir. 11 est un élément, 
d'ailleurs, sur lequel le catholicisme a beaucoup plus 
de prise que le protestantisme, et même que l'Église 
gréco-russe : je veux parler des petites communautés 
chrétiennes déchirées ou flottantes que les désastres 
de l'Église grecque l'ont empêchée de s'assimiler, 
Abyssins, Coptes, Arméniens, jacobites et nestoriens 



DES SOCIÉTÉS MODKRNES. 305 

de Syrie. Rome, par ses apparences traditionnelles, 
a des avantages auprès de ces Églises, et les dispur 
tera souvent avec succès à la Russie. La fidélité qu'elle 
a su inspirer jusqu'à ces derniers temps aux Ma- 
ronites est un fait très-caractéristique. La manière 
abstraite dont le protestantisme aborde ces popula- 
tions n'est pas, en général (il faut faire une exception 
pour la belle mission américaine établie chez les nes- 
toriens d'Ourmia), celle qui paraît la plus propre à 
assurer auprès de chrétientés aussi abaissées un bien 
solide succès. Enfin, l'Église romaine, si elle n'avait 
perdu le secret de son habileté traditionnelle, aurait 
certainement une magnifique partie à jouer dans la 
crise que traversent les provinces do la Turquie 
d'Europe. La majorité chrétienne * des provinces 
slaves et roumaines est en communion avec l'Église 
orthodoxe. Mais l'espèce d'hégémonie religieuse que 
la partie la plus corrompue de l'Église grecque (celle 
qui se traîne dans les fanges de Constantinople) a 
toujours exercée sur ces provinces a soulevé, surtout 
chez les Bulgares, une vive et légitime répulsion. 11 
est douteux que le patriarche de Constantinople, le 
jour où l'unité de l'empire ottoman sera détruite, 
reste le centre d'unité religieuse des provinces slaves 
et roumaines. L'Église latine, d'un autre côté, a dé- 
ployé en Orient, dans ces dernières années, une ^[)oli- 



960 L'âVëMR religieux 

tique si aveugle, qu'il est peu probable que ce ricbe 
héritage doive lui échoir. Infidèle à son ancienne et 
sage habitude^ de conserver aux petites Églises qui 
s'unijssaient à elle, leurs usages, leur discipline et 
leur liturgie, l'Église catholique, depuis quelque 
temps, poursuit ou du moins laisse poursuivre par 
ses agents les plus actifs, les jésuites, un but tout 
à fait chimérique. Ce qu elle veut, c'est de latiniser* 
complètement les petites Églises, jadis dissidentes, 
qui se sont réunies à elle; ce qu'elle veut, c'est 
qu'un seul bréviaire et un seul missel puissent servir 
d'un bout à l'autre du monde oriental. 11 est possible 
que cette imprudence rompe le lien qui rattache à 
Rome les Maronites et les grecs unis. Il est sûr au 
moins qu'elle nuira beaucoup aux acquisitions que la 
papauté aurait pu faire au milieu de la débâcle ter* 
rible que va traverser l'Orient. 

Cette débâcle sera un événement religieux encore 
pli^s que politique. L'Église grecque et l'empire 
dttoman avaient contracté une alliance intime. £a 
retour de l'argent qu'elle payait et des humiliations 
qu'elle acceptait, le sultan garantissait à l'Église 

i. Oo peut citer comme un modèle de cette politique le concor- 
dat conclu en 1599 entre le légat Dandini et les Maronites. 

2. « Latin », en Orient, n*est pas synonyme de « catholique ». 
Les Marooites, les grecs unis sont catholiques et nou pas latiiiB, 



DES 60CIÊTÉS HOPERNES. 367 

grecque des profvinces entières, dont les revenus 
dédommageaient le haut clergé fanarîote des cadeaux 
simoniaques qu'il faisait au sultan et au grand vizir. 
Si la Russie n'avait pris depuis un siècle en Orient 
une attitude qui déjoue tous les calculs, on eût pu 
craindre que la ruine de l'empire turc ne fût en 
même temps la ruine de l'Église orthodoxe, l'unité 
de cette dernière étant en partie constituée par la 
Turquie, Mais la Russie conservera toujours à l'Église 
orthodoxe une position de premier ordre. La propa- 
gande catholique, trop souvent exercée sous le cou- 
vert de la France, a d'ailleurs excité, depuis quel- 
ques années,, de fortes antipathies dans tout le 
Levant. Nous inclinons à croire que le protestantisme 
plutôt que l'Église de Rome héritera des populations 
orientales qui, comme les Bulgares, tiennent TÉglise 
de Gonstantinople pour une marâtre et désirent s'en 
séparer. 

Laissons ces considérations d'un ordre profane, 
revenons à la conscience ; demandons à chacune des 
trois grandes communions chrétiennes par quel pro- 
gramme elle entend répondre aux exigences des 
sociétés modernes, et quel compromis elle peut offrir 
entre la tradition et les besoins nouveaux de l'esprit 
humain. 



308 L'AVENIR RKLIGIEUX 



III. 



Le christianisme a pris dans les sociétés humaines 
trois positions qui répondent à peu près aux trois 
familles que les races et l'histoire ont formées dans 
le sein du christianisme lui-même. 

Pendant les trois cents ans de sa lutte première, 
le christianisme ne demanda naturellement rien à 
rÉtat; il fit ses affaires à lui seul. Persécuté par 
rÉtat, il triompha à force de patience et força l'État 
à signer une paix qui, par un singulier retour, fut 
beaucoup plus onéreuse pour lui que pour l'État. 11 
semble qu'il soit dans la nature du christianisme de 
ne pouvoir être simplement libre et toléré. Dès qu'il 
n'est plus persécuté, il devient religion officielle. 
La machine romaine était si puissamment organisée, 
que devenir la religion de l'État, c'était devenir une 
fonction de l'État. En effet, depuis Constantin, dans 
toutes les parties du monde qui suivent le sort du 
vieil empire, l'Église est dominée par l'État. Les divi- 
sions épiscopales sont calquées sur les divisions de 
Tempire ; l'évêque de Constantinopïe, siège si mo- 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 300 

derne, devient pape de TOrientparce qu'il estrévêque 
de la cour, à peu près comme si Tévêque de Versailles 
fût devenu primat des Gaules. L'Église grecque, qui 
représente cette vieille tradition romano-byzantine, 
en a gardé la trace ineffaçable ; la Russie en a hérité, 
l'empereur y est chef absolu de la religion. Dans les 
communautés chrétiennes soumises à la Turquie, par 
un phénomène inverse, mais très-logique, l'Église 
est devenue l'état civil ; le patriarche est un admi- 
nistrateur civil autant que religieux nommé par le 
sultan. La religion esfr devenue la nationalité, ou, 
pour mieux dire, la formation de nationalités, dans 
le sens que nous attachons à ce mot, a été rendue 
impossible en Orient. 

L'Occident eût, j'imagine, suivi la même ligne si 
Funité de l'empire s'y fût maintenue. Le monde 
byzantin, dans sa décrépitude, nous représente au 
fond ce qu'eût été l'empii'e d'Occident sans les bar- 
bares, un monde dénué de liberté et du sentiment 
de l'infmi. Mais les Germains, en brisant l'empire et 
en fondant des royaumes distincts, créèrent pour 
l'Église des conditions meilleures. Chacun de ces 
royaumes ne pouvant avoir la prétention de repré- 
senter à lui seul rÉglise universelle, on fut amené à 
concevoir l'Église et l'État comme deux choses dis- 
tinctes, l'Église formant un ensemble plus étendu 



370 L'AVBNIR RELIGIEUX 

que l'État» savoir la catholicité, avec le pape pour 
chef S Le génie des grands papes itdiens des xi* , 
XII" et xiu* siècles donna à ce système un cachet de 
merveilleuse splendeur ( l'Occident lui doit son irré- 
vocable primalie» La distinction des deux pouvoirs 
est pendant tout le moyen âge la condition du pro- 
grès» la gai'antie d'une certaine liberté. Pour eu ap- 
précier la valeur, il faut jeter les yeux sur Tislanûsme • 
L'islamisme ne connaît pas la distinction des deux 
pouvoirs; le monde musulman en a péri; il n'a eu ni 
Jean Ghrysostome , ni Grégoire YII i ni Thomas Bec- 
ket. On cite quelques belles résistances d'imams; 
mais jamais de tout cela ne s'est formé un clergé 
indépendant et jaloux de ses privilèges; jamais non 
plus ne s'est constitué, en opposition avec Toixlre 
religieux, un état civil bien défini. Si aujourd'hui la 
Turquie fait de vains efforts pour constituer une 
société fondée sur l'égalité des droits^ c'est qu'elle 
lutte contre un principe séculaire et fatal. Héri- 
tier des khalifes, c'est-à-dire vice-prophète, le sul- 
tan ne peut pas plus présider un État tnixte» où 
cmyakits et infidèles auraient les mêmes droits, 
que le pape ne pourrait, si la moitié de ses sujets 

1. Sous Gharlemagne et les Othoos, qui l'amènent uoe sorte 
d^unitô pour Pempire d*Occident, l'Église latine offre un aspect peu 
âiffélneiit de l'Église grecque» 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 371 

étaient juifs ou protestants, leur faire une part 
dans les congrégations romaines ou le sacré col- 
lège. La lutte du sacerdoce et de l'empire a été de 
la sorte le fait générateur des temps modernes. 
La théocratie et le despotisme absolu ont été rendus 
impossibles. Si l'islamisme avait eu cette division 
féconde, un monstre comme le khalife Hakem n'eût 
pu se produire, et la science arabe n'eût pas été 
étouffée par le fanatisme laïque, le ph*e de tous les 
fanatismes. 

Certes il s'en faut que le régime de division entre 
les deux pouvoirs qui régna en Occident durant tout 
le moyen âge fût un régime de liberté. L'Église latine, 
bien plus indépendante que celle d'Orient, ne fut pas 
plus exempte que cette dernière d'un mal funeste, 
conséquence de l'extrême énergie avec laquelle le 
christianisme affirmait sa vérité divine, je veux dire 
de l'intolérance. En brisant la vieille « religion 
d'État n de l'empire romain, le christianisme mit à 
sa place la <i religion absolue ». La dignité de la 
conscience y gagna ; mais des violences inconnues 
jusque-là furent la conséquence de ce dogmatisme 
exagéré, et, par un étrange renversement, cette 
religion, dont la victoire avait été le triomphe de 
la conscience, s'est trouvée être la religion qui a fait 
couler le plus de sang. La raison en est simple : le 



372 L'AVENIR RELIGIEUX 

despotisme romain se souciait peu des âmes ; sa re- 
ligion était un règlement de police, qui atteignait 
peu la liberté philosophique. Le christianisme veut 
les âmes', le dehors ne lui suffit pas ; c'est aux con- 
sciences qu'il porte le fer et le feu : de là un zèle 
de conversion dont la vivacité ne connaît pas de 
limites. L'empire romain n'a pas persécuté un seul 
philosophe pour sa philosophie abstraite ; le moyen 
âge chrétien a étouffé la liberté de la pensée par 
d'atroces supplices. Des souverains que l'Église a 
tenus pour des modèles apparaissent aux yeux de 
l'histoire impartiale comme d'impitoyables bour- 
reaux. Je ne prendrai pas pour exemple Philippe II, 
qui fut à la fois un tyran religieux et un tyran poli- 
tique, un vrai Domitien. Je prendrai le plus hon- 
nête homme peut-être qui ait régné, un vrai li- 
béral, un souverain qui respecta tous les droits, et 
dont la bonté de cœur n'a pas été surpassée : saint 
Louis est en religion un terrible persécuteur. Il est 
si convaincu de la vérité de sa croyance, qu'il pose 
en principe que l'homme laïque ne doit répondi-e 
aux objections qu'il entend faire contre la foi qu'en 
perçant le ventre de celui qui les fait*, et qu'il laisse 



1. Voyez Joiuville, dans le Hecueil des Uistoires des Gaules 
ei de la France, t, \X, p. 198. 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 373 

sans le moindre scrupule l'horrible inquisition domi- 
nicaine décimer ses sujets par « l'immuration » et le 
bûcher en permanence. Dîoclétien n'a pas fait cela ; 
on n'a pas vu sous Dîoclétien un tribunal suivre 
contre les chrétiens une procédure aussi odieuse que 
celle qui est prescrite dans le Directorium Inquisito- 
rutn de Nicolas Eymeric*. Aucun proconsul romain 
n*a écrit un poëme comme la Novelle de V Hérétique y 
de l'inquisiteur Izarn, où chaque argument se ter- 
mine par cette menace : « Et si tu ne le veux croire, 
vois le feu allumé où brûlent tes compagnons , » ou 
bien : « Mais déjà s'appareillent le feu et le tour- 
ment par lequel tu dois passer *. » C'est en ce sens 
qu'il est permis de dire que la persécution théolo- 
gique est dans le monde l'œuvre du christianisme. 
L'islamisme, bien plus dur en un sens, ne chercha 
jamais à convertir. Son intolérance est celle du dé- 
dain : il étouffe le chrétien, il le pille, le massacre 
dans ses moments de fureur ; mais il ne le prêche 
pas en lui offrant le choix entre ses syllogismes et le 

• 

1. Les actes authentiques de ces horreurs, devant lesquelles 
p&lisscnt celles du tribunal révolutionuaire, sont encore en partio 
inédits. On peut lire les procès-verbaux de Tinquisition de Toulouse 
publiés par Limborch. Ceux de Tinquisition de Carcassonne sont 
à la Bibliothèque impériale (Saint-Germain latin, n°'395 etsuiv.)* 
Le Dtrectortum a été publié. 

2. Histoire littéraire de la France, t. XIX, p. ^81, 



374 L'AVENIR RELIGIEUX 

bûcher. Le christianisme, avec sa tendresse infinie 
pour les âmes, a créé le type fatal d'une tyrannie 
spirituelle, et inauguré dans le monde cette idée 
redoutable, que l'homme a droit sur l'opinion de ses 
semblables. U Église ne se fit pas TÉtat, mais elle 
força rÉtat à persécuter pour elle. Si le bras séculier 
exécutait la sentence, le prêtre la prononçait. 

Tout en peignant les persécutions de l'empire, qui 
n'avaient pas la prétention de s'exercer au nom de la 
vérité, sous les couleurs les plus justement odieuses, 
le christianisme occidental fut donc en réalité au 
moyen âge une religion armée, violente, impérieuse, 
ne soufirant pas de discussion. Dn tel système valait 
mieux pour la moralité générale de l'espèce hu- 
maine que le système romain, où l'État créait la 
religion, et que le système musulman, où la religion 
créait l'État; mais, en réalité, il était le plus cruel 
de tous : il fit de l'Europe latine, au xiii* et mi 
xiv« siècle, un champ de tortures; il était en flagrante 
contradiction avec les principes élevés dont TÉvan- 
gile gardait le secret. Une protestation sortie des en- 
trailles mêmes du christianisme éclate au xvV siècle : 
un troisième type de société chrétienne se constitue 
et annonce la prétention de revenir à la primitive 
liberté. Certes il s'en faut que cette prétention fût 
dès lors justifiée : le protestantisme, outre beaucoup 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 8TII 

d'actes de violence qu'il eut à se reprocher, put 
sembler d'abord n'être que le retour à des idées 
moins pures sur les rapports de T Église et de l'État. 
Le luthéranisme mit la théologie dans la main des 
princes allemands ; le calvinisme, dans sa cité idéale 
de Genève, fonda la république sur la religion. En 
Angleterre, en Suède, la réforme ofScielle n'aboutit 
qu'à des Églises nationales absolument dépendantes 
du pouvoir civil. Néanmoins le principe qui était l'Ame 
cachée du mouvement nouveau, l'idée d'un chris- 
tianisme libre que chacun crée et porte dans son 
cœur, se dégage peu à peu. Les sectes dissidentes 
dans le sein de la Réforme, presque aussi vivement 
persécutées par les Églises protestantes ofiicielles 
qu'elles l'eussent été par les catholiques, maintien- 
nent et propagent cette idée avec une admirable té- 
nacité. De nos jours, elle éclate et triomphe sur 
tous les points du monde protestant. Une foule de 
sociétés chrétiennes, n'ayant aucun lien ni avec une 
Église centrale ni avec l'État, existent et fructifient. 
L'Amérique nous présente ce système érigé en loi 
constitutionnelle. Ainsi le protestantisme, après trois 
siècles d'hésitations, arrive à réaliser le programme 
dont il avait prématurément annoncé l'accomplisse* 
ment. 11 est revenu viaiment à la liberté des pre- 
miers siècles, dont toute trace avadt disparu depuis 



376 L'AVENIR RELIGIEUX 

le jour OÙ Gonstanlia comm.ença à s'occuper de 
théologie. 

Église libre, comme dans les trois premiers siècles, 
comme de nos jours en Amérique ; — Église dépen- 
dante de l'État, comme en Russie, comme en Suède ; 
— Église séparée de l'État, centralisée à Rome et 
traitant avec l'État de puissance à puissance, comme 
dans les pays catholiques : telles sont donc les trois 
formes sous lesquelles le christianisme s'est mis en 
rapport avec les sociétés humaines. Voyons laquelle 
de ces trois formes semble le mieux se prêter aux 
tendances de la pensée moderne vers un idéal de 
liberté, de douceur de mœurs, d'instruction et de 
moralité. 

Au plus bas degré, il faut placer sans contredit le 
système qui fait de l'Église une fonction de l'État. Les 
effets de ce système sont fort divers selon la qualité 
même des gouvernements auxquels l'Église se trouve 
assujettie. Assez avantageux dans les pays où les 
gouvernements n'ont qu'une action très-limitée, il 
est fatal dans les pays despotiques. En Russie, il a 
amené les derniers excès de la servilité. L'Église 
russe, humiliée, pauvrement recrutée, sans germe 
apparent de progrès, se traîne dans les bas -fonds 
du christianisme et presque à sa limite. On cite peu 
d'hommes distingués qui soient sortis de son sein. 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 377 

En Suède, l'Église d'Ëtat aboutit à une intolérance 
(Aoquante et à une assez grande médiocrité. En 
Angleterre, l'Église officielle, après avoir été odieu- 
sement persécutrice à la fin du xvi* siècle et au 
XVII*, est arrivée depuis longtemps à un état do 
nullité assez inoffensive. La paresse et les abus y 
régnent dans une parfaite quiétude; Oxford, jus- 
qu'aux remarquables mouvements de ces dernières 
années, le disputait à Rome pour l'absence de cri- 
tique et l'obstination des partis pris. Heuro'isement, 
des germes d'un bien meilleur avenir se font jour 
çà et là, et de plus, mérite immense et sans égall 
cette Église officielle, opulente, patronnée par l'État, 
réunissant les suffrages de la majorité, ne persé- 
cute plus les dissidents; elle n'est d'aucun obstacle 
à la liberté. — Dans les petites principautés d'Alle- 
magne, la dépendance de l'Église, après avoir pro- 
duit au xvn* siècle un état intellectuel assez effacé, 
a eu plus tard d'excellents effets. Grâce à la largeur 
de l'esprit germanique et à l'intelligence remarquable 
des princes allemands vers la fin du dernier siècle et 
au commencement de celui-ci, grâce peut-être aussi 
à ces riches facultés spéculatives que l'Allemagne 
semble expier par le manque d'influence politique"^, 

• 

1. Voir ci-desftu8, p. 85, note* 



378 L'AVENIR RELIGIEUX 

renseignement théologique des universités alle- 
mandes atteignit une hauteur dont aucun siècle 
n'avait offert l'exemple. L'absence de centralisation, 
qui avait fait le succès du protestantisme en Alle- 
magne, portait ici son fruit ordinaire; en créant la 
rivalité, elle créait la lumière et la liberté. 

Ce n'est Ih qu'une exception, dont U ne faudrait 
pas tirer de conséquences. £n général, la subordi- 
nation de l'Église k l'État est mauvaise et contraire 
aux vrais besoins de l'esprit moderne, En France 
surtout, elle serait fatale, et j'envisage comme une 
grande erreur l'opinion de très-bons esprits qui 
cherchent de ce côté une solution à des difficultés 
sans cesse renaissantes» L'Église gallicane de Pierre 
Pithou aurait eu tous les défauts de l'Église anglicane, 
et n'en aurait peut-ôtre pas eu les qualités. Les 
requêtes que les assemblées du clergé de France 
adressaient au roi avaient d'ordinaire pour objet de 
solliciter des actes d'intolérance. Je ne doute pas que 
de nos jours une Église gallicane « dépendante de 
l'État, ne pesât beaucoup plus sur la liberté que 
l'Église dépendante de Rome. Mieux vaut le pape que 
l'empereur théologien de Byzance ou de Moscou. Oa 
connaît ces superbes paroles : « J'allais relever le 
pape outre mesure, l'entourer de pompes et d'hom- 
mages. Je l'eusse amené h ne plus regretter son 



j 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 379 

temporeK J'en aurais fait une idole» II eût demeuré 
près de moi; Paris fût devenu la capitale du monde 
chrétien, et j'aurais dirigé le monde religieux, ainsi 
que le monde politique. C'était un moyen de res- 
serrer toutes les parties fédératives de l'empire et de 
contenir en paix tout ce qui demeurait en dehors» 
J'aurais eu mes sessions religieuses comme mes ses^ 
sions législatives* Mes conseils eussent été la repré- 
sentation de la chrétienté ; les papes n'en eussent 
été que les présidents. J'aurais ouvert et clos ces 
assemblées, approuvé leurs décisions, commeravaient 
fait Constantin et Charlemagne. » Je ne connais pas 
de danger plus grave que celui qu'impliquait ce 
programme. Les pays d'administration et de centra-* 
lisation sont ceux où une Ëglise nationale produit les 
effets les plus fâcheux. Pie V et Philippe II n'ont pas 
arrêté l'esprit moderne; le despotisme administratif 
l'arrêterait. Celui-ci, en effet, n'a pas besoin d'être 
violent. Des brutalités comme celles qui avaient lieu en 
Judée du temps de Ponce-Pilate, à Rome sous Néron, 
en Europe au xv!"" siècle, ne sont plus à oraindre. 
Et pourtant la liberté que supposent la fondation du 
christianisme et la victoire de la Réforme n'existe 
plus; de simples règlements de police correctionnelle 
ont rendu de pareilles manifestations religieuses 
impossibles. H. Hichelet a très-bien montré com-- 




380 L'AVENIR RELIGIEUX 

ment la persécution des habiles administrateurs sor- 
tis de Técole de Golbert, lesquels n'aimaient guère 
le clergé, a bien plus frappé au cœur ses victimes 
que la grossière cruauté de l'inquisition espagnole. 
Quand l'État met la main sur l'âme, celte main est 
toujours bien plus lourde que celle du prêtre. Le 
prêtre, même armé de pouvoirs énormes, n'empêche 
pas les nouveautés de se produire; l'État, avec sa 
douceur prudente et son système préventif, arrête 
toute initiative. Je ne vois pas une seule vie de 
saint ou de grand homme dans le passé qui, de nos 
jours, ne fût une contravention perpétuelle. Nos lois 
sur l'exercice illégal de la médecine, sur les réu- 
nions, sur l'autorisation préalable en fait de culte, 
auraient suffi pour couper court aux deux ou trois 
événements auxquels le monde doit sa vie et son 
progrès. 

La France est fière de son concordat, et, en effet, 
le Concordat est bien le dernier mot de la Révolution 
dans Tordre religieux, comme le code civil est le 
dernier mot de la Révolution dans l'ordre politique. 
Le Concordat a le caractère de tout ce qui est sorti 
de la Révolution : essentiellement administratif, il 
témoigne une remarquable entente de ce qui fait la 
force et la paix d'une nation, mais en même temps 
un singulier oubli de la liberté, un mince respect 



DES SOCIÉTÉS MOO^ËRNES. 381 

pour la conscience individuelle, et ne complète 
méconnaissance du côté moral de Thomme. Le Con- 
cordat se résume en ce mot qu'on prête à Portalis : 
« Régulariser et resserrer la superstition. » L'erreur 
de la France est, en général, de croire qu'on peut 
suppléer à la libre spontanéité des âmes par des 
institutions bien combinées. Un barbarisme aiTreux, 
moraliser^ est devenu un mot français. Partant de 
l'idée qu'une nation est heureuse dès qu'elle a un 
bon code et une bonne administration, n'accordant 
à l'individu qu'un seul droit, celui de s'amuser à son 
aise, sans idées, sans opinions, sans rien de ce qui 
dérange un bonheur vulgaire, les politiques qui 
résumèrent les principes de la Révolution devaient 
être amenés à regarder les croyances religieuses 
comme un mal inévitable, qu'il faut restreindre et 
légiférer par de sages règlements. Mais l'humanité 
a trop de feu dans le sang pour se contenter d'un 
Éden de bourgeois hem*eux, s' amusant par escouades, 
vivant et mourant par habitude, croyant par décret. 
Le sentiment religieux prendra sa revanche; les 
cultes aimeront mieux les périls de la liberté qu'une 
protection obtenue au détriment de ce qu'ils ont de 
plus cher. Ils préféreront à tous les avantages le 
droit de se combattre et de croire qu'ils ne relèvent 
que d'eux-mêmes et de la vérité. 




an L'AVENIR RELIGIEUX 

En sommet le système des Églises iiatioiiales nous 
semble avoir peu d'avenir. La conception étroite de 
la vérité qu'il suppose est contraire à la tendance 
de l'esprit français vers un idéal universel et commun 
à tous. U faut l'optimisme patriotique de l'Anglais 
pour s'imaginer que l'Église de son ile doit âtre la 
meilleure^ parce qu'elle est la sienne* Le sentiment 
religieux vise de plus en plus à tenir peu de compte 
des fleuves et des montagnes. Une administratioii 
centrale, telle qu'est la cour de Rome, sera d'ailleurs 
bien plus accessible à cei^tatnes idées de progrès 
que de petites Églises dominées par une incurable 
routine. Rome jusqu'au xniv siècle a jôué dans le 
catholicisme le rôle d'une capitale plus éclairée que 
les provinces. Bérenger, Abélard, Roger Bacon ont 
trouvé plus d'appui ou de tolérance dans la papauté 
que dans les autorités ecclésiastiques locales. Aucune 
Église locale a-t-elle contribué à la Renaissance 
comme le pontificat du xv« et de la première moitié 
du xvi* siècle ? Quel temps que celui où la découverte 
d'un auteur latin conduisait à la papauté ou au car- 
dinalat! Qu'on songe à l'incomparable lai^jeur d'es- 
prit que supposent des papes comme Thomas de 
Sartane, ^neas Sylvius, Jules II, Léon X, des secré- 
taires apostoliques comme le Pogge , l'Arétin (Léo- 
nardo Bruni), Bembo, Sad(rfet! Au xvrii* siècle même. 



DES BOGIÊTÉS MODKHNES. 383 

aucune Ëgliso nationale ne possédait un Benoit XIV, 
correspondant de Voltaire, un Clément XIV, un Pas- 
sionei, un Etienne Borgia. La papauté^ bénéficiant 
des rai'es qualités de Tesprit italien, du tact^ de l'ha- 
bileté^ de la science pratique de la vie qui sont 
comme innés ohes les anciennes races classiques, a 
su embrasser un horizon plus étendu qu'aucune 
Ëglise locale. Si de nos jours il n'en est plus ainsi, 
c'est que Rome n'est plus un centre italien. Des néo- 
catholiques français V des Belges, des Irlandais, y 
font la mode et y parlent un langage que ne compren- 
draient plus les Ma!, les Bernetti, les La Somaglia. 
De ce que le système catholique est préféi al>le au 
l'égime des Églises nationales dépendantes de l'État^ 
fautai conclure qu'un tel système représente en reli- 
gion ridéal de notre temps? Non certes. La notion 
ultramontaine d'un pouvoir religieux centralisé dans 
une capitale, possédant cette capitale et les provinces 
qui en dépendent en toute souveraineté, traitant avec 
les États de puisssmce à puissance ^ pardessus la 
tête des clergés locaux, implique, à mon avis, des 
difficultés qui se révéliîront. Une logique inflexible, 
en effet, a de plue en plus amené le catholicisme à 
fortifier son centre^ à y faire refluer toute puissance. 
De plus en plus les catholiques ont été conduits à 
ci-oire qu'ils i^oivent de Rome la vie et le salut. Il 



384 L'AVENIR RELIGIEUX 

est même bien remarquable que ce sont les nouvelles 
conquêtes du catholicisme qui montrent à cet égard le 
plus de susceptibilité. Le vieux catholique provincial, 
qui tient sa foi du sol, a moins besoin du pape et 
est beaucoup moins alarmé des orages qui le me- 
nacent que le néo-catholique, qui, en revenant au 
catholicisme, a envisagé le pape, selon le nouveau 
système, comme l'auteur et le garant de sa foi. Dne 
sorte de lamaïsme ou de foi en une perpétuelle in- 
carnation de la vérité tend ainsi à s'établir. Par une 
bizarre rencontre, le plus puissant auxiliaire de ces 
modernes exagérations a été celui qui en a semblé 
le plus redoutable ennemi. L'idée que le pape est 
dans l'Église ce que l'empereur est dans l'État, qu'il 
administre l'Église par les évoques comme l'empe- 
reur administre l'État par les préfets, que traiter 
avec lui, c'est traiter avec l'Église, comme traiter 
avec l'empereur, c'est traiter avec l'État, cette idée- là 
est une idée de Napoléon. Elle est le fond du Con- 
cordat. On eût demandé à Grégoire VII s'il se croyait 
les pouvoirs nécessaires pour biffer d'un trait de 
plume une Église entière et la reconstruire le lende- 
main selon les vues du souverain temporel, qu'il eût 
répondu négativement. Les théologiens de ce qu'on 
appelle la « petite Église » produisirent sur ce point 
d'invincibles arguments. Le Concordat est un fait 



\ 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 335 

inouï dans Thistoire de TÉglise et l'acte d'ultramon- 
tanisnae le plus énorme que la papauté se soit jamais 
permis. L'évêque, qui, dans les anciennes institutions 
canoniques, tient son pouvoir d'un droit divin, n'est 
plus, d'après les nouveaux principes, qu'un préfet 
révocable, même sans qu'il soit en faute, pour le 
bien de la communauté. Le pape, qui n'a dans l'an- 
cienne Église qu'une primauté mal définie, devient, 
selon le droit canon inauguré par Napoléon, l'admi- 
nistrateur général de T Église. La constitution des 
diocèses, comme Églises distinctes, est profondément 
atteinte; le réseau peut en être changé quand il platt 
à l'administrateur suprême; ils n'ont plus qu'une 
existence factice comme le département. Le principe 
administratif de la France fit ainsi dans l'Église une 
complète invasion ; le pape devint le souverain absolu 
de l'Église; tous les droits qui, selon l'ancienne con- 
stitution, étaient répandus dans le corps ecclésias- 
tique se trouvèrent concentrés dans la main de celui 
qui désormais passera pour l'équivalent de Jésus- 
Christ. 

• Les dangers d'une telle organisation s'aperçoivent 
sans peine. L'expérience a prouvé que les pouvoirs 
centralisés sont les moins stables, un coup de main 
suffisant pour les renverser. La révolution est la 
forme sous laquelle s'opèrent les changements dans 

25 



3X0 L'AVENIR RELIGIEUX 

les États de ce genre. Avec la centralisation, la fra- 
gilité et la révolution ont fait leur entrée dans TÉglise. 
Le pape est bien plus vulnérable qu'une Église par- 
tout iiépandue. Le pape, d'ailleurs, étant mis par le 
système des concordats en rapport direct avec les 
gouvernements, la religion est ramenée dans le ^cercle 
des choses mondaines; elle est môlée à lootes les 
intrigues de la terre z son représeatant n'est plus le 
pontife, le saint homme, le doctettr; elle se perâos- 
nifie dans des diplomates, des Gonsalvi, des Gaprara. 
Le pape du xii"" et du xiu*' siècle est certes fort 
môIé aux choses de la terre; mais il y est mêlé 
comme un acteur de premier ordre, et même comme 
le premier de tous. Privé de ce rôle suprême depuis 
le XIV* siècle, représentant dans le monde une puis- 
sance de deuxième ou de troisième rang, le pape 
des temps modernes est réduit à de petites habiletés 
peu dignes de lui. Le catholicisme a été entraîné de 
la sorte à devenir une religion essentiellement poli- 
tique : les jésuites, <iui ont tracé le code de sa diplo- 
matie, sont les seuls qui aient compris les exigences 
de sa position et la ligne de conduite à laquelle il est 
condamné. 

Préjudiciable à la religion, l'organisation ultra- 
niontaine ne Test guère moins à TÉtat. Ce n'est pas 
un superficiel préjugé qui a mis en opposition dans 



DîiS SOCIÉTÉS MODERNES. 3^7 

certains pays les mots de « catholiques » et « de pa- 
triotes » , et en a fait le drapeau de partis contraires. Le 
catholicisme est en fait bien plus la patrie du croyanf 
que l'État où U est né. Plus une religion est forte, 
plus elle a cet effet; l'islamisme a totalement tué en 
Orient la patrie. L'Europe ne court pas les mêmes 
dangers; mais on ne peut nier que le catholicisme 
ultramontain ne crée pour la société civile de graves 
embarras. La religion, dans le système ultramontain, 
étant une puissance à part, qui dispose de moyens 
terrestres, FÉtat est obligé'envers elle à de perpétuelles 
concessions. Ces concessions sont toujours des dimi- 
nutions de la liberté publique. Se posantcomme une 
puissance de droit divin, à laquelle obéissance est 
due par ceux qui ne la professent pas, l'Église, quand 
elle ne domine pas, se croît persécutée. Elle réclame 
le droit commun, et elle a raison; mais, en réalité, 
elle jouît d'un énorme privilège, qu'elle tient de ses 
allures hautaines. L'évêque se plaint de ne pas jouir 
pour la publication de ses mandements de toute la 
liberté qu'il désirerait : je suis avec lui dans cette 
croisade; mais pourquoi l'évêque ne veut-il pas per- 
mettre que le libre penseur jouisse de la même 
liberté ? pourquoi éxige-t-il de l'État que les opinions 
différentes de la sienne soient exclues de l'enseigne- 
ment? Si l'évêque pèse sur l'État, il ne doit pas 



388 L'AVENIR HELIGIRUX 

trouver mauvais que TÉtat pèse sur lui; s'il demande 
à rÉtat qu'il ne se dise dans les chaires publiques 
rien de contraire à ses idées, il ne doit pas trouver 
mauvais que l'État revise ses mandements pour qu'il 
ne s'y trouve rien de contixiire à la politique natio- 
nale. Il est peu naturel que le clergé ne puisse rece- 
voir les bulles de Rome que par la voie diplomatique; 
mais il faut se rappeler que le pape est un souverain, 
et que ses nonces sont des « ambassadeurs ». Il est 
absurbe que l'État force le prêtre à chanter des Te 
Deum et le poursuive quand il refuse de prier ; mais 
il faut se rappeler que ce prêtre tient de l'État un 
immense privilège, que sa puissance, ses richesses, 
son règne passé et les beaux débris qui lui en restent, 
il les doit directement ou indirectement à l'État, 
qui, depuis des siècles, lui a maintenu un monopole 
exclusif. Soyez libres, à la bonne heure; mais qu'a- 
lors tous le soient ! Ne demandez pas à l'État de re- 
connaître que vous possédez la vérité; défendez-vous 
sans invoquer l'État contre vos adversaires; ne de- 
mandez qu'une chose au pouvoir, celle à laquelle 
tous ont droit, la liberté de croire ce qui vous semble 
vrai, et de faire partager aux autres votre conviction 
par des moyens avoués de la stricte équité. 

C'est là, je le sais, une abnégation impossible. Lo 
catholicisme, persuadé qu'il travaille pour la vérité» 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 389 

essayera toujours de faire servir TÉtat à sa défense 
ou à sa propagande. La formation d'un « parti catho- 
lique » ayant pour principe d'employer son influence 
dans Fintérêt de l'Église, d'appuyer ou d'attaquer 
les gouvernements, suivant qu'ils servent ou ne 
servent pas sa foi religieuse, est la conséquence 
mévitable du système ultramontain. L'histoire de ce 
parti, auquel n'a manqué ni le talent ni l'habileté, 
est déjà longue de près d'un demi-siècle ; il a toujoui*s 
parlé de liberté : peut-on dire que ce grand mot ait 
toujours été la règle de sa conduite ? Les belles réso- 
lutions de tolérance qu'il prenait quand il était faible, 
les a-t-il gardées au lendemain de sa victoire ? Quaùd 
le parti catliolique, dans les deux ou trois années 
qui suivirent la révolution de 1848, arriva à une 
importance de premier ordre, respecta-t-il beaucoup 
ses adversaires? Toutes les lois qu'il vota, songea-t-il 
qu'un jour elles pourraient lui être appliquées? Le 
concordat de l'Autriche, celui du grand-duché de 
Bade, qui furent son œuvre, sont-ils vraiment des 
œuvres de liberté? Lui qui approuvait la révolte 
de la Belgique tM)ntre la Hollande, de la Pologne 
conti-e la Bussie, qui approuverait la séparation de 
l'Irlande, que dît-il du soulèvement des Bomagnes ? 
11 est certain pourtant que les traités de 1815 ne sont 
guère moins violés par une de ces révoltes que par 



300 L'AVRKIR RELIGIEUX 

Tautrc Le parti catholique déteste à bon droit le 
végime de la Terreur ; et cependant il fait T apologie 
de Pie V et de l'ordre de Saint-Dominique. U s'él^e 
eonti%^ la tyrannie; mais blànie*t-il bien haotement 
rUgUse d'avoir fait alliance avec tons les despo- 
tismes qui l'ont servio, depuis Philippe II jusqu'à 
td président sans nom' des républiques américaines? 
On nous assure qu'il n'^en sera plus de même dans 
Tavenir. Dieu le veuille I Au surplus, peu nous im- 
pofle; on tient la liberté de soi et non d'auirui. U 
iaat souhaiter à tous la mesure de liberté que nous 
vouddonspour nous-mêmes^ mais n'attendre que de 
nous celle dont nous a^ons besoin » et à laquelle 
nous avons dvoii. 

Une oircoastance pacticolitee complique' encoc^ ces 
difficultés. Comme tous les États centralisés» le catho- 
licisme ultramootain a besoin d'une capitale. Il faut 
qu' une certaine portion de la surface du monde soit 
soustraite à toutes les conditions de la vie nationale 
pour servir de territoii^e à son administration et de 
siège à son souverain. La supériorité du proteston- 
tismfe par e&côtëes^ immense. L'unité d» protestan- 
tisme est toute qïirituelie; il n'a pas besoin d'an 
pouce de terre ponr y établirson centre; lamois pro- 
testant, poiu* I& tranqaiilhé dJsi sa conscience, n'a 
demandé le sacrifiée é^ma village de dimème ordre. 



DES SOUETliS MODERKES. 3DI 

Mettant son rq)oanon point dans la.coiniiiumonâVec 
un chef, maie dans lai foi en un livre, et ultérieure- 
ment dans la. pure idée du Christ, la consdenee du 
protestant est auniessos des révolutions et des ha^ 
sarda de l!fai8t(»re« Ce complet détachement de 
L'espacev €6 spiiiuusdiane absolu^ n'admettant de lien 
avecaucnn pointtvnreslarerh^calhc^ismeultramon- 
tain ne saurait le pratiquer^ 11 ne peut se passer 
d*an élabUssement ma/ténel ; il faut qu'il ait un patri- 
moine; une armée, un trésor, une diplomatie, une 
pditifue.»!! &xive en plem dans le courant deschoses 
passagères^ il en doit subir la loi. IL pose sur le sol 
rotoeux de notre planète; il es ressentira toutes les^ 
secousses. Pour que rultramouitanisme, en>eflft3t, pAt 
se i)romettre des de9tinées éternelles, il iaudi'ait 
que Tultramontanismo Mt assuré* que le eoin* de 
tente suc kquel il a bâti sa tRIc sainte ne tremblera 
jamiiBy et que le peuple qu'il s'est appi-oprlé wew^ 
seulement restera toujoura catholique, maîs^neréda- 
ma?a peint son droit; de vivre comme kn autres^ 
nations. Il lui fkudraît vme ville dans )eB nuwgesv un* 
pic inaccessible, oiV nul voisinage ne^tnC te troubler: 
Voyonsisiîlepayff 0*» en veitu'de déductions tliéolo- 
gique^ fort subl&es^ et surtout? par suite de nécessités 
historiques trës-profoB«tes, te eati^olicisme a^ placé 
sM siég^ réunit ti»ul)e9ae5'eonditicm&« 



392 L*âVENIR religieux 

Ce pays est 1* Italie. C'a été là pour le catholicisme 
une heureuse fortune, et l'Italie^ de son côté, y a 
gagné une destinée brillante et tout à fait unique, 
qui n'est devenue pour elle un fardeau et une infé- 
riorité que depuis les changements amenés par la 
Révolution dans le train du monde ; mais quatre faits 
considérables se sont introduits, il y a un demi-siëcle, 
dans Tordre européen, et ont rendu très-difficile à 
maintenir la séquestration de l'Italie, condition essen- 
tielle de la vieille organisation de la papauté. Ces 
quatre faits sont : — l'importance prise par le principe 
des nationalités, — la prépondérance exclusive que 
les grands États se sont arrogée, — la profonde 
transformation subie par la papauté elle-même, — 
la révolution qui, sans distinction de secte, s'est 
opérée dans le sentiment religieux. 

On peut trouver de l'exagération dans les appli- 
cations diverses que notre siècle tend à faire du droit 
des nationalités ; mais il est certain que le principe 
des divisions territoriales fondées sur la nature même 
ou le besoin des peuples tend à se substituer aux 
divisions fondées sur la convenance des princes. Or, 
la grandeur de la papauté est justement d'être en 
dehors et au-dessus des nationalités, d'être une 
machine universelle, d'exiger par conséquent le 
sacrifice de la nationalité dont elle occupe le sol. Si 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 393 

le pape est italien, il ne sera pas catholique ; s*il est 
catholique, il ne sera pas italien. L'histoire est ici 
d'une logique inflexible; elle nouSvmontre, avec une 
évidence qui ne peut échapper qu'aux esprits étran- 
gers à toute vue générale, la papauté opposant, 
depuis le temps des Lombards, un obstacle mfran- 
chissabie à la formation d'un royaume d'Italie. Je 
ne veux tenir ici aucun compte d'événements contem- 
porains qui semblent des faits accomplis. C'est la 
gloire de l' h^glise romaine de mépriser les orages : 
j'admettrai donc, si Ton veut, que la tentative d'une 
nationalité italienne est destinée à une série de 
défaites, et que dix fois encore Pierre, fort de l'appui 
de la catholicité, marchera sur l'aspic et le basilic ; 
mais ce que je vois clairement, c'est que chacune de 
ces victoires lui sera fatale, que chacune d'elles 
creuse un goufire où le Vatican s'abîmera , car les 
peuples ne meurent pas, et les institutions meurent : 
les institutions périssent par leurs victoires, et les 
peuples triomphent par leurs défaites. Un duel à 
outrance est engagé, où l'un des combattants, 
quoique le plus faible et sans cesse terrassé, ne peut 
pas mourir. La conséquence inévitable, c'est que 
l'autre meure. Chaque effort pour étouffer son ennemi 
coûte à la papauté des engagements, des compromis, 
des pactes avec la terre qui lui seront funestes à la 



aU4 L'AVËiSlft B£LlGi£U\ 

\oBg]iey Gi lui enlèveFoat jusqu'à la derinëre paixrelle 
de cette indépeidance qu!elle prëteodait fonder sur 
la possession d*un& petite principauté. 

il s'élève^ en eflet, eotntre la papauié temponelle 
une difficulté Uea plus forte que celle qui résulte du 
réveil des nationalités. L'indépendance papale a été 
assez bien garantie par sa souveraineté die trois ou 
qjbUktce millions d'boniBies à. Tépoque où. les petii» 
États lëtaient encore cpielque chose. Quand la répu- 
blique de Venise était en Europe une puisBance foi*t 
respectée etresiitait.au £oi de France^ le souverain 
de Rome et de Bologne ^ait, dans Tordife temporel, 
indépendamiiient de sooi prestige religieux^ un per- 
sonnage considérable. Il n'en est plus acmsi. depuis 
que quatre ou cinq grandes agglomérations on^t acca^ 
paré pouc eUea seules le maniement des^ chose» eu- 
ropéennesb Dana un tel état de choses^ on Yoit sons 
peine quelle, doit être la position, des petits souva- 
raina. SiJ'on peut dire (et certes bien des restxictions 
seraient ici. nécessaires) que, pour les quatre ou cinq 
grandes puissances, souvenaineté est synonyme, dlio- 
dépendance, il est bien sur que le petit sQuv«'aia est, 
lui, le plus dépendant des hommes.. Qœ dire quand 
ce petit souverain est en lutte foccée avec ses sujets? 
Il est clair qu'en ce eas il dépend de la natîM qui le 
garde, ou de la nation sur laquelle il s'appuie contre 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 395 

celle qui le garde^ Mieux vaudnall être le sujet libre 
d*uoe puiasaoce libérale qiie d'ètrè aiosl alternative- 
ment l'obligé de toutes. La formatioa d'une armée ca- 
tlioUque n*est pas une solution à. cette difficulté. Une 
armée catholique échouera, comme toute dievalerie 
dans notre âge de plomb, devant la fatfcilité des 
grandes, masses. SI la catholicité peut former une 
armée comme celle de la. France^ une flotte comme 
celle de L'Angleterre, je n!ai. riea.à dire; mais qui 
ne voit que le principe national seul peut entreÊ^ir 
cses gigimiesques appareil»? J'ajoute que Thabilepaiti 
romwit. qui, comptant peu sur les^ miracles, a tou*- 
joui*s courtisé les forces établies bien plus qu'il n'a 
recberefaé l'appui de L'enthousiasme religieux, se 
défiera de F armée catholiqjue^ ea neutralisera les 
effets, et se tournera de préférence vers la diplo- 
matm^ Par la fatalité des choses,, le pape sera donc 
réduit à dâmandear La. garaniie de ses États aux 
gi!aade& pulsaanc^SE, àt épier le succès, à pactiser 
a/vec Lsa forta,. ài s'enfonees dâna lis dédale des cal- 
culs htmiatBSi Ce a'^t donc pas de ^ petite princir- 
paaté qa'ii tire: son ' indépendance ; au contraim, sa 
principauté, est le point par lequel il est cloué à la 
terre et tradaii an tribunal de» puissances euro- 
péennes, eir le sc^me et l'hérésie disposent de la 
majorités — J^' ajoute eueote qu'on gvand principe de 



390 L'AVEiNÏR RELIGIEUX 

force, la légitimité, ne saurait être ici invoqué. La 
légitimité se fonde sur une sorte de mariage sécu- 
laire entre une maison royale et une nation, la maison 
royale s'obligeant à une stricte héridité, et renonçant 
à tout intérêt privé qui ne serait pas conforme à 
l'intérêt de la nation. Il n'y a ici ni maison hérédi- 
taire ni intérêts nationaux; la papauté n'est pas plus 
admise à revendiquer les droits d'une dynastie que 
le dogat de Venise, et, quant aux intérêts qu'elle 
représente, ils ont cessé depuis longtemps d'avoir 
rien de commun avec le pays sur la surface duquel 
elle règne, mais non en vue duquel elle gouverne. 
Chargé d'une mission universelle, le pape manque- 
rait à ses devoirs de père commun des fidèles, s'il 
ne considérait que l'intérêt de sa petite principauté, 
c'est-à-dire s'il était bon souverain. 

Les exagérations introduites de notre temps dans 
l'idée de la souveraineté spirituelle et temporelle du 
pape ont donné à cette difficulté des proportions 
toutes nouvelles. L'Italie cultiva la papauté tant que 
la papauté fut italienne et lui laissa le gouvernement 
qu'elle aimait, le gouvernement municipal. On eût 
tenté au xviii^ siècle d'arracher la papauté à l'Italie, 
que l'Italie l'eût défendue de toutes ses forces. Les 
choses à cet égard sont irrévocablement changées. 
D'une part, la papauté devient de plus en plus une 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 307 

administration catholique, où l'influence est exercée 
par des étrangers. De l'autre, une idée étroite de 
souveraineté directe et administrative a remplacé à 
Rome la vieille idée de suzeraineté, qui constituait 
pour le pape une position plus digne et plus com- 
mode. Par un faux calcul dont les conséquences 
rempliront notre siècle, Gonsalvi fit adopter ce prin- 
cipe que la souveraineté du pape sur les États qu'on 
lui rendait en 1815 était une pleine souveraineté, 
analogue à celle du roi de France , par exemple, et 
impliquant l'abolition des anciennes franchises. C'é- 
tait là une énorme usurpation, car en 1796 Bologne 
était une vraie république, n'ayant avec Rome qu'un 
lien de vassalité nominale ; mais c'était la faute du 
temps : il semble qu'en renversant l'Empire, on prît 
à tâche de continuer partout, avec autant de rigueur 
et moins d'éclat, le système de gouvernement que 
l'Empire avait inauguré. L'idée de la souveraineté 
napoléonienne devint en 1815 la base du droit public 
européen : l'Allemagne conservait ses petits princes 
comme de complets souverains ; la Restauration con- 
servait le régime préfectoral; le pape et le sultan 
étaient déclarés rois absolus des pays que la carte 
leur attribuait. Pour Rome et Gonstantinople , la 
faute fut la môme. D'un côté, elle devait aboutir au 
massacre des chrétiens; de l'autre, livrer les États 



31)8 L'AVENIR RELIGIEUX 

romains, et surtout les Romagnes, à la révolution. 
Le pape, en effet (et je n'entends pas en ceci lui faire 
un bien grave reproche), ne sera jamais un bon admi- 
nistrateur; le gouvernement dçs sociétés humaines 
est descendu à des détails mesquins oh la vieille 
majesté romaine ne peut que se compromettre. Le 
pape d'autrefois échappait à cette responsabilité par 
la nature peu précise de son pouvoir; le pape du 
XIX* siècle n'avait qu*an moyen d'y échapper : 
* c'était d'accepter le régime constitutionnel. Il ne Ta 
pas voulu, et, pour être juste, il faut se demander 
s'il l'a pu. Je suis loin de méconnaître ce qu'a eu de 
généreux une tentative où se sont usés de nobles 
cœurs ; j'avoue cependant (et certes j'aimerais à voir 
mon appréhension déjouée) que l'hypothèse d'une 
papauté parlementaire au temporel me semble impos- 
sible à réaliser. A quelques égards même, on peut 
dire qu'une telle hypothèse est en contradiction avec 
les principes essentiels non de la papauté idéale, 
mais de la papauté exagérée qui est sortie des 
maximes de l'ultramontanisme moderne. Je com- 
prends très-bien le pape suzerain féodal de provinces 
assez libres ou protecteur de petites républiques; je 
ne comprends pas le pape constitutionnel, au moins 
avec les formes d'une représentation centrale. Ce 
prêtre qu'il faut faire souverain pour ne le subor- 



DES SOCIÉTÉS MODE^NIlS. SOU 

donnera aucun souverain» ne doU-ion pas icraindre 
de le subordonner à^ssujete? Le catholique, dont la 
conscience se révolte s'il peut croire que celui qui 
représente à ses yeux la vérité subit quelque con- 
trainte du dehors, ne se révoltera-t-il pas bien plus 
encore si son chef infaillible et inopeccable dépend 
d'une chambre toute profane et plie devant son 
cabinet? 

La religion enfin aspirant de nos jours à se ren- 
fermer dans les âmes ,, le fatal attachement à la 
terre qu'implique^ le nouveau système ultramontaîn 
deviendra très-antipathique aux personnes vraiment 
religieuses : elles finiront par voir un acte de peu 
(le foi dans cette perpétuelle défiance de la vertu 
du secours divin. Il y a des indépendances tout 
humaines qui savent fort bien se maintenir sans pos- 
séder un coin de terre; pourquoi celui qu'assistent 
la force et la lumière d'en haut n'aurait-il pas le 
même courage? Une fausse idée de la souveraineté 
est au fond des jugements que portent sur ce point 
les catholiques; on commence par supposer que l'on 
ne peut être en même temps libre et sujet, que le 
eouverain est nécessairement un Louis XIV, possédant 
fi la fois les corps et les âmes. Que les .catholiques 
«unissent à nous pour tâcher qu'il n'en soit plus 
ainsi. Au lieu de fonder Tindépendançe delà foi sur 



400 L*AVEMR RELIGIEUX 

des murailles de pierre, qu'ils travaillent à conquérir 
la liberté pour tous et à réduire les droits que l'État 
s'arroge sur les choses de l'esprit. Que l'action du pape 
se borne aux intérêts purement religieux, aucun gou- 
vernement n'essayera de le gêner sur ce terrain. La 
confession d'Augsbourg, pour être digne et forte, 
n'a pas besoin d'un représentant souverain : elle 
se défend par la foi commune de ses adhérents. 

De toutes parts nous arrivons donc à ce résultat, 
que l'établissement catholique fondé sur l'aliénation 
éternelle d'une partie de l'Italie ne saurait se mainte- 
nir. L'impiiidence que le catholicisme a faite en se 
centialisant outre mesure apparaîtra avec une ef- 
frayante clarté. On maudira le jour où César Borgia 
donna à la papauté les provinces qu'il avait conquises 
par des procédés admirés de Machiavel. Ah ! gonfa- 
lonier de la sainte Église, quel triste cadeau vous lui 
avez fait I On regrettera les moyens termes qui ren- 
daient l'inconséquence possible et facile. On recon- 
naîtra qu'une principauté italienne était un mauvais 
moyen pour maintenir l'indépendance de la reli- 
gion. Ainsi le catholicisme sera amené à préférer le 
simple appel à la conscience au régime protecteur. 
D'une part, il sera assez fort pour rendre impossible 
une Église nationale, administrée par l'État; de 
l'autre, il ne pourra pas défendre son établissement 



DES SOCIÉTÉS MODKnNRS. 431 

central : il restera une puissante association libre, 
reposant sur une force morale répandue partout. Ce 
jour-là, l'Église réclamera la liberté avec une ar- 
dente bonne foi et lui rendra de grands services, 
car elle en aura besoin. J'espère qu'aucun vrai libé- 
ml ne lui rappellera avec ironie le temps où elle 
s'arrogeait le droit divin de régner, où elle traitait 
tout dissident de rebelle, et repoussait l'égalité des 
droits comme une injure à la vérité. 

A Dieu ne plaise que je semble jamais méconnaître 
la grandeur du catholicisme et la part qui lui revient 
dans la lutte que soutient notre pauvre espèce contre 
les ténèbres et le mal ! Que de bien jaillit encore au 
sein des eaux troublées de cette fontaine intarissable, 
où l'humanité a bu si longtemps la vie et la mort \ 
Même en cet âge de décadence, et malgré des fautes 
poussées à l'extrême avec une obstination sans égale, 
le catholicisme donne des preuves d'une étonnante 
vigueur. Quelle fécondité dans son apostolat de cha- 
rité ! Que d'âmes excellentes parmi ces fidèles qui ne 
puisent à ses mamelles que le lait et le miel, laissant 



k d'autres l'absinthe et le fiel I Comme, à la vue de 
ces tentes rangées dans la plaine, et au milieu des- 
quelles se promène encore Jéhovah, on est tenté, 
avec le prophète infidèle, de bénir celui qu'on vou- 
lait maudire et de s'écrier : « Que tes pavillons sont 

26 



402 L'AVENIR RELIGIEUX 

beaux ! que tes demeures sont charmantes 1 » Malgré 
les limites obligées que le catholicisme pose à cer- 
tains côtés du développement intellectuel, combien 
d'esprits, qui sans les fondations religieuses seraient 
restés ensevelis dans la vulgarité ou Tignorance, lui 
doivent leur éveil I Où trouver quelque chose de plus 
vénérable que Saint-Sulpice, cette image vivante des 
anciennes mœurs, cette école de conscience et de 
vertu, où l'on donne la main à François de Sales, à 
Vmcent de Paul, à Fénelon? Même dans cette asso- 
ciation, parfois un peu niaise, entre le cathoUcisme 
et les débris de la vieille société française, dans ce 
néo-catholicisme souvent affadi, que de distinction 
encore! quelle atmosphère pure et honnête! quel 
effort naïf vers le bien ! Ah ! gardons-nous de croire 
que Dieu a quitté pour toujours cette vieille Église. 
Elle rajeunira comme l'aigle, elle reverdira comme le 
palmier; mais il faut que le feu l'épure, que ses 
appuis terrestres se brisent, qu'elle se repente d'avoir 
trop espéré en la terre, qu'elle efface de son orgueil- 
leuse basilique : Christus régnât ^ Christus imper at^ 
qu'elle ne se croie pas humiliée quand elle occupera 
dans le monde une position qui ne sera gi*ande qu'aux 
yeux de l'esprit. 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 403 



IV. 



Le monde sera éternellement religieux, et le chris- 
tianisme, dans un sens large, est le dernier mot de 
la religion. — Le christianisme est susc^eptîble de 
transformations indéfinies. — Toute organisation 
officielle du christianisme, soit sous la forme d* Église 
nationale, soit sous la forme ultramontaine, est des- 
tinée à disparaître. Un christianisme libre et in- 
dividuel, avec d'innombrables variétés intérieures, 
comme fut celui des trois premiers siècles, tel nous 
semble donc Favenu- religieux de l'Europe. Us se 
trompent également, et ceux qui croient que la reli- 
gion est destinée à perdre peu à peu son importance 
dans les affaires du monde, et ceux qui voient dans 
une sorte de déisme le terme final de toute religion. 
La religion est une chose sut generiSy la philosophie 
des écoles ne s'y substituera pas. Le déisme, qui a 
la prétention d'être scientifique, ne l'est pas plus 
que la religion; c'est une mythologie abstraite, 
mais c'est une mythologie. U exige des miracles ; son 
Dieu intervenant providentiellement dans le monde 
ne diffère pas au fond de celui de Josué arrêtant le 



401 L'AVENIR RELIGIEUX 

soleil. Ajoutons que des dogmes étroits, secs, n'ayant 
rien de plastique ni de U*adition«el , ne prêtant à 
aucune interprétation, sont pour l'esprit humain une 
Dien- plus étroite prison que la mythologie populaire. 
Herder, Fichte, Schleierraacher n'étaient pas assez 
orthodoxes pour une chaire de religion naturelle, au 
sens de Voltaire; ils ont été d'excellents théologiens. 
Le principe religieux et nullement dogmatique pro- 
clamé par Jésus se développera éternellement, avec 
une flexibilité infinie, amenant des symboles de plus 
en plus élevés, et, en tout cas, créant pour les divers 
étages de la culture humaine des formes de culte 
appropriées à la capacité de chacun. 

Je sais qu'à beaucoup de personnes une telle solu- 
tion paraîtra une utopie, et elles auraient raison si 
l'on parlait ici de mesures à prendi-e ou de légis- 
lation à réformer; mais ce n'est point de la sorte que 
s'opèrent les grandes transformations de l'humanité. 
La législation des cultes peut rester tant que l'on 
voudra ce qu elle est; la seule question intéressante 
pour le philosophe est de savoir de quel côté va le 
monde, ou, en d'autres termes, de voir clairement 
les conséquences qu'impliquent les faits accomplis. 
Or, s'il est un principe qui s'établisse d'une manière 
irrévocable, c'est que le domaine de l'âme est celui 
de la liberté. Les trois grandes forces de l'Europe 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 405 

moderne, la démocratie française, le génie allemand 
et l'esprit anglais, sont d'accord sur ce point. Les 
idées ultramontaines sont liées à des partis sans ave- 
nir. Tout le faubourg Saint-Germain, avec son oracle 
M. de Maistre, pèse moins dans le monde que quel- 
ques quUkers de Manchester. Gomment voulez-vous 
que ées chrétiens lancés m fond de l'Amérique et de 
rOcéanie conservent avec la vieille Rome, notre 
mère à tous, les mêmes liens d'obéissance* que ceux 
qui lui doivent la civiUsation et la foi? Le chiîstia- 
nisme libre est seul éternel et universel. L'idée d'un 
pouvoir spirituel opposé au pouvoir temporel doit 
être modifiée. Gertes le spirituel n'est pas le tem- 
porel ; mais le spirituel ne constitue pas un k pou- 
voir » , il constitue une « liberté » . S'il y avait ici-bas 
un pouvoir spirituel, Grégoire YII aurait eu raison 
dans ses plus hardis paradoxes : le royaume des âmes 
eût été tout, le royaume des corps bien peu de chose. 
En réalité, le royaume des âmes n'existe que dans la 
région des âmes, c'est-à-dire dans le monde de 
l'idée pure. La liberté est limitée dans l'ordre maté- 
riel : le champ de mon voisin m'est interdit, cela est 
juste et nécessaire pour que le mien le soit à mon 
voisin; mais mon voisin ne me fait aucun tort en 
ayant sur Dieu, le monde et la société les opinions 
qui lui semblent bonnes, car, en ayant ces opinions, 



4M L'AVENIR RELIGIEUX 

n ne m'enlève rien du droit que j'ai d'en avoir de 
tout opposées. L'Kglîse, si l'on entend par ce mot un 
pouvoir armé d'autres moyens que ceux de la libre 
propagande, doit ainsi disparaître, non au profit de 
f État, mais au profit de la liberté. Tant qu'il y aura 
nn établissement officiel de la religion, il vaut mieux 
que les deux autorités soient distinctes que réunies ; 
mais l'idéal où il faut tendre est justement d'arriver 
au règne *pur de l'esprit, non comme l'entendent les 
fanatiques et les sectaires, mais cmnme l'entendent 
les vrais libéraux, persuadés qu'une croyance n'a de 
prix que quand elle est acquise par une réflexion 
personnelle, qu'un acte religieux n'est méritoire que 
quand il est spontané. 

C'est sans contredit le protestantisme qui est le 
plus près de cet idéal. Se dégageant peu à peu de 
ses liens avec l'État, le protestantisme arrive de nos 
jours à sa dernière conséquence, qui est l'organi- 
sation libre de la relî^on et l'union des chrétiens, 
non dans la lettre morte des symboles, mais dans la 
pure idée religieuse, telle que l'Évangile Ta pour la 
preinière fois exprimée. Malgré des réactions locales 
et momentanées, le protestantisme, en Allemagne, 
en Angleterre, en France, en Hollande, en Suisse, ac- 
complit chaque jour de sensibles progrès dans cette 
voie. Les Églises réformées de France, «n partîcuRer, 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. m 

traversent une crise dont T issue intéresse au plus 
haut degré le philosophe et Thomme religieux. Obli- 
gées de se serrer pour résister, ces Églises étaient 
restées jusqu'à ces dernières années renfermées dans 
les étroits symboles du calvinisme. La largeur en re- 
ligion est le fruit d'une longue paix. Ce n'est pas à des 
fils de martyrs qu'il faut demander de critiquer les 
symboles pour lesquels leurs pères ont souffert. Les 
formules larges ne savent pas se défendre et ne sai- 
sissent pas assez Thomme tout entier pour faire endu- 
rer cent cinquante ans de proscriptions. Le protestan- 
tisme français demandait ainsi à être jugé non par ce 
qu'il était devenu sous le coup d'odieuses persécu- 
tions, mais par ce qu'il eût été s'il fût resté libre. Un 
demi-siècle de liberté a suffi pour le rendre à sa di- 
rection naturelle. Dès l'époque de la Restauration, un 
pasteur de Nîmes, Samuel Vincent, quoique connais- 
sant peu encore le christianisme germanique, énonçait 
avec une rare fermeté les maximes qui depuis sont 
devenues des axiomes sur la nature de la croyance 
religieuse. Plus tard, une influence d'études supé- 
rieures, venue surtout de Strasbourg, a renouvelé la 
tradition des savantes écoles réformées du xvi« et du 
XVII* siècle. Le protestantisme français tout entier 
finira par comprendre que, s'il n'est pas la religion 
libre, il n'a pas dç raison d'exister, que le siècle ne 



408 L'AVENIR RELIGIEUX 

se fera pas calviniste, qu'il ne quittera pas TËglise 
pour la Bible, le concile de Trente pour le symbole 
de la Rochelle. L'ancien protestantisme confessîo- 
naliste et national peut rendre de grands services 
comme pépinière d'hommes éclairés; maïs, comme 
secte particulière, U ne peut aspirer à un bien grand 
avenir. 

Le catholicisme, avec la fière audace de ses affir- 
mations et l'opinion exagérée qu'il a de ses droits, ne 
se prêtera point à d'aussi faciles transformations. Il 
traversera de longs déchiiements avant de renoncer 
à son règne terrestre, à l'idée antichrétienne de son 
khalifat. Pour dire toute ma pensée, j'avouerai qu'un 
schisme entre les éléments opposés que le catho- 
licisme renferme dans son sein me semble difficile à 
éviter. Le parti politique, s' enfonçant de plus en 
plus dans les intrigues, et le parti sincère, froissé de 
plus en plus par cette confiance exclusive accordée 
aux moyens humains, finiront par s'apercevoir qu'ils 
n'adorent pas le même Dieu. Le moindre malentendu, 
habilement secondé, qui s'élèverait à la mort d'un 
pape (qu'on veuille bien relire les deux premières 
pages de l'histoire du grand schisme d'Occident) 
ferait passer la scission intérieure à l'état de fait 
accompli. Toute grande crise religieuse est précédée 
d'une période d'essais timides, où la pensée d'avenir 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. iHd 

s'agite en quelques âmes douces, et où les réfor^ 
mateurs, humbles encore, se soumettent à l'Église. 
qui les condamne. Nous sommes à ce moment. La 
rupture de Lamennais a été un fait isolé, tenant à sa 
rudesse bretonne, toujours portée aux éclats. La 
docilité des Montalembert, des P. Hyacinthe, résis- 
tera à toutes les épreuves. Mesurons la durée qui 
s'écoule de Joachim de Flore à Luther, en passant 
par Pierre- Jean d'Olive, Tauler, Conecte, Savonarole : 
nous aurons l'espace de temps qui fait d'un saint 
un hérésiarque. Il est vrai que les mouvements de 
l'humanité sont en notre siècle fort accélérés; mais 
la patience des âmes pieuses est longue : il faut au 
moins deux générations pour que Rosmini ou Lacor- 
daire soient les ancêtres d'un schismatique. 

Une objection peut m'être adressée, et je dois la 
prévenir. « Vous voulez relever la religion, me dira- 
t-on, et vous cherchez à la soustraire à la régence de 
l'État ; mais vous ne voulez pas , d'un autre côté, 
qu'elle soit une puissance organisée, qui force l'État 
à compter avec elle : ne voyez-vous pas que vous 
l'abaissez; que, n'étant plus une chose d'État, elle 
descendra au niveau des opinions de littérature ou 
d'art, dont l'administration ne se soucie pas, parce 
qu'elle les trouve au-dessous d'elle? Vous qui savez 
les conditions de la liberté, ne voyez-vous pas que 



410 L^AVENIR BELIGIEUX 

VOUS abattez la dernière tour où elle se défeode 
encore ? Quoi ! dans notre société démantelée, vous 
applaudissez à la ruine de la dernière forteresse: 
féodale! Vous ne songez pas que cette forteresse 
pourra être un jour l'unique asile des âmes qui ne 
voudront pas plier devant la redoutable puissance de 
rÉtat! En somme, au milieu de l'universel abaisse- 
ment de l'Europe , au milieu du silence créé par 
régale sujétion de tous, qui a résisté? qui a parlé? 
Le pape, les évoques. L'égalité n'est pas une protec- 
tion ; le Code n'est un abri pom* personne. Si la 
vieille Rome eût eu de beaux caractères de prêtres, 
si la puissance pontificale, au lieu d'être absorbée 
par l'empereur, eût abouti i créer des évoques, le 
despotisme césarien eût été impossible. La liberté 
résulte d'un privilège; pourquoi ne voulez-vous pas 
que l'Église ait le sien? n Je le veux certes, s'il m'est 
permis d'avoir le mien contre elle; mais la faute de 
l'Église n'a-t-elle pas été précisément 4'en appeler 
plus que personne au principe de l'État pour étoufTer 
au nom de l'unité nationale toute dissidence? Qui 
plus que l'Église a invoqué ce redoutable auxiliaire 
contre ceux qu'elle croit ses ennnemis? L'idée exa- 
gérée que la France se fait de l'État, les difficultés 
qu'y trouve l'établissement du régime constitutionnel, 
ne sont-elles pas en partie l'œuvre du catholicisme? 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 411 

Cette pensée que les choses dont TÉtat ne s'occupe 
pas sont par là même des choses moins nobles n'est- 
elle pas le mal qu'il faut combattre, et n'est-ce pas 
justement la protection dont plusieurs intérêts 
sociaux ont besoin contre les tendances nécessaire- 
ment envahissantes de l'Église qui fait une bonne 
partie de la force de l'État? Qu'on laisse à l'Église 
son organisation féodale, mais qu'alors on relève de 
toutes pièces le système des organisations libres; 
qu'on laisse d'autres Églises, d*autres associations 
de toute nature se former avec un droit égal ; sans 
cela l'injustice est flagrante. Un établissement offi- 
ciel de l'Église peut être une condition de liberté 
dans les pays déjà libres; mais un tel établissement* 
dans les pays centralisés est, au contraire, une at- 
teinte à la liberté. Loin de s'exclure, comme l'a cra 
un publiciste d'ailleurs si pénétrant*, la liberté poli- 
tique et la liberté de penser se supposent l'une 
l'autre, et, s'il fallait choisir, j'avoue même que je 
préférerais la seconde; car on peut être un homme 
accompli dans un pays qui ne jouit pas de la liberté 
politique, et sans la liberté religieuse et philosophique 
on ne peut être qu'un homme fort imparfait. 
La liberté se trouve ainsi la solution de la ques- 

1. H. de TocqueviUo. 



412 L'AVENIR RELIGIEUX 

tîon religieuse, plus encore qu'elle n'est la solution 
des questions morales, sociales, politiques, indus- 
trielles. La raison en est simple. Le but de la religion 
est le bien ; or, le bien qui n'est pas obtenu par la 
liberté n'est pas le bien. La religion est un problème 
que l'esprit crée en s'y appliquant; la vraie et 
bonne religion est pour chacun celle qu'il croit et 
qu'il aime. Le principe libéral par excellence, c'est 
que l'homme est une âme, qu'on ne doit le prendre 
que par l'âme, que tout ce qui ne change point l'âme 
est de nulle valeur. Une justice obstinée, accordant 
avec une implacable opiniâtreté la liberté à tous, 
même à ceux qui, s'ils étaient les maîtres, ne l'ac- 
corderaient pas à leurs adversaires, telle est la 
seule issue que la raison entrevoie aux graves pro- 
blèmes soulevés de nos jours. Je suis porté à 
croire que, si en 1849 on n'avait opposé aux erreurs 
socialistes qu'un impassible libéralisme, le virus 
dangereux que les mesures de répression prises alors 
ont fait rentrer dans le corps social eût perdu toute 
sa force. Bien des malheurs eussent été conjurés, et 
de lourdes entraves apportées aux, droits de tous 
n'existeraient pas. 

La religion gagnera plus que toute autre chose à 
ce régime. De grossières associations d'idées très- 
préjudiciables à l'élévation des âmes tomberont 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 413 

d'elles-mêmes. La synonymie établie par l'hypocri- 
sie de la fin du règne de Louis XIV entre libertin et 
libre penseur disparaîtra. Le catholicisme officiel a 
pour effet ordinaire d'amener cette confusion ; il est 
triste de songer que, sans l'appui du libertin de pe- 
tite ville brouillé avec son curé, la révolution du 
XVIII* siècle, qui a fondé l'indépendance de la pen- 
sée, ne se fût pas accomplie. L'exemple de l'Italie, 
flottant depuis le moyen âge entre le matérialisme 
et la dévotion, dévorée à la fois par la religion et 
l'incrédulité, paralysée par le catholicisme et n'en 
sachant point sortir, ne peut être assez médité. En 
somme, l'indifférence superbe de l'averroïsme pa- 
douan, qui semblait au xvi® siècle d'une si bonne 
politique, a été une maladresse. On ne combat pas la 
trop grande puissance d'une religion en lui faisant 
des protestations mensongères de respect. Le seul 
moyen pour empêcher la tyrannie cléricale est l'ap- 
pel infatigable à la liberté. 

Le dogmatisme, qui croit posséder la formule éter- 
nelle du vrai, le scepticisme, qui nie le vrai, seront 
toujours dans la direction des affaires religieuses 
deux guides trompeurs. Rien de ce qui est de l'ha- 
manité n'est à dédaigner, mais rien non plus n'est à 
embrasser d'une manière absolue. Les conditions de 
la civilisation sont comme celles d'un problème à 



414 L'AVENIR RELIGIEUX 

données limitées. Dans un pareil problème, toute 
donnée poussée à Textrémité mène à l'impossible. U 
ne faut pas toucher imprudemment à Téquilibre d& 
Acat du milieu où vit Thumanité. Dans cette atmo- 
^hëre savamment combinée pour qu'aucun organe 
ne dévore les autres ou ne soit dévoré, un degré de 
thaleur de plus ou de moins produit la vie ou la 
mort. Souvent, en cet ordre de choses, ce qui parait 
le mal est la cheville ouvrière qui soutient le reste. 
Tout préjugé est une erreur, et pourtant l'homme à 
préjugés est bien supérieur à l'homme nul et sans 
caractère que notre siècle indifférent a produit. Tout 
abus est blâmable, et cependant la société ne vit que 
d'abus. Toute affirmation dogmatique renfermée 
dans une phrase finie est sujette à l'objection, et 
cependant, le jour où l'humanité cesserait d'affirmer, 
elle cesserait d'être. Toute forme religieuse est imr 
parfaite, et pourtant la religion ne peut exister sans 
forme. La religion n'est vraie qu'à sa quintessence, 
et pourtant la trop subtiliser, c*est la détruire. Le 
philosophe qui, frappé du préjugé, de l'abus, de l'er- 
reur contenue dans la forme, croit posséder la vérité 
en se réfugiant dans l'abstraction, substitue à la réa- 
lité quelque chose qui n'a jamais existé. Le sage est 
celui qui voit à la fois que tout est image, préjugé, 
symbole, et que l'image, le préjugé, le symbole 



DES SOCIÉTÉS MODERNES. 415 

sont nécessaires, utiles et vrais. Le dogmatisme 
est UAB présomption, car enfin, si, parmi les mil- 
lions d'hommes qui ont cru tour à tour posséder la 
vérité, il n'en est pas un qui ait eu complètement 
raison^ comment e^>éfer que l'on sera plus heureux 7 
Mtds de même qu'on ne reproche pas au peintre de 
commettr^un contre-sens puéril en représentant 
Dieu sous des formes finies, de même on peut 
admettre et aimer un symbole, dès que ce symbole a 
eu sa place dans la conscience de l'humanité. Sans 
rêyer la perfection absolue, qui, à prendre rigou- 
reusement les choses, serait le néant, on peut croire 
qu'une carrière immense est ouverte à la raison et 
à la liberté. Le problèise du vrai et du juste est 
comme celui de la quadrature du cercle, dont on 
approche tant que l'on veut, mais où l'on n'arrive 
jamais. 

Éternellement battue en brèche par une moitié de 
l'âme humaine, la religion résistera ainsi éternelle- 
ment, appuyée sur l'autre moitié. Si la religion était 
une simple erreur de rfaumanité, comme l'astrolo- 
gie, la sorcellerie et les autres chimères qui ont été 
pendant des siècles des croyances générales, la 
science l'aurait déjà balayée, comme elle a relégué 
dans les bas étages de la société la croyance aux 
esprits et aux sorciers. Si, d'un autre côté, la religion 



410 L'AVENIU RELIGIEUX 

n'était que le fruit du calcul naïf par lequel l'homme 
veut retrouver au delà de la tombe le fruit des pla- 
cements vertueux qu'il a faits ici-bas, l'homme y 
serait surtout porté dans ses moments d'égoïsme. Or, 
c'est dans ses meilleurs moments que l'homme est 
religieux, c'est quand il est bon qu'il veut que la 
vertu corresponde à un ordre éternel, c'est quand il 
contemple les choses d'une manière désintéressée 
qu'il trouve la mort révoltante et absurde. Comment 
ne pas supposer que c'est dans ces moments-là que 
l'homme voit le mieux? De l'homme égoïste et dis- 
sipé, ou de l'homme bon et recueilli, quel est celui 
qui a raison ? Si, comme le voulaient les sophistes 
italiens du xvi* siècle, la religion avait été inventée 
par les simples et par les faibles, comment les plus 
belles natures seraient-elles justement les plus reli- 
gieuses? Disons donc hardiment que la religion est 
un produit de l'homme normal, que l'homme est le. 
plus dans le vrai quand il est le plus religieux et le 
plus assuré d'une destinée infinie; mais écartons 
toute confiance absolue dans les images qui servent 
à exprimer cette destinée, et croyons seulement que 
la réalité doit être fort supérieure à ce qu'il est 
permis au sentiment de délirer et à la fantaisie 
d'imaginer. 
Peut-être quelque chose d'analogue à ce qui s'est 



DE6 SOCIÉTÉS MODERNES. 417 

passé dans les sciences physiques se passera-t-U 
ici. Au premier moment, on put croire que les 
sciences modernes, en détruisant le système primitif 
où les phénomènes de la nature étaient l'œuvre 
d'agents libres, allaient détruire la beauté de l'uni- 
vers et tout réduire à un plat réalisme. Bien des 
âmes tendres pleurèrent ce monde enchanté où vécut 
l'humanité ignorante, ce monde oii tout était moral, 
passionné, plein de vie et de sentiment. On crut que 
la science allait diminuer le monde. En réalité, elle 
Ta infiniment agrandi. Les idées qui semblaient dans 
l'antiquité les plus exagérées se sont trouvées 
étroites, mesquines, puériles, comparées à ce qui 
est. La terre semblable à un disque, le soleil gros 
comme le Péloponëse, les étoiles roulant à quel- 
ques lieues de hauteur sur les rainures d'une voûte 
solide, un univers fermé, entouré de murailles, cin- 
tré comme un coffre *, voilà le système du monde le ' 
plus splendide que Ton eût pu concevoir. Qui oserait 
le regretter en présence de celui que la science a 
révélé? L'hypothèse mécanique de Newton n'est-elle 
pas plus grandiose que celle des anges mouvant les 
sphères, et l'histoire du globe, telle que la géologie 

!• Voir rétude de M. Letronne sur Cosmas Indicopleostès et les 
opinions cosmographiques des Pères de TÉgUse. Rwue des Deux 
Mondes, 15 mars 1834. 

27 



4tS L*AVEKIR RELIGIEUX. 

pemet déjà de reotrevmr» n*est-elle pas plus poé- 
tique que le monde façonné à la main il y a cinq 
mille ans? Croyons hardiment que le système da 
monde mond est de même supérieur à nos symboles. 
Ne pleurons pas les chimères enfantines des époques 
naïves. Le rêve pâFittotgouîs devant la réalité. Lais- 
sons la science inflexible attaquer avec la rigueur de 
ses méthodes ces problèmes résolus depuis des siècles 
par le sentiment et nmagination. Qui sait si la mé- 
taphysique et la thèo'ogie du passé ne seront pas à 
celles que le progrès de la spéculation révélera un 
jour ce que le cosmos d'Anaximëne ou d'Indicopleus- 
tes est au cosmos de Laplace et de Humboldt 1 



DD LIBÉRALISME GLËRIGAL. 



(1848) 



Rien ne fait mieux comprendre rirrésistible éner- 
gie du mouvement des idées que la force avec la- 
quelle rhumanité tire après elle ceux mômes qui se 
posaient comme ses plus dangereux adversaires et 
qui tentaient le plus audacieusement de Tarrôter. 
On dirait une tempête qui entraîne à reculons ceux 
*qui essayent de lui faire face. Les partis rétro- 
grades, qui se croient privés d'un droit si Thu-* 
manité conquiert les siens et brise la barre dont 
on voulait l'enrayer, en viennent bientôt à se poser 
en persécutés et à réclamer pour eux le bénéfice de 
cette liberté qu'ils avaient ai vivement combattue, 
quand elle leur était contrwe. Un grand pas a été 
accompli le jour où les choses sont amenées à 
ce point que les ennemis du jHrogrès en appellent 
aux prindpes qui les ont détrôoéS) et trouvent leur 



420 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

intérêt à demander qu'on pousse les choses à leur^ 
dernières conséquences. Ce n'est pas qu'il faille 
beaucoup compter sur ce libéralisme de circon- 
stance ; mais les principes au moins ont été avoués, 
et il y a contentement à voir ces droits sacrés pro- 
clamés et invoqués par les hommes qui les avaient 
d'abord niés le plus outrageusement. 

Déjà, pendant les dernières années du régime 
précédent, le parti le plus absolu, celui qui se croit 
opprimé s'il ne domine pas, avait soutenu une 
vive polémique contre les représentants des idées 
libérales, en n'ayant à la bouche que le mot de 
liberté. Mais ce revirement n'était rien en compa- 
raison des faits dont nous sommes les témoins de- 
puis quelques mois. Des moines transformés en ar- 
dents démocrates, les anciens alliés de la noblesse 
devenus plus républicains que le tiers état, des* 
prêtres bénissant l'arbre qu'ils ont tant de fois 
maudit, et traitant de tyrannie le gouvernement 
qu'ils avaient d'abord traité d'anarchie, voilà les 
miracles que cette année nous réservait. Reportons- 
nous en effet à 1830. Quelle ragel quels cris à l'im- 
piété, au sacrilège ! Et contre quoi î Était-ce contre 
les fautes qui, dans les dernières années, rendirent 
inutile l'œuvre des combattants de juillet? Serait-ce 
que les croyants prévÎ5sent le tort que par certains 



DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 421 

côtés cette dynastie devait faire à la France? Âh I 
sans doute, s'ils avaient su qu'un jour renaîtrait 
la religion d'État, qu'un jour la liberté de la pensée 
serait sacrifiée à un pacte funeste avec le parti qui 
se dit religieux, leur rage eût été adoucie, et, s'ils 
n'eussent pas accordé au nouveau venu cette affec- 
tion de cœur que l'on ne pouvait avoir que pour le 
fils %tné de l'Église, ils n'eussent point lancé contre 
lui tant d'anathèmes. Pourquoi donc cette fureur? 
C'est que le pouvoir était d'abord trop libéral, ou 
plutôt était forcé de l'être trop ; c'est qu'il renver- 
sait un régime chéri, et dont on se promettait beau- 
coup ; c'est qu'on ne pouvait plus espérer la sainte 
alliance du trône et de l'autel. 

Venons à 18&8. Que les temps sont changés I Avec 
quelle bonne grâce on se prête aux circonstances I 
avec quel empressement on se fait démocrate, tout 
en riant en secret de la démocratie! avec quelle 
sévérité on condamne un gouvernement moins blâ- 
mable après tout que celui de la Restauration, pour 
lequel on n'a que des sympathies! Est-ce que par 
hasard la révolution de 18&8 serait plus de droit 
divin que celle de 1830? Les combattants de juillet 
étaient-ils moins des rebelles que ceux de février? 
Si l'œuvre des premiers a été annulée par l'égoïsme 
des hommes politiques, est-ce leur faute? Eh bien, 



422 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

comment les a traités le clergé? En rebdles, en 
séditieux. Les prières de l'Église leur ont été refusées 
ou données de mauvaise grâce. Au fond du ccBur, 
on les damnait comme morts dans le péché de la 
révolte. Plusieurs prêtres alléguèrent^ afin d'excuser 
les cérémonies officielles, qu'en priant pour les 
morts de juillet, on ne spécifiait pas de quels m<Hts 
il s'agissait, et qu'on pouvait appliquer son inten- 
tion aux Suisses et aux autres victimes de la cause 
royale. 

Est-ce bien sérieusement après cela qu'on érige 
les morts de février en héros et en nsartyra? Ne le 
croyez pas. Ce n'est là que rancune et calcul d'inté- 
rêt. Les rancunes cléricales sont longues : dix-huit an- 
nées, et dix-huit années de caresses, ne les avaient pas 
adoucies. Le roi du 9 août était encore un usurpateur, 
et Dieu sait au bout de combien de générations et au 
prix de combien de concessions eût été légitimée sa 
dynastie. Février contente les catholiques, parce que 
février soulage leur mauvaise humeur contre celui 
qui avait supplanté le roi selon le cœur de Dieu; 
parce que février, pensent-ils, aplanira les V(M68 au 
fils de David, à ce Joas bien-aimé, qui va venir ré- 
parer les maux des révolutions, et ramener « la 
beauté des anciens jours ». 

Voyons ait de bonne foi» ce libéralisme peut être 



DtJ U.BÉAAL1S1IE CLÉRICAL. «^ 

aâneux ; témxà\iam les anlécécteBts^ qnii poor l^ÉgTise 
sont ufts règle obligatoire, sfia de sai^oir û de tels 
principes sont chez elle de bien TÎeille da(e. On a 
SMri de l'embarras d'un religieux ^, au milieu 
de ses proteatatbns démocratiques, s'est vu opposer 
un passage beavoup moins r^ufaiieain, tiré ée ses 
écrîÉs antérie«fs« L'Église entière, quand elle se feit 
m>érale, ne sfe9[pose-t-eDe pas i on semblable dé- 
menti? 

Posons d'abord en principe que l'Église ne peut 
jaautis se départir de son passé, que pour elle renier 
un de ses actes, c'est ae détraire : Sint ut sunty ma 
non sînty. sera loujosrs la derise des orthodoxes. Que 
ce soit là une position nnlbeareuse, irrégulière, su 
j'ose lé dire, dans llramaaîté r je le reconnais. La 
phifaeopbie n'étant jamais qu^une formule plus ou 
moins «rancée, sais toujours incomj^ëte, de k 
vérité, le peasenr ne conçoit ea aucune cnrcon^ 
slance m la rétractation absolue, ni l'immobilhë dé- 
cidée« U teuft que Ton se prête ans modifications 
successives amenées par le temps, sans jamais 
rompre avec seo patsév nais sans en être l^esdate^il 
veut que, sans renier lessjmbdes qu'on a aimés, ob 
sache les ^{^quOT en des sensneuveaur el montrer 
la part de vérité mal définie qu'ils contenaient. Telle 
est k médiode de la philosophie» Qu'un philosophe 



421 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

se dépasse lui-même et use plusieurs systèmes, cela 
n'a rien de contradictoire, cela lui fait honneur. Mus 
il n'en va pas ainsi de Torthodoxie. Comme sa pré- 
tention est d'être faite du premier coup et tout d'une 
pièce, elle se met par là en dehors du progrès, elle 
devient roide, cassante, inflexible, et, tandis que la 
philosophie est toujours contemporaine à l'huma- 
nité, la religion à un certain jour devient arriérée? 
car elle est immuable, et l'humanité marche. Ce 
n'est pas que de force l'Église aussi n'ait marché 
comme le reste. Mais elle le nie ; elle ment à l'his- 
toire, elle fausse toute critique pour prouver que 
son état actuel est semblable à son état primitif, et 
elle y est obligée pour demeurer orthodoxe. 

Le passé étant la loi infranchissable de l'Église, si 
le passé lui interdit le libéralisme, si elle ne peut 
sans renier ses décisions antérieures adopter les 
idées modernes en politique, il sera prouvé que les 
orthodoxes n'ont pas le droit de parler de liberté, et 
que, s'ils en parlent, ils sont des hypocrites ou des 
hérétiques. 

Quatre articles résument toute la charte des liber- 
tés modernes : — Existence de la nation à l'état de 
personne morale ayant des droits comme elle a une 
responsabilité. — Participation de tous au gouver- 
nement à des degrés divers. — Tolérance religieuse 



DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 425 

universelle. — Liberté illimitée de la pensée, et par 
conséquent de la parole et de la presse, dans Tordre 
spéculatif. — Voyons ce que l'Église peut accepter 
de ce programme. 



I. 



Les traités de théologie et de philosophie ecclé- 
siastique ^ sont d'accord pour condamner le principe 
de la souveraineté du peuple '. La « théorie du contrat 

i . Les Bcolastiqaes du moyen ftge professaient une doctrine beau- 
coup plus libérale. Mais c'était ïk chez eux un reflet des écrits 
d'Aristote et des philosophes anciens. 

2. Voici comme le qualifiait M. Frayssinous : « ... Théorie ausrî 
absurde que séditieuse, qui ne flatte la multitude que pour l'égarer, 
et ne lui vante ses droits que pour lui faire violer tous ses devoirs. 
Pour peu qu'on veuille approfondir les choses, on trouve que les mots 
peuple et souverain ne s'allient pas plus ensemble que les mots 
lumière et ténèbres, etc. » ( Conférence sur Vunion de la religion 
et de la société,) Un des plus curieux monuments des doctrines poli- 
tiques de rÉgllse est la bulle de Pie vn contre les carbonari 
(13 sept. 1821). Ceux-ci sont condamnés parce qu'ils enseignent 
« qu'il est permis d'exciter des révoltes, pour dépouiller de leur 
puissance les rois et ceux qui commandent, auxquels ils donnent 
le nom injurieux de tyrans. » La bulle les frappe d'excommunica- 
tion, ainsi que tous ceux qui liront leurs livres et ne les dénonceront 
pas à leur évèque dès qu'ils les connaîtront. {Ami de la religion et 
du roi, 10 oct. fS21.) 



426 DU LIBÊRAUSME CLÈllCAL. 

• 

social », qui, bien qjae tfès-fiuitiTe, n m la prend 
comme une hypothèse historique, reste la base de la 
politique modene, est mit hérésie atrx yenx des 
théologiens. Le droit divin du pooroir établi est 
une proposition que les docteurs orthodoxes prou- 
vent par rËcriture, et, comme leur exégèse ne se 
refuse pas les contre-sens, les textes se présentent 
en abondance : Per me reges régnant^. — Sub- 
jccti,.. estote omni humanœ creaturœ propter Deuni^ 
sive régi quasi prœcellerUi, sive ducibus ianqumn 
ab eo mi$$isy... quia sic est volunlas Dei^. — Ont- 
nis anima potestatibus mblimioribus subdiia sii; 
non est mim potestas nisi a Deo'y quœ autem sunty a 
Dec ordinatœ sunt. Itaque qui résistif potestatiy Dei 
ovdinationi résistif. Qui autem resistunty ipsi sibi 
damnatianem acqnirtmi... Dei enim minister est,.. 
Ideo neccssitate subditi estote^ non solum propter 
iront y sed etiam propter conscientiatn,.. Uini^ri 
enim Dei sunt y in hoc ipsum servientes*. Les Pères 
ne font pas défaut : Non tribuamus dandi regni ai-- 
que imperii potestatem nisi Deo vero. . ., dit saint 



1.fVm7.,Tui,15. Ces paroles, dans la bouche de la Sagesse éRiine, 
sont fort sfmples; nefs il 8*agH ici du sens que les théologiens oot 
roula y Toîr. 

3. jEp. Pau/t aà Rom,, xiii, 1-7, 



DO LIBrÉRALISMB CLÉRICAL. 437 

Angttstin ^ Dieu me préserve de manquer assez de 
critigoe pour ériger saint Pierre, saint Paul et saint 
Augustin en absolutistes d'après quelques textes dé- 
coupés. On aurait d'aussi bonnes preuves pour faire 
de Jésus-Christ un révolutionnaire. Je rappOTte les 
arguments des théologiens pour montrer quelle est 
parmi eux l'opinion généralement établie. La théorie 
du droit divin commence à se formuler explicite- 
ment dès l'époque de Constantin. Les Pères, et 
surtout Lactance, ne cessent de représenter aux em- 
pereurs l'avantage que leur procure le christia- 
nisme, en leur assurant des sujets qui ne se ré- 
voltent jamais*. 

On s'est habitué depuis assez longtemps à dire 
que l'Évangile renferme des principes de liberté poli- 
tique, et cette phrase banale se répète complaisam- 
ment. On serait bien embarrassé s'il fallait citer un 
seul passage de l'Évangile qui contienne le moindre 
germe du système politique adopté par les nations 
modernes. L'admiration que tout esprit élevé pra- 
fesse pour ce livre sublime ne doit point aller jus- 
qu'à y trouver ce qui n'y est pas: Le principe de 
l'Évangile, c'est l'idée morale et religieuse, le per- 

i. De civitaU Dei,\, 21. 

3. Cf. Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de Vempire 
romain, ch. xx. 



428 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

(ectionnement et la purification de Thomme inté* 
rieur. Sans doute le respect de Thumanité qu'une 
telle doctrine inspire devait amener des mœurs 
plus dignes en politique. Mais c'est par voie de 
conséquence qu'un si heureux résultat est arrivé à 
se produire. Le seul passage politique que l'on 
puisse citer de l'Évangile est un mot d'indifférence 
supérieure : Reddite ergo quœ sunt Cœsaris Cœsari 
et quœ sunt Dei Deo *. 

Et, de fait, est-ce du christianisme que sont 
sorties directement les idées libérales? Est-ce le 
christianisme qui a fait la Révolution? Depuis le 
commencement des temps modernes, le christia- 
nisme traditionnel n'a-t-il pas cherché à étouffer 
toutes les aspirations de l'Europe occidentale? Les 
écrivains catholiques qui se sont crus obligés d'être 
conséquents n'ont-ils pas été les plus hostiles au 
progrès politique? C'est l'esprit moderne, élevé sans 
doute en, partie par le christianisme, mais affranchi 
du christianisme, qui a produit tous les grands mou- 
vements d'émancipation. L'orthodoxie maudissait 
d'abord ces mouvements; puis, quand elle a vu qu'il 
était impossible d'arrêter le torrent, que l'humanité 
continuait son chemm, s'inquiétant peu de la laisser 

i. Matlh., XXII, 2i. 



DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 42? 

en arrière, elle s'est mise à courir après sa pupille 
infidèle, à faire l'empressée, à prétendre qu'elle 
avait voulu ce qui est arrivé et qu'on lui en devait 
beaucoup de reconnaissance. 

Voulez-vous apprécier dans sa vérité ce libéra- 
lisme « du lendemain », lisez les auteurs orthodoxes 
qui ont écrit librement et avant que le « m*alheur 
des temps » vînt les forcer à des concessions. Prenez, 
par exemple, la Politique tirée des propres paroles 
de l'Ecriture sainte de Bossuet. Savez-vous quelle 
politique ce Père de TÉglise, ce grand exégète 
des catholiques a tirée du livre révélé ? En voici le 
résumé en phrases textuelles : 

« Le meilleur gouvernement est le gouvernement 
monarchique, héréditaire de mâle en mâle et d'aîné 
en aîné. Ainsi la France, ajoute Bossuet, où la suc- 
cession est réglée de cette manière, peut se glorifier 
d'avoir la meilleure constitution d'État qui soit pos- 
sible, et la plus conforme à celle que Dieu même a 
établie. Ce qui montre tout ensemble et la sagesse 
de nos ancêtres et la protection particulière de Dieu 
sur ce royaume*. — Dieu établit les rois comme ses 
ministres, et règne par eux sur les peuples. — La 
personne des rois est sacrée*. — L'autorité royale 

i. L. II, art. 1. 
2. L. III, art. 2. 



430 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

est absolue. Le prince ne doit rendre compte à per- 
sonne de ce qu'il ordonne ^ — La seule défense des 
particuliers contre la puissance publique doit être 
leur innocence. — U faut obéir aux princes comme à 
la justice même. Ils sont des dieux, et participent en 
quelque façon à l'indépendance divine. — Le prince 
se peut redresser lui-même quand il connaît qu'il a 
mal fait, mais contre son autorité il ne peut y avoir 
de remède que dans son autorité. — U n'y a que 
Dieu qui puisse juger des jugements et de la personne 
des princes. — Il n'y a point de force coactive contre 
le prince. — Il n'y a dans un État que le prince qui 
soit armé. — Le peuple doit craindre le prince, 
mais le prince ne doit craindre que de faire le mal. 
— La crainte de fâcher poussée trop avant dégénère 
en une faiblesse criminelle. — Le prince doit se Mre 
craindre des grands et des petits. — L'autorité 
royale doit être invincible. — La fermeté est un ca- 
ractère essentiel de la royauté *. — La majesté est 
l'image de la grandeur de Dieu dans le prince. (Suit 
un parallèle entre Dieu et le prince '.) — Il faut ser- 



1. Bossnet toH l'idéal de la royauté dans ce passage da TEcdé- 
siaata t Ovim quod voluerit faciet: $t sermo illius p(4estate pUnw 
0st, n$c dicere et quisquam potest: Quare ita facis ? {Eccl,, vni, 3, 4.) 

2. L. IV. 

3. L. V, art. 4. 



DU LIBÉRÂIHSIÏB CLÉRICAL. 131 

vir rÉtat comme le prince Tentend ; car en lui réside 
la raison qui conduit TÉtat^ — Obéir passivement*. 
— Les sujets n'ont à opposer à la violence des 
princes que des remontrances respectueuses sans 
mutinerie et sans murmure, et des prières pour leur 
conversion ^ — Jamais de révolte pour quelque rai- 
son que ce soit*. » 

La plupart de ces axiomes sont les titres d'autant 
de chapitres, dont chacun est prouvé à la façon 
d'une proposition de théologie, avec un grand luxe 
de citations de la Bible. Bossuetne fait, du reste, que 
résumer la politique orthodoxe, et il n'est pas de ca- 
tholique qui, en secret, ne doive dire que ce serait 
là le meilleur régime, si un tel régime était désor- 
mais possible. En effet, du moment que l'homme 
est considéré comme naturellement méchant, du 
moment que réprimer est l'abrégé de la morale, 
réprimer est aussi le mot de la politique. Le régime 
le plus dur, le plus capable de maîtriser les pas- 
sions, est le meilleur. Le politique toujours préoc- 
cupé, comme M. de Maistre, d'expiation, de crime 

l.L. VI, art. I. 
% Ibid., art 2. 

3. !bid., art. 2, 6* proposition. — c N*68t-ee pas combattre pour 
raatorité légitime, dlt^il ailleurs, qae d'en soufCnr tout sans mur- 
marer? « (Sermon sur Vunité de VÊglise, premier point) 

4. Polih, 1. VI, art 2 et 3. 



432 DU LIBÉRALISME CLÉaiGAL. 

inhérent à rhomme et antérieur à la naissance, de 
mal incurable dans la nature humaine, ne doit 
guère applaudir à ce qui sert le progrès. Une j us- 
tice formidable, des supplices, des soldats, le bour- 
reau, voilà les vrais moyens de gouvernement, et le 
célèbre publiciste, en rêvant ce cauchemar et s'y 
reposant avec complaisance, n'a été que conséquent 
à son orthodoxie. Comme, dans ce système, une 
seule chose est nécessaire, sauver les âmes à quel- 
que prix et de quelque manière que ce soit, on doit 
préférer à tout autre le gouvernement qui régit le 
plus énergiquement Thomme, qui fait le plus res- 
sembler la société à un monastère sévèrement dis- 
cipliné, où toute liberté est vigoureusement pliée au 
bien, et où le mal est rendu forcément impossible. 
La légitimité de l'opposition légale, quand les 
droits de la nation sont méconnus, est la conséquence 
de la souveraineté nationale. Tous les traités de 
morale orthodoxes en font un crime sans restriction 
ni explication. Qu'on lise, par exemple, le Cinquième 
Avertissement de Bossuet et sa Défense de l'Histoire 
des Variations *, consacrés à réfuter Jes lettres de 
Jurieu. Le ministre avait soutenu la théorie de la 



i. Voit aussi HisL des Variations, 1. X, $ 25 et suiy. —De 
Maisire, Du pape, L II, ch. u. 



DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 433 

souyei*aiQeté du peuple, des pactes supposés, du 
droit qu'a la nation de changer sa constitution ^ 
Gela parait simplement à Bossuet « une doctrine 
propre à soulever tous les États. Les parents, ajoute - 
t-il, ont-ils besoin de faire un pacte avec leurs en- 
fants pour les obliger à leur obéir * ? » 

Voilà le vrai mot. Le souverain possédant son État 
légitimement, comme une propriété qu'il tient de 
Dieu, l'en déposséder est à la fois une injustice et un 
sacrilège. Cette singulière idée de légitimité par droit 
divin, qui joue un si grand rôle dans l'histoire des 
nations modernes, et qui n'apparaît pas dans l'his- 
toire ancienne, en dehors des Juifs, a été formée chez 
nous sous des influences cléricales. Le clergé, en em- 



1 . C'est lai qui émit le premier ce principe exagéré que « le peu- 
ple n'a pas besoin de raison pour valider ses actes » . 

2. « J*ai vengé, dit-il en se résumant, le droit des rois et de toutes 
les puissances souveraines; car elles sont également attaquées, s'il 
est vrai, comme on le prétend, que le peuple domine partout, et que 
rÉtàt populaire, qui est le pire de tous, soit le fond de tous les 
États. J'ai répondu aux autorités de l'Écriture qu'on leur oppose. 
Celles-là sont considérables ; et, toutes les fois que Dieu parle ou 
qu'on objecte ses décrets, il faut répondre. Pour les frivoles raison- 
nements dont se servent les spéculatifs pour régler le droit des 
puissances qui gouvernent l'univers, leur propre majesté les en 
défend; et il n'y aurait qu'à mépriser ces vains politiques, qui, sans 
connaissance du monde ou des affaires publiques, pensent pouvoir 
assujettir les trônes des rois aux lois qu'ils dressent parmi leurs 
livres, ou qu'ils dictent dans leurs écoles. » 

28 



434 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

{HTuntaBt à la théocratie hébraïque le saci-e des rois, 
faisait de cetix-ci des « Christs du Seigneur )», et don- 
nait à leur inviolabilité une sanction religiaiBe. La 
royauté devenait ainsi une sorte de sacrement impri- 
mant « caractère », un (c ordre » à part; et en efiet 
plusieurs cérémonies du sacre étaient imitées de 
roràmalioQ sacerdotale^. 

Bien loin donc que l'Église ait avancé l'émanci- 
pation des peuples, U faut <fire (pi* elle Ta retardée* 
Cette émaiidpatum n'a pa se faire que quand les 
peuples se sont préalablemesit émancipés de l'Égiise. 
Sans doute Fautorité ecclésiastique, et spécialement 
la papauté, furent souvent, dans la première moitié 
du moyen âge, une protection contre la barbarie du 
siècle. Les maximes d'humanité que l'Église a toujours 
professées, hors les cas oà elle a été en péril, la pos- 
sibilité d'en appeler de la conquête et de la brutalité 
à une puissance spirituelle étaient un immense bien* 
fait dans un temps où la force régnait d'ane manière 
absolue. Mais, si l'Église d'ordinaire soutint les oppri- 
méSy elle ne tenta jamais de revendiquer leur liberté 
ni de réveiller en eux l'idée de leurs droits. Les ser- 

1. Les gens ignorants prenaient Ta chose sur ce pied. J*ai entendu 
en Bretagne des personnes simples soutenir que Louis-Pbîlippe 
n'avait pas plus de droit k exercer la royauté, comme n'étant 
point sacré, qu'un prêtre non ordonné n'aurait le pouvoir de rem- 
plir les fonctions sacerdotales. 



DU UBÊHALISME CLÉniCAL. 435 

vices qu'elle rendît ressemblent aux constitutions 
modernes comme Taumône individuelle d'autrefois 
ressemblait aux établissements organisés de bien- 
faisance publique; on parait à une foule de maux 
partiels, mais le principe du mal restait. Tout était 
précaire, et dépendait du bon vouloir d'un individu. 
L'Église a pratiqué la bienfaisance politique; elle n'a 
pas fondé le droit politique. , 



IL 



La théorie de la souveraineté nationale entraîne 
comme conséquence le gouvernement par la repré- 
sentation nationale, laquelle peut admettre des 
formes diverses et des degrés divers, mais n'est com- 
plète que quand tout citoyen, au moyen de Télec- 
rion, a sa part au gouvernement. Or, ce gouveme- 
ment de la nation par la nation, on ne saurait dire 
combien l'Église l'a toujours vu de mauvais œil. 
L'Église, ea effet, s'est toujours vantée de réaliser, 
clans aa propre constitution, l'idéal des gouverne- 
ments. Or, chaque siècle de l'histoire de l'Église 
nous la montre chassant de plus en plus de son sein 



430 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

tout ce qui semblait rappeler la représentation popu- 
laire. Quelle a été la forme dont le gouvernement de 
l'Ëglise s'est rapproché de plus en plus? La forme la 
moins démocratique, celle où les rangs sont séparés 
par la barrière la plus infranchissable} je veux d'u-e 
par un caractère sacré, indélébile. La hiérarchie est 
la base de tout le système catholique ; elle est a de 
foi», comme disent les théologiens ^ Tandis qu'à 
l'origine, l'Église était la réunion des croyants se 
gouvernant eux-mêmes, l'Église de nos jours s"est 
divisée en gouvernés et en gouvernants, et ceux-ci 
ont pris pour eux tous les droits dont le peuple jouis- 
ssdt dans la constitution primitive, k l'origine, le 
jugement de la doctrine était le partage de tous : le 
système moderne en exclut formellement les laïques, 
qui ne vont plus à l'église que pour écouter. A l'ori- 
gine, la mission apostolique venait de la conscience 
de chacun, ou de la voix des fidèles assemblés : de 
nos jours, le corps hiérarchique s'est seul arrogé le 
droit de la conférer *• Encore si dans ce sénat diri- 
geant s'était conservé quelque chose de la fraternité 
primitive qui unissait les coopérateurs de l'Évangile ! 
Mais loin de là, les rangs se sont profondément 



1. Concil, Tndeni., sess. XXm, can. 4, 6, 7, 8. 

2. Ibid,f can. 7. 



DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 4r.7 

tranchés dans le sein du clergé. Le prêtre, que 
saint Jérôme déclarait nettement être l'égal de 
TévêqueS est devenu par droit divin son subalterne. 
Le prêtre s* est vu successivement exclu des conciles 
et de toute participation à la juridiction épiscopale; 
il est devenu téméraire de dire que le clergé de 
second ordre forme le conseil nécessaire de Tévêque, 
et que celui-ci ne peut, sans son concours, prendre 
aucune décision sur la foi ou la discipline. L'égalité 
des évêques s'est-elle mieux conservée? Non; elle 
est devenue une sujétion commune à un chef unique. 
Je sais que l'accord n'est point ici unanime, et que 
certaines Églises ont conseiTé des maximes moins 
éloignées de l'esprit ancien. Selon la doctrine galli- 
cane, l'Église serait une sorte de monarchie repré- 
sentative, où l'infaillibilité et le gouvernement ne 
résideraient que dans le chef et les membres réunis. 
Mais cela vient de ce que, sur une foule de questions 
théologiques , la critique historique et les décisions 
modernes de l'Église sont en contradiction. Les galli- 
cans triomphent quand ils en appellent aux faits des 

1. Idem est presbyter qui episcopus, et anteqtiam diaboîi inslin- 
du sludia in religione fièrent,,., communi presbyterorum consiîio 
Ecdesiœ gubemabantur, 11 faut voir toute la suite du passage (In 
cap. i Epist. ad Tit.). Sur l'identité primitive du itpeaÉÛTepoç et de 
r^ni'cxoîioç, voir Phil., i, i, et robservation de Théodoret su ce pas- 
sage. 



438 DU LIBÉRALISME 'CLÉRICAL. 

temps anciens ; mais ils n'ont rien à répondre quand 
leurs adversaires leur opposent des décisions plus 
modernes, qu'ils sont d[)ligé8 d'admettre eux-mêmes 
comme d'irréfragables autorités. Qu'ont-ils à dire, 
par exemple, à des textes comme celui-ci du concile 
de Florence : Definimus rotnano pontifici... in bealo 
Petro pascendi y regendi univenalem Ecclesiam a 
Chrislo plenam poteskUem tradiîam esse, et à cet 
autre du deuxième concile de Lyon : Ecclesia romana 
summum et pleman primatum super wntersaleni 
Ecclesiam catholicam obîinet, et à cet autre du 
concile de Trente : Ponti fiées maximi, pro suprema 
potestate sibi in Ecclesia universa tradita^,.,? Peut- 
on exprimer la monarchie absolue en termes plus 
clairs, et ici, comme toujours, l'opinion la plus étroite 
n'est-elle pas la plus orthodoxe? 

11 est curieux d'étudier dans toute l'histoire de 
l'Église cette marche constante de la démocratie la 
plus parfaite, qui fut le régime de la plupart des 
Églises primitives, à l'oligarchie épiscopale, et, de là, 
à la monarchie papale, de voir comment l'autorité 
centrale une fois constituée a sévèrement réprimé 
toute tentative pour revendiquer les droits périmés. 
Les conciles de Constance et de fiâle, qui essayent 

i. Cowc. Trident. , seBs. XIV, chap. 7. 



J>U LIBÉAAL1SM£ CLÉRICAL. 430 

d'établir pour l'Église une Borte de régime parle- 
mentaire, échouent coBoplétemeiit. Le concile de 
Trente, dans ses commencements, mani resta aussi 
des intentions fort hostiles à Tomnipotence pontifi- 
cale, intentions que le froid de l'autorité, pour par- 
ler avec JJ. de Maistre, \int ensuite arrêter*. Mais 
rien ne montre plus ouvertement l'aversion de l'Église 
pour tout ce qui sent le régime populaire, que la 
façon dont elle accueillit, d'uBe paît, les essais de? 
jansénistes pour ramener dans l'Église la discipline 
primitive, d'une autre part, la Constitution de 1791, 
qui n'était que la reprise de l'essai janséniste. L'idée 
fondamentale de la Constitution de 1791 fut d'ac- 
commoder le gouvernement de l'Église au système 
des États modernes, et par là de le ramener à sa 
première forme. Donner à Tévêque \m conseil |>er- 
manent formé de son clergé *, établir l'ékction sur 
les bases les plus larges et les plus libérales', tels 
étaient les principes de cet acte célèbre. Comment y 
répofndii l'oi'tbodoxie? Par les condamnations de la 
Sorbonne, par des brefs du pape, par les qualifications 
de scbismatique et de subversive de la biérarchie* 

i. Cf. Léopold RtnLe, Bisloirê de la pa^foulé au ivi* $t a» ivii* 
siècle, t. IJ, init. 
î. Tit. I, art. t4. 
3. Tit. il tout eoticr. 



440 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

L'antiquité était un peu plus libérale, quand elle 
déclarait l'élection de tradition divine et de droit 
divin • 



II K 



On conseille souvent la tolérance à TËglise, sans 
se demander si elle peut l'accorder. C'est ici le point 
épineux de toutes les controverses, celui sur lequel 
on ne peut jamais obtenir de réponse catégorique. 
C'est qu'en effet l'Église n'a jamais été tolérant^ ; 
elle ne le sera jamais, elle ne peut pas l'être, et les 
orthodoxes, dans les moments où ils renoncent à 
toute gène, l'avouent assez volontiers. Mais ici, comme 
en une foule d'autres cas, ils ont une doctrine pour 
ceux que rien ne scandalise, et une autre doctrine 
qu'on peut donner à ceux du dehors. Ne demandez 
pas d'abord au catholique cette tolérance intérieure 
qui est non pas le scepticisme, mais la critique: 
le catholique la condamne comme mauvaise et impos* 
sible. Du moment, en effet, que l'on reconnaît pour 
absolument et uniquement vraie telle ou telle doc- 
trine religieuse, on ne saurait admettre qu'une autre 
doctrine ait aussi sa part de vérité. Toute doctrine 



DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 441 

absolue est, par son essence même, intolérante. 
L'orthodoxie n'aura donc jamais cette haute impar- 
tialité philosophique, pesant et appréciant avec froi- 
deur toutes les opinions. Or, cette tolérance inté- 
rieure est la condition nécessaire de la tolérance 
extérieure, de celle qui rend possible la bienveillance 
entre les dissidents, et qui, en politique, accorde aux 
uns et aux autres les mêmes droits. 

Aux yeux de l'orthodoxe, en effet, l'hétérodoxe est 
coupable. Gomme l'oilhodoxe est obligé de soutenir 
que la vraie croyance est de toutes les choses claires la 
plus claire, l'erreur sur la religion ne peut venir, selon 
lui, que d'une ignorance grossière ou d'une mauvaise 
foi décidée. Le sentiment le plus charitable de l'or- 
thodoxe envers le mécréant, c'est la pitié. S'il ne 
peut croire à l'ignorance involontaire (et, en matière 
si évidente, l'ignorance involontaire lui paraltpresque 
une hypothèse chimérique) S le croyant est obligé 
de damner quiconque ne pense pas comme lui. Or, 
on est bien près de brûler dans ce monde-ci les gens 
que Ton brûle dans l'autre. Gomme, d'ailleurs, la 



1. M. Frayssinous, répondant à des questions qui lui avaient été 
adressées sur le salut des hérétiques, et cherchant à élargir autant que 
possible la doctrine catholique, reconnaît que Terreur de bonne foi 
doit être considérée comme l'exception. La maxime générale « Hors 
de r Église, point de salut » le suppose aussi. 



442 DU LIBÉRALISME CLÉUICAL. 

saiQ€ croyance est, d'après la manière de voir des 
orthodoxes, le plus grasd des biens, celui auquel 
tout le reste doit être sact iûé, et que le prince, coraine 
ils disent, peut et doit tout oser pour le bonheur de 
ses sujets, le piioce fait acte de père en séparant le 
bon gi*ain de l'ivraie et en brûlant celle-ci *• Le c^m- 
pelle inirare est légitimé par ses résultats. De gré, 
de force, qu'importe? Sauver la vérité avant tout et 
coûte que coûte! Aussi les théologiens accordent- 
ils unanimement au prince le pouvoir d'exiger la 
« profession extérieure » du culte reconnu , et k 
concile de Trente lance-t-il l'anatbènM contre oettx 
qui soutiendraient qu'on ne peut ramener par des 
peines temporelles ceux qui n'acceptent pas i un 
âge plus avancé les promesses qu'on a faites pour 
eux k leur baptême ^ Gela, du reste, est d'une 



1« On sait que rinquisiUon avait un texte pour préaent£r ses bû- 
chers comme une institution divine : Si quis in me non manserit, 
mitMur foras sicut palmes, et arescet, et colligent mm, et m ignem 
mittent, n arvit. (Joam., xv, 6.) 

2. « Si quis dixerit parvulos baptizatos, corn adoleyerint, inter- 

rogandos esse an ratum babere velint quod patrini eonim nomiue, 
dum baptiaapentur, polliciti sunt, et ubi se noUe responderint, suo 
esse arbitrie relinquendos, nec alia intérim poana ad christianam 
iritam cogendos, niai ut ab Euchariatiae alioramque sacranentorum 
perceptione arceantur, donec resipiacant, anathema aiL » (Seas. VII, 
De bapt,, can, 14. 



DU LIDÊRALISMË €LLBICAL. AVS 

logique inflexible. On a tort de presser les catholi- 
ques sur ce point; il ne faut pas exiger d'eux ce qu'ils 
ne peuvent donner. Denxandez-leur de renoncer à 
Torthodoxie, à la bonne heure ; mais ne leur deman- 
dez pas de rester orthodoxes et de supporter Thélé- 
rodoxie. 11 s'agit là pour eux d'être ou de n'être 
pas. 

Toutes les fois donc que l'Église le pourra sans 
danger, elle persécutera, et sera conséquente en 
persécutant. Bien ne tient devant la seule chose 
nécessaire, sauver les âmes. Si, en sacrifiant mille 
âmes gangrenées, on en peut sauver une seule, 
Toi thodoxie trouvera le sacrifice suffisamment com- 
pensé. Si, en brûlant les gens en ce monde, on peut 
leur épargner, à eux ou k d'aulres, d'être brûlés dai)s 
l'éternité, c'est faire un acte méritoire. Je n'invente 
pas ; je ne fais que répéter les arguments que l'on 
trouve partout dans les auteurs vraiment orthodoxes 
pour justifier l'inquisition et les mesures du même 

genre. 

Aucun droit ne tient aux yeux du vrai croyant 
devant cette nécessité suprême de conserver Ja foi. 
Le droit de la famille, par exemple; assurément, 
celui-là, l'Église dans ces dernières années l'a sou- 
vent invoqué contre l'enseignement de l'État. Pour 
soustraire la jeunesse à l'éducation publique, qui 



44i DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

n'était pas de son goût, TÉglise rappelait avec un 
libéralisme impatient les droits de la famille sur 
r enfant. Mais savez-vous comment la même Église, 
au temps où elle était maîtresse, a respecté ces 
droits ? Elle a établi en pratique, sinon en principe 
général, le droit d'enlever l'enfant à sa famille, quand 
celle-ci n'était point orthodoxe : Infam^ dit le droit 
canon*, non débet apud eas remanere personas de 
quitus potest esse suspicio quod saluti vel vitœ insi- 
diantur illius. — Judœorum filios haptizatosy dit le 
quatrième concile de Tolède (638) *, ne parentum 
involvantur erroribuSy ab eorum consortio separari 
decemimuSy deputandos outnn monasteriis aut ehns- 
tianis virisy ut in moribus et fîde proficiant. Plu- 
sieurs théologiens accordent au prince le droit de 
faire baptiser de force les enfants des juifs et des 
infldèles, et la raison qu'ils en apportent est évi- 
dente : le prince a le droit d'empêcher le père d'as- 
sassiner son fils : or, en le retenant dans l'infidé- 
lité, le père fait pis que l'assassiner. Tous au moins 
conviennent que l'enfant gagné à l'orthodoxie, par 
quelque captation que Ce soit, sort de la domination 
de ses parents ; que les enfants des esclaves, si le 



1. Décrétai. Gregoriî, L HT, lit. xxxm, Deconvers. infld., crp. 2. 

2. Canon 60. 



DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 445 

maître y consent, et les enfants de ceux qui, après 
avoir embrassé l'orthodoxie, sont revenus à l'hérésie 
peuvent être baptisés de force ; que le consentement 
d'un seul des parents suffit, et qu'en cas de conver- 
sion de l'un d'eux, l'enfant en bas âge doit suivre la 
partie fidèle. On sait, d'ailleurs, les exigences rigou- 
reuses de l'Église en ce qui concerne les enfants 
issus des mariages mixtes, tandis que l'équité vou- 
drait que le partage se fit d'après le sexe , comme 
y consentent les sectes protestantes. Enfin , l'Église 
n'a eu que des éloges pour les actes attentatoires à 
la liberté des familles dont Louis XIV fit précéder et 
appuya sa révocation de l'édit de Nantes ^ L'Église, 
quand elle l'a pu, a donc porté l'État à violer le droit 
de la famille sur l'éducation religieuse. Et pourtant 
ce droit est bien plus sacré en fait de religion qu'en 
fait d'éducation. L'Élat doit posséder quelque pou- 
voir sur l'éducation intellectuelle et morale de ses 
membres; il ne peut rien sur la religion. La reli- 
gion, en effet, est chose essentiellement tradition- ^ 
nelle. u Nos pères ont ainsi adoré » : voilà sa meil- 



1. L*œavre des «Nouvelles catholiques» avait pour objet de fournir 
un asile contre Vinfluence paternelle aux Jeunes filles protestantes 
amenées de gré ou de force au catholicisme. Quand les Églises sépa- 
rées se sont permis des actes semblables (et d'ordinaire ôUes y ont 
mis plus de modération), les catholiques en ont appelé à la liberté ! 



4i6 . DU LIBÉHALISME CLERICAL. 

leure, ou, pour mieux dire, sa seule raison d'être. 
Toute conversion est mauvaise; car toute conversion 
prête une valeur absolue à des formes de culte rela- 
tives et discutables. La naissance doit faire les 
religions; la raison seule doit fiiire les opinions indi- 
viduelles. 



IV. 



Si l'orthodoxie est obligée de se montrer sévère 
contre toute croyance qui s'écarte de la saine doc- 
trine théologique, que fera-t-elle contre ^e libre 
penseur, qui se met en dehors de toute doctrine reli- 
gieuse? La plus grande grâce qu'elle pourra lui faire 
sera de le traiter comme hérétique. En effet, l'Église 
n'a guère distingué de Tun à l'autre : l'inquisition 
est le remède commun qu^elle a opposé à la liberté 
de croire et à la liberté de penser. 

Je sais qu'il y a dans TÉglise un parti plus libéral, 
qui condamne ces mesures barbares. Hais c'est là 
une des mitigations que des esprits peu conséquents 
ont introduites sur plusieurs po'mts de la doctrine 
et de la discipline catholiques, devenus trop clio- 



DU LIBÉRALrSME CLÉRICAL. 4i7 

quants pour l'esprit moderne. L'orthodoxie sérieuse 
suit, à l'égard de ces adoucissements, une tactique 
conforme à son esprit général. Elle n'a garde d'y 
donner la main; mais elle est bien aise qu'il y ait des 
docteurs naïfs pour mettre en avant des explications 
superficielles dont les laïques se contentent. Assurés 
d'avance que les objections contre leur foi sont mau- 
vaises, les catholiques j font souvent de mauvaises 
réponses, sachant fort bien ce qu'elles valent. Cela 
tient à ce suprême dédain pour ceux qui doutent oujo^e 
croient pas, qui est au fond des controverses théolo- 
giques. Pour sauver la thèse fondamentale, on est 
complaisant sur le reste. Le théologien, s' envisageant 
toujours comme en possession d'une science supé- 
rieure, que les simples gens ne peuvent comprendre, 
traite ses adversaures comme un mathématicien traite 
le public à qui il est obligé d'exposer une question 
transcendante. Le mathématicien, en pareil cas, se 
permet beaucoup de tours de démonstration qu'il 
sait bien n'être pas exacts, mais qu'il trouve appro- 
priés à ses auditeurs. Le théologien, jugeant le IsMîque 
incapable de saisir les vraies raisons de la vérité, est 
bien aise de le voir s'attacher à certaines solutions 
qui satisfont son ignorance, et dont lui, théologien, 
voit bien la fragilité. 
Pour en revenir à Finquisition, les orthodoxes 



448 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

laissent dire assez volontiers que ce fut un abus, 
que ce ne fut pas l'œuvre de l'Église, que celle-ci 
n'est nullement intéressée à l'apologie de ce tribunal 
odieux. Us le laissent dire, mais ils savent fort bien 
lu'on ne peut le croire. Et, de fait, cela n'est pas : 
rinquisition est la conséquence logique de tout le 
système orthodoxe ; elle est le résumé de l'esprit de 
l'Église; l'Église, quand elle le pourra, ramènera 
rinquisition, et, si elle ne le fait pas, c'est qu'elle ne 
le peut pas. 

Je n'aurais, pour prouver cette proposition, qu'à 
renvoyer le lecteur à un curieux opuscule d'un 
théologien italien du commencement de ce siècle, le 
chanoine Muzzarelli S lequel a consacré une longue et 
érudite dissertation* à démontrer que les Pères, les 
conciles, la discipline universelle de l'Église, sont 
favorables à l'inquisition ; que l'inquisition est dans 
l'esprit même de l'Évangile (erreur : dans l'esprit de 
l'Église, oui), et qu'il n'y a que les incrédules qui 
puissent y êti*e hostiles. 

G'QSt là une triste thèse sans doute, mais une 
thèse malheureusement très-vraie. Que peuvent, en 

1. Muzzarelli fut le théologien le plus autorisé de Rome sous le 
règae de Pie VII et le conseiller iotime de ce pontife. 

2. On peut la lire traduite en partie à la suite du tome V de 
VBistoire générale de V Église par M. le baron Henrion. 



n 



DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. f49 

effet, répondre les orthodoxes aux coociles qui ont 
établi ou approuvé Tinquisition, aux Pères et aux 
évoques qui ont conseillé et pratiqué des mesures 
inquisitoriales? Le P. Lacordaire reconnaît que,^ de- 
puis Constantin, c'est-à-dire depuis que TÉglise a eu 
quelque pouvoir dans l'État, TÉglise a toujours fait 
appel à l'autorité publique pour la conservation de 
la foi, et cela, dit-il, est tout naturel, la religion 
étant le premier bien des peuples*. Les empereurs 
chrétiens furent, pour la plupart, intolérants, à 
l'instigation des évoques*. Constantin intervint di- 
rectement dans la querelle des donatistes*. Une foule 
de conciles particuliers, celui d'Aquîlée (381), celui 
de Milan, sous saint Ambroise (389), le cinquième 



i. Mémoire pour le rétablissetnerU en France de l'ordre des ffères 
prêcheurs, en tête de sa Vie de saint Dominique, p. 136 et tjuiv. 
(3« édit., 1844). 

2. n peut être intéressant de savoir sur ce point le sentiment de 
Uossnet. Voici encore quelques axiomes de sa Polilique : <( Le prince 
doit employer son autorité pour détruire dans son État les fausses 
religions... » (L. VII, art. m, prop. 9). « Ceux qui ne veulent pas souf- 
frir que le prince use de rigueur en matière de religion sont dans 
une erreur impie. » Après avoir exposé la conduite des princes 
chrétiens, il ajoute : « L*l^.glise les remerciait de ces lois. » Le 
prince, toujours selon Bossuet, est Texécutenr de la loi de Dieu; 
11 doit prendre soin de l'instruction religieuse de ses peuples, de 
faire sanctifier les fêtes, de punir les blasphémateurs. (L. Vil, 
art 4,5, etc.) 

3. Voir Fleury, HisL eccL, 1. X, n<» 10 et suiv. 

20 



VJè DU LIBÉRALISfllE t:LËfifCAl. 

de Carthage (SW»), cdul et Mflfcve fSifl). hïiplorèreirt 
1a puissance civtfe contre kB hérëtiqQM. Kofleore 
cT Alexandrie ayaût ëté condamné au concfle général 
de Chalcédoine (Slil), fat pani, par ordre éhi concile, 
de peines sécnîières. Le troisième ccmcile d'Orléans 
(888), le sixième de Tolède (638), celui de Toulonse 
(1110) prèladèrent & rinquisitlon. Le pape Inno- 
cent IlMes conciles de Toulonse (WSf^), d'Arles (1Î84), 
de Narbonne il285), de Bézîers (l2a(i),d'Afti (1254), 
aclievèrent peu à peu l'organisation de cette redou- 
table institution. Deux conciles œcuméniques Font 
hautement approuvée. Le concile de Vienne délègue 
des inquisiteurs, enjoint aux évêques de leur prêter 
secours, prescrit, avec le plus grand soin, la sûrel^ 
des prisons , la fidélité des gardes, leur vigilance, 
leur secreu Les paroles du quatrième concile de 
Latran font frémir : « Les dépositaires du pouvoir 
politique seront avertis et, s'il en est besoin, con- 
traints par censures de prêter serment de purger 
leurs terres de touâ les hérétiques notés par l'Église. 
Si le seigneur temporel» ^^ès cet avertissement, 
reste dans l'inaction, il sera excommunié par les 
prélats de la province, et, s'il ne satisfait dans Tan- 
née, on le dénoncera au souverain pontife, afin que, 
dès lors, celui-ci déclare ses vassaux déliés du ser- 
ment de fidélité, et propose ses dooMwes aux armes 



1 



i)ll LIBÉRA LIS ll£ ClâùtiiCAL. 451 

des icattiQliqnes, ^i ies posséderont aans saxcwÈt 
contradictHm, après «n avoir cbasaé Jee faérétiqttBa, 
et qui les oonserv^ront dans ia -pureté de'la.foi, jauf 
les droits du seignenr prïncipai, povrva que lui- 
même n'apporte aucun empêchement à l'exécution 
du décret. Or, ceux qui se croiseront gagiier(»tt les 
mêmes indulgences que ceux qui vont à ,1a terre 
sainte. Nous excommunions aussi les fauteurs et 
receleurs d'hérétiques, en sorte que, s'ils ne satisfont 
dans l'année, ils seront infâmes ^de plein droit, «t, 
comme tels, exclus de tons ûfikes et conseils publics, 
des droits d'élection, de cehd de rendre témoignage 
et de recevoh: des successions. On ne leur répandra 
point en justice, et ils seront oMigés de répondre 
aux autres. SHIs sont juges, leocs sent^ices seront 
nulles, et Ton ne poi*tera point de causes à leur 
audience; s'ils sont avocats, ils ne seront point 
admis à plaider; s'ils ^ont tabellions, les actes qu'ils 
auront dressés seront de nulle valeur; ainsi du 

reste*. » 

Les mesures ordonnées pour la recherche des 
hérétiques répondent à ces eirayantes pénalités** 



1. Conc, LtUer. /r,-cao. 3. 

2. Un pieux hiatorien de TÉgliae itfoate k Tcxposé de ces ijùis k 
réflexion suivante : « L'Église avait alon ces droUs et cette Autorité, 
puisqu'elle en usait souverainement, et eUe les conserve toi^Jours, 



4j2 du libéralisme CLÉRICAL. 

Les catholiques, quand on leur parle de ces persé- 
cutions, répondent que l'Église n'a jamais versé le 
sang, que les princes séculiers sont seuls responsa- 
bles de telles rigueurs *. Que n'ajoute-t-on aussi que 
1* Église obligeait les princes à ces rigueurs sous les 
peines les plus terribles, qu'on les excommuniait, 
déposait, traitait comme hérétiques, s'ils n'obéis- 
saient? 

Nous craindrions d'accumuler des preuves super- 
flues en citant un grand nombre de passages pour 
prouver aux orthodoxes que leurs pères dans la foi 
ont été de zélés inquisiteurs. Saint Augustin est un 
de ceux qu'on est le plus étonné de trouver au pre- 
mier rang dans la liste. Après avoir d'abord été 
opposé à ces mesures de rigueur, il fut un des plus 
ardents à les provoquer contre les donatistes *. « Eh 
quoi! disait énergiquement Pétilien, le service de 
Dieu exige peut-être que vous nous assassiniez de 
votre main! Vous vous trompez, méchants; Dieu n'a 



quoiqu'elle ne Juge pas devoir en user aujourd'hui comme auti*efois. » 
« Devoir » en pareil cas signifie « pouvoir ». HisL de VÊgL, par le 
baron Henrion, t. V, p. 263. 

1. C'est la réponse de M. de Maistre dans sa Lettre à un gentil- 
homme russe sur Vinquisition espagnole, et de M. Lacordaire, dans 
l'ouvrage précité. Les vrais orthodoxes, au contraire, reconnaissent 
franchement le pouvoir immédiat de l'Église. 

2. Voir Fleury, Hist. eccl, 1. XXIH, n« 30 et suiv. 



ou LIBÉRALISME CLÉRICAL. 453 

pas de bourreaux pour ministres. » Augustin répon- 
dait : « Pourquoi, par le moyen de la puissance éta- 
blie, rhomme pieux ne chasserait-il pas l'impie, et 
rhomme juste Tinjuste?... La seule chose qu'il faille 
examiner, c'est de savoir si c'est à bon droit ou à tort 
que vous vous êtes séparés de la communion univer- 
selle. Car, si nous trouvons que vous vous êtes sépa- 
rés par impiété, ne soyez plus surpris que les mi- 
nistres ne manquent pas à Dieu pour vous châtier; 
dans ce cas, vous ne souffrez pas la persécution de 
nous, mais, comme il est écrit, de vos propres 
œuvres*. » — « Parménien, dit-il ailleurs, ose se 
plaindre de Tordre de Constantin de conduire au 
camp, c'est-à-dire au supplice, les donatistes qui, 
convaincus devant les juges ecclésiastiques, ne pour- 
raient pas prouver devant lui ce qu'ils disaient... 
Quelle injustice peut-il y avoir dans les peines que 
souffrent en punition de leurs péchés et par ordre de 
la puissance ceux que Dieu avertit par ce jugement 
présent et par ce châtiment de se soustraire au feu 
éternel? Qu'ils prouvent d'abord qu'ils ne sont ni 
hérétiques ni schismatiques, et qu'ils se plaignent 
ensuite d'être punis injustement. » 
Ces mesures de coaction étaient déjà très-com- 

1. Contra Ult. Petit,, II, û« 42, 43. 



49f J)V Lïnt^kLT9nE CZtfilCkV. 

nranes dans k juridiction épiscopalé ^ Sânrt Hihdre 
de Poitiers et saint Jérôme ne se montrent guère 
moins rigoureux. Saint Grégoire pape ne cesse dMn- 
viter lès gouverneurs et les exarques à battre et exi- 
ler les hérétiques*. Saint Léon fît de même, et, ayant 
découvert des manichéens i ROme, fes remit au bras 
séculier *. La pratique universelle dfe TÉglise, en un 
mot, prouve qu'elle a cni pt^séder un tfel' droit; et, 
en effet, le concile de Constance , dans une des ses- 
sions tenues de tous pour œcuméniques, a condamné 
cette proposition de Jean Eus, que la puissance ecclé- 
siastique n'a pas^ le pouvoir àe recourir à la puis- 
sance séculière pour appuyer ses censures*. Que 
peut répondre à cela le théologien orthodoxe ? Peut-il 
dire encore que l'inquisition est un abus, une insti- 
tution polîtrque? Si Finquisîtion a été la pratique 
universelle de l'Église, le théologien n'est-il pa« 
fbrcé de reconnaître que TÉgHsc avait lès droits que 
suppose une telle pratique, et d'avouer que, si 



i* M TÊOÊorum sedmaBi «aorcMiMen^, viîgMmm vedoerihas erui^ 
sti. Qui modus correctionis a magistris ariium liberalium, et ab ipsis 
parcntibus, et sepe etiam in Judiciis fc^et ab episcopis adhibtri. d 
(9i JiQS^E^sl..llO [alM» 133|.) 

2. L. J, epist. 74; 1. IV, cpist. 7 et 34. 

3. Flouiy, Hi3t. eccL, I. XXVI, no 54. 

4. IbicL, I. cm, n- 74. 



r Église n'use pas miûmeoaut de ce^dcoiip e'«sc ume 
grâce qu'elle aoud fait? 

A la liberté de penser correspond le àtoU d*expr>- 
mer librement sa pensée, soit par la pai^âle» soit par 
la presse. 11 est cmieux de vak comment TÉgil^e a 
respecté cette liberté, la plus nécessaire de tQUtc^^j* 
parce que seule elle suf&t pour conquérir et conser- 
ver les autres. On se rappelle que» d«^ une circoiH 
stance récente \ un peuple renaissant à la viô poli- 
tique fit la demande au plus libéral despoiui&s de 
ce premier besoin des nations modex'nes^ et qu'il lui 
lut répondu par un décret du concile de Latran*. 
La réponse était péremptone» Une foule d*acte& de 
r Église romaine, de nombreuses bulles papales, des 
institutions revêtues de la sanction de T Église uni- 
verselle sont la négation du droit de libre émissicNi^ 
des idées. Qu'on lise, par exemple* les règlemeiUs 
faits par l'ordre du concile de Xrenlc sur Xlndeuc^ U 
est impossible d'imaguxer un pla«i mt\k% con^lMné « 
pour étouQfer la liberté de U pen«ée# Ce oa ^ont pas 



4» h Wm Hê m â ttflr InddiMit de» preinferg teiip3 db pape Pie IX. 

2. Ccftt par erreur qu*0D a cru qu*il s'agissait du deuxième con- 
cile de Latran contre Arnauld de Bresse (Labbe, Coficil., t. X, col. OOO 
et sui?.]. n s*agiidu concile dû Laftram «an» I4«a X (toss^ X)* d»nt 
Tes décret! & ctX é^f^ià l^em i«iov>â« pur W %uMitk de Jn/m 
(sess. IV). 



45G DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

seulement les ouvrages relatifs à la théologie et à 
l'Écriture sainte qui sont assujettis aux entraves les 
plus tyranniques : tous les livres des hérésiarques, 
de quelque sujet qu'ils traitent, sont défendus; la 
condamnation in odium auctoris est déjà posée en 
principe ^ les pénalités les plus sévères sont portées 
contre les délinquants. Les règlements ultérieurs 
des papes et du saint office complétèrent ce système 
d'oppression. Les livres les plus inollensifs ou dont 
la connaissance est la plus indispensable, Descartes, 
Malebranche, par exemple, furent mis à l'index. La 
lecture en fut défendue, sous peine d'excommunica- 
tion, à tous, même aux évêques, excepté aux inquisi- 
teurs, et à ceux qui obtiendraient la permission de 
les lire, en annonçant l'intention formelle et arrêtée 
d'avance de les réfuter. Les théologiens , avec leur 
scrupule ordinaire, ont même soin de faire observer 
que l'excommunication frappe ceux qui ne font que 
parcourir le livre des yeux, sans prononcer les paroles, 
et ceux qui se le feraient lire par d'autres. Les Églises 
particulières renchérirent encore sur ces règlements. 
L'oubli a fort simplifié en ce point les devoirs des 



1. Conc, Trid., sess. IV et XVHl, et les règles De libris proJiibUês 
portées par le concile et approuvées par la constitution Dominici le 
2i mars 1564 (Labbc, Conc, t. XIV, col. 050 et suiv.). 



nouj lAÎsse respii:»^:, pacce qu*0A oei peut nom 
étouffex ^ Ulibetié eat upe grftce (jR'oa a ws accord^ 
une amudoe ((u'ou nous fiait eo. souj^icwt Noua n'en 
voulons pas à ce titre; la liberté est iiotre droit, et 
non une concessian que nous voulons devoir aux 
temps mauvais.: c'etf notre dx*oit de dire notre pen- 
sée sans autre contrôle que la raison publique. Pas 
de générosités faites de ce qui nous appartient! 

Et pourqttoi, |e vous prie, la répression serait- 
elle maintenant moins nécessaire qu'autrefois? Serait- 
ce qu'il voa yeux L'opposition au catholicisme est de 
nos jours xxums dangereuse? Vous ne le. crojei pas 
sans doute. C'est donc que vous ne pouvez faire au^ 
trement. Vous êtes modérés*, parce qu'il vous serait 
dangereux, d'être violmta* Ce n'est pas de la tolé- 
rance que de souffrir sea ennemis, quand on n'a la 
force ni da les encbainei: ni dis les brâler* 

Dites-le iraocbemeai : si voua étie:^ les mattres^ 
que feries-vQUA? bivîtedez-vQus la^ pensée à ouvrir 
ses ailes en toute liberté 7 Vous livreriez-vous sofis 

I . Voici, par ozemplevla théorie des catholiqaes sur Tédit de Naato3 
ot la révocation de cet éâH. Henri tV, dltent'-ils, a 4ù te porter, 
parce ^'11 m p«mÉr/alM a uO apit »|ia»4#tr aimai imà ie mtm* 
tèrc de ce pnoce j^r prouTer q^n Imrei^ caUiolicpae il n'accordai 
rien à Thérésie qa*à contre-cœur). Louis XIV a dû le révoquer, du 
Momaat q»"!! « é«é aaan fort pow oeMk K0 pénnPiiP • toiQMra été la 
BMsuBft 4a la ta)#fta€«L 4e l!fi^ta«» 



4G0 DU LIBÉRALISME CLÉRICAL. 

quailles qui ne font naître qu'un sourire; m&is 
qu'elle ne lente pas de prendre .ce drapeau moderne 
qui jure avec ses habitudes surannées. Un vieillard 
n*est pas ridicule en conservant le costume de son 
temps; il l'est en se coiffant du bonnet rouge et en 
prenant des airs de Jeunesse qui contrastent avec sa 
caducité. 



LA THÉOLOGIE DE BÉRANGER. 



Un titre me frappa il y a quelque temps parmi les 
réclames : Le Déranger des familles ( Paris, Perro- 
tin, 1859). Je fus curieux de voir comment on avait 
réconcilié M. Béranger avec la religion et la morale, 
et au prix de quels sacrifices on peut devenir en 
France la lecture du soir des familles bien pensantes. 
L'examen m'a prouvé que l'opération qui transfigure 
ceux que la légende populaire a déjà consacrés peut 
être faite d'une main fort légère, et que, s'il est des 
péchés que la France ne pardonne pas, il en est aussi 
qu'elle couvre d'une absolution bien facile. Je sup- 
posais naïvement que la préface du nouvel éditeur 
renfermerait quelque explication sur cette singularité 
littéraire d'un poète qui a chanté tout autre chose 
que la religion et les vertus domestiques devenant, 
dans un temps aussi facile à scandaliser que le 
nôtre, un auteur classique pour les maisons d'édu- 



462 LATIIKOLOGIB 

cation. 11 n*en est rien. On m'apprend seulement que, 
« bien qu'il ait joui de sa jeunesse tant qu'il fut 
jeune, il fut par-dessus tout un homme de bien... ; 
que ce n'est pas seulement un grand poète, que c'est 
le patriarche de la France nouvelle; qu'il nous a 
légué en même temps que ses vers l'exemple de son 
cai actère et renseignement de ses Yertns. » A Dieu 
ne plaise que je personnifie la Franco en M. Bé- 
ranger! La France est par excellence le pays des 
(Ions variés et contraires, et on se trompe toutes les 
fois qu'on vent assigner une lioiite à sa nature. Hais 
une autorité presque indiscutable a proclamé M. Dé- 
ranger (( pofirte national » ; l'opinion exprimée dans la 
prciace que je citais tout à l'heure tend de pins en 
plus à devenir générale et presque officielle. On est 
par cDnséqpient autorisé à réfléchir sur cette curieuse 
adoption et à rechercher par quel côté du génie fran- 
çais elle a pu s'accomplir. 

Je n'ai lu M. Déranger que fort tard et comme on 
lit un document historique. le suis donc mal placé 
pour le bien comprendre, et je me défie d'une cer- 
taine injustice dans les sentiments qu'il m'inspire. 
Sa langue, qui me semble manquer de limpidité et 
de vraie légèreté, fait peut-être un meilleur effet 
quand on l'entend chanter. Plusieurs de ses motifs 
poétiques, qni sont pour nous dénués de '89ns, en 



anraletit «ms iloote Ic^qvTih f cmm Mcuefflls '«fec 
tant d« foretir. TJn perpAluel tmlentefttlu, mrffid il 
ne paraît pas que te public aît^të fbrt sensible, me 
gâte d'ailleurs ses chansmw les tiïîotx rérossles M se 
mêle comme une dissonance à ses rhylhmes harmo- 
nietijf. Je vcrux parier 3e ciftte prétention qm loi a 
fait si souvent payer tra>irt à un des défauts de trotre 
temps, à )a manie de^cnidandre les genres et de traiïs- 
former tout en déclamation. Chaque genre est bon, 
pourvu qu'il soit franc et tmnché. Nos vieux chanson- 
niers de Fécole provençale sont des classiques à leur 
manière. Anacréon chanta le plaisir d'une façon qui 
fut presque une leçon de morale, puisqu'elle fut une 
leçon de simplicité, de grâce et de bon goût. Hafiz 
surtout est un incomparable débauché. La pi^ofonde 
mélancolie de la condition» humaine, Tinstabilité du 
sort, la fatalité qui nous presse n'eurent jamais de 
plus profond interprète. La pensée de la mort est 
son compagnon d'ivresse; derrière le plaisir se 
cache pour lui, non la vulgaire gaieté, mais le 
repos dîfbs l'infini, la vision de Dieu. Tout ce qui est- 
vrai doit avoir sa place en esthétique. Le mauvais 
est ce qui est artificiel : c'est rhonnéte et pédant 
Chapelain, usurpant gauchement le rôle de Taède et 
du trouvère; c'est le poète du xvin« siècle, un 
J.-B. BwJsseau, un TMi'on, faisant à volonté des can- 



i 



404 LA THÉOLOGIE 

tiques pieux, des odes pindariques et des épigrammes 
obscènes; c'est le chansonnier respectable, chantant 
le vin par conscience et a célébrant les faveui*s de 
Glycëre »> comme le thème obligé de quiconque veut 
faire des vers. 

Certes, il serait injuste de placer M. Béranger 
dans cette classe d'écrivains artificiels ou sans valeur. 
Mais on ne peut nier que son œuvre ne soulève aux 
yeux du critique une singulière difficulté. La légè- 
reté, chez lui, est réfléchie et voulue. C'était, dit-on, 
un homme sobre, d'un jugement rare, plein de bons 
conseils, buvant peu, et beaucoup plus prévoyant 
qu'il ne voudrait le faire croire dans ses chansons. 
Quand on m'apprend tout cela, je suis presque tenté 
de m' écrier : « Tant pis I » Viveur, je l'eusse placé à côté 
, de ses confrères, représentants de l'antique gaieté, 
fous de bon aloi, buveurs sincères, qui ne faisaient 
pas de chansons sociales et philosophiques et ne 
voyaient rien au delà de leurs joyeux refrains. Mais, 
si l'on m'apprend que^ Lisette et le chambertin ne 
sont que des figures de rhétorique, que ce chanteur 
insouciant, qui prétend n*avoir d'autre soin que les 
dtners du Caveau et sa maltresse, a une philosophie, 
une politique, et. Dieu me pardonne ! une théologie, 
toute mon esthétique est en désarroi. Je ne vois plus 
dans l'expression de cette gaieté menteuse qu'une 



DE BÉRANGER. 403 

amplification d'écolier, quelque chose d'analogue 
aux vers latins que, du temps de l'Empire, l'homme 
le plus rangé faisait sur le vin et l'amour, par sys- 
tème poétique et comme signe de son admiration 
pour Horace. En vérité, conçoit-on qu'en un siècle 
préoccupé de problèmes aussi sérieur que ceux qui 
nous obsèdent, un homme de sens ait accepté devant 
le public ce rôle de faux ivrogne et de faux libertin? 
Comment choisir de sang-froid un genre de littéra- 
ture où la condition essentielle pour rester dans le 
vrai est d'être un mauvais sujet? Désaugiçrs, si in- 
férieur à Béranger en ce qui peut s'appeler portée 
d'esprit, me semble un bien meilleur chansonnier; car 
il n'a pas d'arrière-pensée; sa gaieté est bien la vieille 
gaieté sans conséquence ; il n'aurait pu, quand il l'eût 
voulu, faire autre chose que des chansons. Mais 
M. Béranger a fait des épopées; il a été à son jour 
poète solennel d'une école politique ; tout nous le 
montre comme un homme fort avisé, d'un esprit peu 
étendu, mais très-clairvoyant. Sa modestie est donc 
feinte, et en effet lui-même, sur la fin de ses jours, 
Isdssa là cette poétique de convention pour chercher 
la popularité dans la chanson philanthropique et le 
socialisme sentimental* 

L!art et la poésie ne sont pas la morale. Ils n'en^ 
sont pas le contraire, comme le pensent quelques 

30 



466 LA THÉOLOGIE 

critiques; Tari et la poésie supposeot en un sens la 
morale; mais on ne saurait dire que le but de l'artiste 
et du poète soit le même que oeloi du moraliste. Aris- 
tophane et Shakspeare nous présentent seuveat dans 
toute sa nudité le côté le plus laid de la nature hu- 
maine^ sans que pour oda peramne, après avoir lu 
leurs écrits, se soit trouvé rapetissé ou perverti. Le 
Sardanapale de lord By ron est noble encore dans sa dé^ 
bauche ; le tableau de la vie des fiorgia dans les récits 
du chapelain Burchard est beau comme une tempête, 
comme un abîme. Mais le vice ^*illard, la coquet- 
terie de l'immoralité, la gentillesse du mal, voilà le 
péché français par exceUenoe, voilà la petitesse, voilà 
le ridicule dont le Français croit se laver par son air 
dégagé et son éternel sourire. Voilà aussi ce qui ne 
fera jamais de grande poésie* Il n'y a pas de poésie 
des mauvaises mœurs. Prenez Thomme de génie à 
ses moments d'égarement, un Schiller à son début, 
vous verrez que c'est l'ivresse de quelque beau prin- 
cipe faussement i^^pliqué qui. l'égaré, et non le goût 
du grivois, la fanfaronnade de la légèreté. Le jour 
où Beaumarchais se fit applaudir *â^ës Molière fut 
le jour où la bourgeoisie (je donne à ce mot un sens 
intellectuel et non un sens social) prit possession du 
parterre, et, en s'y installant, chassa de la scène le 
génie et le grand art. 



D£ BÉRANGKa. 407 

De toutes les parties du siystème poétique de Bé- 
raager, celle qui me surpcit le plos, ^and je le lus 
pour la juremière fois, ce fut sa théologie!. Je con- 
naissais peu alors Tesprit français; je ne savab pas 
les singulières alternatives de légèreté et de pesan- 
teur, de timidité étroite et de folle témérité, qui sont 
un des traits de son caractère. Toutes mes idées 
furent troublées quand je vis que ce joyeux convive, 
que je m'étais figuré mécréant au premier clief, par- 
lait de Dieu en langage fort arrêté, et engageait sa 
maîtresse à 

htrer les yeax ver» ce monde fnvîj'fble 
Où pmir toujour» dou» bou» réanissona. 

le vieux chansonnier, lui, n'avait pas de théologie; 
il était athée par essence. Non qu'il niât la Divinité, 
c'eût été là un effort de spéculation dont cette inof- 
fensive créature eût été incapable; mais, renfermé qu'il 
était dans sa bonne et patriarcale gaieté, toute sa reli- 
gion consistait à ne fstire de mal à personne. La 
chanson déisteétait alors profandément inconnue. ^- 
La naïveté toute bourgeoise de cette théologie d'un 
genre nouveau, cette façon de s'incliner le verre en 
main devant le Dieu que je cherchais avec tremble- 
ment, furent pour moi un trait de lumière. A Tindi- 
gnalion que me causa l'idée d'une confraternité reli- 
gieuse avec ceux qui adorent de la sotte se mêla le 



4C8 LÀ THÉOLOGIE 

sentiment de ce qu'il y à de fatalement limité dans 
les manières de voir et de sentir de la France. L'incu- 
rable médiocrité religieuse de ce grand pays, ortho- 
doxe jusque dans sa gaieté, me fut révélée, et le Dieu 
des bonnes gens m'apparut comme l'éternel dieu 
gaulois contre lequel lutterait en vain toute tentative 
de philosophie et de religion épurée. 

Quand j'ai cherché depuis à me rendre compte du 
scandale que je souffris en cette circonstance, y si 
trouvé qu'il tenait à ce que rien n'est relatif comme 
nos jugements sur la pesanteur et la légèreté, quand 
il s'agit des choses de l'esprit. Une année, une ré- 
volution, un degré de latitude produisent à cet égard 
d'étranges déplacements. Ce railleur, que tous autre- 
fois trouvaient charmant, nous paraît maintenant 
fermé à toute nuance un peu déliée. D'un côté, nous 
sommes blessés de son rire : quand il raille l'huile 
sainte et Liesse, il nous offense ; car songez, disons- 
nous, à ceux que cette onction a consolés; songez 
combien de cœurs simples ont battu à la vue de ces 
tours, au récit de ces miracles. De l'autre, son dieu 
de grisettes et de buveurs, ce dieu auquel on peut 
croire sans pureté de mœurs ni élévation d'esprit, 
nous semble le mythe du béotisme substitué à celui 
de Tantique sentiment. Nous sommes tentés de nous 
faire athées pour échapper à son déisme, et dévots 



DE DÉRANGER. 469 

pour n'être pas complices de sa pla^tude; si bien 
que le chansonnier orthodoxe de 1828 (tel est le 
chemin parcouru par l'esprit religieux en un quart 
de siècle) nous parait maintenant à la fois un impie 
et un philistin. 

La vraie religion, en effet, est le fruit du silence 
et du recueillement. Elle est synonyme de distinc- 
tion, d'élévation, de raffinement; elle naît avec la 
délicatesse morale, au moment où l'homme vertueux, 
rentrant en lui-même, écoute les voix qui s'y croi- 
. sent. En ce silence, tous les sens étant apaisés, tous 
les bruits du dehors étant éteints, un murmure pé- 
nétrant et doux sort de l'âme, et rappelle, comme le 
son d'une cloche lointaine de village, le mystère de 
l'infini'. Semblable alors à un enfant égaré qui cher- 
che vainement à démêler le secret de sa naissance 
inconnue, l'homme qui médite se sent dépaysé. Mille 
signes de la patrie provoquent chez lui de mélanco- 
liques retours. Il s'élève au-dessus des terres fan- 
geuses de la réalité vers des champs pénétrés de 
soleil ; il sent ces parfums des jours antiques que les 
mers du Sud conservaient encore quand les vais- 
seaux d'Alexandre les parcoururent pour la première 
fois. La mort, en habit de pèlerin revenant de terre 
sainte, frappe à la porte de l'âme, qui commence à 
sentir, ce qu'elle ne voyait pas dans le trouble de la 



47« LA THÉOLOGIE 

vie, qu'il lui sera doux de mourir. Bile est assurée 
aloi« que ses oeuvres la suivnmt; la vérité lui appa- 
raît comme la récompense de ses bonnes actions; 
elle voitrinsuffisauoede toutes les forsœs pasutgëres 
pour exprimer ridéal; lesmotsd' «être» etde «néant» 
perdent leur sens contradictoire ; elle s'envisage avec 
la Divinité dans le» rapports tfun fils avec son père, 
et elle prie à peu près en ces termes : « Notre Père, 
qui êtes au ciel... »* 

Quel droit a l'bomme dissipé sur cea fugitives 
impressions? L'esprit superficiel , qui ne voit pas 
le sens divin de la vie, n'est41 pas l'athée par e]&* 
cellence? L'homme est religieux au moment où le 
sentiment de l'infini prend chez lui le dessus sur le 
caprice ou la passion. Le plaisir, essentiellement 
égoïste, est par conséquent la négation du divin, Fin* 
verse de la religion. Je comprends la fine ironie 
d'Horace, reléguant le plus loin > possible les dieux 
dont il n'a nul besoin i N4imque deos didici secnnmi 
agere cevum. Je comprends la* religion parfois un peu 
baroque, mais^ jamais boui^eoise, de M. Alfred de 
Musset; sa joie n'est pas la gaieté; quand' il veut rire, 
il se contraint; aussi est-ce hmi le vrai Dieu quil 
adore. 

Je ne puis,— malgré moi l'iofini me tourmente. 
Je D'y saurais songer sans crainte et sans espoir; 



DE DÉRANGER. 471 

Et, quoi qu'on en ait dit, mamiflon s^épouvante 
De ne pas. le coin|>rep<lte^ et<pourtanl de le voir. 
• •• ••••••»•••..« 

O toi que nul n*a pu connaître, 

Et n'a renié aans-nienlirt 

Répondfi-moit toi qui m'as fait naître 

Et demain me feras mourir ! 

Puisque tu te laisaes comprendre, 

Pourquoi faia^tu douter de toi? 

Quel triste plaisir peux*tu prendre 

A tenter notre bonne foi? 



Mais ce dieu de gningnette et de gens attablés, à qui 
Ton frappe surFépaule^ qu'on traite en eamarade et 
en ben TiTamt, m'irrite comme une- usurpation de 
titre de noblesse. Non, îfe ne peuvent te connaître, 
être saint qu^on* n*entrevit jamais que dans la séré-- 
nité d'uiï coeur pur. Tu ^'appartiens qu'à nous qui 
savons te chereber. Les blasphèmes de l'bomme de 
génie doivent plus te plaire que le vuïgaii*e hom- 
mage de la gaieté satisfaite. L'^athée est bien plutôt 
celui qui te méconnaît à ce point que celui qui te 
nie. Le déseq)oir des Lucrèce et dés Byron fut plus 
selon ton cœur que cette confiance effrontée de l'op- 
timisme superficiel qui t'insulte en te bénissant. 

Je rfînristeraîs pas sur lia puérilité de cette théo- 
logie roturière, si elle ne nous fiïisait toucher du doigt 
un des phénomènes ée la conscience reli^euse les 
plus dignes d*étre étudiés, je veux dire l'alliance sin- 



473 LA THÉOLOGIE 

9 

guliëre qui s'établit quelquefois entre le dogmatisme 
et la frivolité. Rien ne met à l'aise comme les opi- 
nions arrêtées en fait de politique, de religion, de 
littérature. Ce qui fait la rhétorique en poésie fait en 
religion le besoin des formes rigoureusement déter- 
minées. Ou ne songe pas que la clarté est Topposé 
de la poésie et de la religion, qui poursuivent un 
idéal obscur et mystérieux. La France, le seul pays 
où l'on s'amuse, est par excellence le pays des partis 
pris et des horizons bornés. La tendance qu'ont les 
gens du monde à prendre pour de l'orgueil le calme 
du philosophe, se passant de ce qu'ils regardent 
comme essentiel à la vie tranquille, la facilité avec 
laquelle les personnes qui ont mené une vie légère 
se prêtent sur le retour à des idées étroites se rat- 
tachent à la cause que nous indiquons ici. La Fon- 
taine se convertit; Boccaceet l'Arioste ne se conver- 
tirent pas. Cela est tout simple : les contes de 
La Fontame sont licencieux ; les récits de Boccace et 
de TAriostenesont que charmants. La grande pensée 
ne connaît pas de résipiscence, et le grand art n'a 
jamais à se repentir. 

La gaucherie de l'esprit français, quand il s'agit de 
l'infini, cette timidité qui fait que, ne sachant ni le nier 
ni If comprendre, il essaye de lui faire sa part, ne date 
pas, du reste, de nos jours. Voltaire offrit le premier 



DE DÉRANGER. 473 

la combÎDaison singulière d'un tour d'imagination 
fort irréligieux et même assez immoral avec une phi- 
losophie pesante et saine. Voltaire est un esprit 
léger; ce n'est pas un esprit hardi. Le rire de M. Dé- 
ranger resta également fort éloigné de la vraie 
finesse; son air dégagé conserva toujours quelque 
chose de cette affectation de galanterie qui rend 
parfois le Français si ridicule à l'étranger. Sa façon 
de prendre les femmes ressemble à sa religion : elle 
manque non-seulement de toute distinction, mais 
même de tout atticisme et de toute urbanité. Les 
familiarités choquantes qu'il se permettait avec son 
lecteur tenaient au même principe, je veux dire à ce 
défaut de réserve qui l'empêcha de sortir jamais des 
limbes de la vulgarité. Recherchant la faveur d'un 
certain public qui aime à être traité sans façon, il 
l'enhardissait à se mettre en rapport avec lui, à le 
prendre en badinant. Aussi tomba-t-il plus lourde- 
ment que personne dans les pièges tendus à tous 
ceux qui n'ont pas horreur des opinions plates. Rien 
de plus fatal pour le développement de l'esprit qu'une 
hsdne dominante ou une sympathie dominante. Dé- 
ranger n'eut qu'une haine, la Restauration dévote, 
l'association, très-folle en effet, du trône et de l'au- 
tel. Cette haine l'a perdu. 11 ne faut jamais tant dési- 
rer une chose que tout le reste soit indifférent ou 



474 LA TIfÉOLOGIE 

même secondaire. La vie totalement désencb^itée 
que le xvm* siècle avait créée, et? dont la déplorable 
tradition régna exclusivement jiisqu*en 1815s Tex- 
tréme sécheresse de la société sortie des demiei-s 
temps de la Révolution, ne le révoltaient pas. Débar- 
rassé du noble et du prêtre, il se souciait peu que les 
choses que ces deux classes représgntent , souvent 
très-mal, je Tavoue, souffrissent quelque déchet. 

Comprend-on maintenant pourquoi M. Béranger a 
obtenu son brevet d'orthodoxie, et comment le pays 
catholique par excellence a choisi pour son poète 
national le railleur superficiel de& dogmes du cadio^ 
licisme, l'inconvenant détracteur de son culte et de 
ses pratiques ? Son apparence de légèreté a été son 
excuse. Un grain de polissonnerie lui a fait tout 
pardonner. Qu'on examine^ les réputations^ deve* 
nues nationales, on verra qu'il n'en est presque 
aucune où n'enrti^ ainsi un peu de là laveur qui 
s'attache à un certain mauvais goût. Les^ bonnes 
manière», au contraire, qui sont néeessairen^nt aris- 
tocratiques, en ce sens qu'elles impliquent le re^ect 
de soi et des autres, déplaisent toujours et rendent 
impopulaire. Combien n'ap-t-41 pas servi à Henri IV 
d'être un libertin ! Ce bon pays de France n'a pu 
résister à la séduction d^un roi bon eamarade, ne 
respectant aucune femme et ayant des airs familiers. 



DU BÉRANGËD. 475 

li y a quelques années» le public raflbia de la coi^ 
respondance d'ua homme célèbre, où celui-ci s'a- 
vouait joueur, aventuriei* et mauvais sujet. Cela ne 
lui fit aucun tort, et, quand on raconta qu'il fit une 
fin chrétienne, tous en furent édifiés» J'imagine qu'il 
arrivera quelque chosû de semblable pour M. Béi-an*- 
ger* La légende le fera se confesser en échangeant 
un gros rii*e avec son curé. Lui-même s'était complu 
dans cet affreux type du curé rabelaisien, le Vicaire 
de Wakefield de la race gauloise^ dont l'idéal a été 
cai'essé piu* tous nos chansonniers, et que M. Déran- 
ger nous a montré,, dans une de ses^ plus piquantes 
chansons, buvant au cabai*et et ne damnant per- 
sonne.. 

Voilà à quel prix tout lui a été permis. La France 
aime l'impiété grivoise; elle ne tolère pas la religion 
épuisée. M. Béranger l'a enchantée en se moquant 
des croyances pour lesquelles elle a fait la Saint- 
Barthélémy, traversé un siècle de guerre civile, mis 
à l'ordre du jour le& tortures et les pixiscriptions. Le 
pixHestantisme a asnassé contre lui des trésors de co- 
lère; la France en a eu le vertige: elle a applaudi 
ou laissé &ire d'ati^ooes persécuteurs^ Foucault, Bâr 
ville, Saint-Florentin, dignes de la môme exécration 
que les Carrier et les Fouquier^Tini^ille, à l'heure 
même où elle adorait Voltaire et lisait clandestine- 



47G LÀ THÉOLOGIE 

ment la Pucelle, Ah 1 si les pasteurs du désert avaient 
voulu imiter le curé que devait chanter M. Béranger, 
ils n'eussent pas été des séditieux. Mais ils étaient 
graves, indépendants et austères ; ils furent pendus 
ou roués, et ceux qui les pendirent, à leur retour à 
Paris, furent accueillis comme des hommes fort ho- 
norables. On est compromis dans ce pays si l'on y 
avoue des sentiments particuliers en religion ; on est 
perdu si Ton nomme Spinoza sans accompagner son 
nom d'un anatlième ; mais le libertin y est sacré : le 
Code le protège, et îl a droit à de la considération. 
Que le penseur réclame les droits imprescriptibles de 
la science et du libre examen, c'est un novateur, et, 
s'il a des lecteurs, un homme dangereux. Mais, s'il 
voulait bien, au lieu de cela, chanter Lisette et rire 
des choses saintes le verre en main, le clergé serait 
odieux, rétrograde, ennemi des lumières en s'oppo- 
sant à lui, et l'ombre du poëte national se lèverait 
pour montrer à tous les joyeux convives de France 
la liberté menacée et les principes de 89 en danger. 
II résulte de tout ceci une leçon pour les jeunes 
poètes qui, selon une prédiction vieille déjà de quel- 
ques années, ne pourront manquer d'illustrer la 
seconde moitié de notre siècle. Il ne faut pas être 
trop délicat. Au lieu de scruter avec crainte le pro- 
blème que d'autres ^trouvent si clair, soyez vulgaires. 



DE BÉnANGER. 477 

riez, faites des chansons à boire, flattez les erreurs 
populaires, et il vous sera pardonné. Des éditions de 
vos œuvres légèrement expurgées vous mettront à la 
portée de tous. On fera des vignettes où les jeunes 
filles vous souriront. Vous serez à la fois le poète des 
cabarets et le poète des familles, des dîners bour- 
geois et des lectures du soir. Vous jouirez, pour me 
servir des paroles de l'éditeur du Déranger des fa- 
mîllesy « de cette immortalité fabuleuse que la recon- 
naissance des peuples accorde à ceux qui les ont sin- 
cèrement aimés. » Vous serez national. Gela est tout 
simple; chaque pays recherche la liberté qui lui con- 
vient. La liberté de penser et de croire n'a de prix 
que pour ceux qui sont capables de croire et de pen- 
ser : la liberté de l'épicuréisme bourgeois, au con- 
traire, est d'importance majeure dans un pays où la 
poursuite d'un certain bonheur vulgaire est devenue 
la cause des révolutions politiques, l'inspiratrice de 
la Muse, le souci, et, en un sens, la religion de toue. 



FIN. 

AUG 3 - 1916 



TABLE DES MATIÈRES 



I*rifa''C • I 

Philosophie de Thistoirc contemporaine 1 

L'Instruction supérieure en France GO 

L'Institut de France 117 

Trois professeurs au Collège de France 137 

I. Ramus « \M 

II. Eugène Burnouf loà 

III. Etienne Quatremèro ICI 

La chaire do sanscrit au Collège de Franco 185 

La chaire d'hébreu au Collège de France 101 

Destitution d'un professeur au Collège de France 211 

<^ Les Études savantes en Allemagne 251 

L'Instruction publique en France jugée par les Allemands. . . 203 

Rédcxions sur l'état des esprits (1810) 207 

L'Avenir religieux des sociétés modernes 337 

Du Libéralisme clérical 410 

La Théologie de Déranger 4C1 



FIN DE LA TABLE. 



CuciiT - Impr. d« Mottrice Loiexox tt Ci^ ru do Bac-d'Ainières, 1â.